Trierweiler : comment imprime-t-on un livre en secret?
Merci pour ce moment, le livre choc de Valérie Trierweiler à paraître jeudi, a été "lancé sous XX", c'est-à-dire imprimé et diffusé dans le plus grand secret. Une procédure plutôt exceptionnelle dans le milieu de l'édition et qui nécessite la plus grande prudence.
**L'édition
Dans les années 60, les éditeurs américains ont mis sur pied une méthode pour contourner toute censure et permettre la diffusion d'ouvrages à caractère sensible : l'édition "sous XX" (l'usage du double "x" vient de l'ancien système américain de cotes, on parle aussi de livres "XY"). C'est ce processus que les maisons d'édition choisissent pour la publication de livres à caractère politique sensible, comme Merci pour ce moment, le récit de l'expérience élyséenne de Valérie Trierweiler publié par l'éditeur Les Arènes et mis en vente jeudi.
Le recours à cette méthode est toutefois "devenu de plus en plus rare", indique au JDD.fr Sylvie Delassus, la n°2 des éditions Stock qui explique : "Dans les années 90-2000, on classait trop souvent des livres sous XX sans que cela soit toujours justifié. Mais les libraires, qui n'ont pas le temps de se préparer, n'aiment pas trop qu'on leur impose ça. On le fait désormais seulement pour un cas de force majeur."
**L'impression
Lancer un ouvrage sous XX nécessite la mise en place d'un protocole très restrictif. Au sein de la maison d'édition, seul l'éditeur, un ou deux relecteurs et - pour les grands groupes - le responsable du planning général (chargé de maîtriser le calendrier des sorties) sont au courant. En revanche, la confidentialité n'est toujours pas de mise dans une imprimerie où chacun a un rôle très spécifique à tenir. "Notre contrat possède une clause de confidentialité qui concerne de toute façon tout contenu qui n'est pas publié", explique au JDD.fr un ouvrier du livre souhaitant garder l'anonymat.
Cela ne veut pas dire qu'aucune précaution n'est prise. Une fois imprimés, les livres sont, qu'ils soient sous XX ou non, empaquetés dans des caisses hermétiques sous blister noir. Elles sont alors étiquetées selon les désirs de l'éditeur. Pour le livre de Valérie Trierweiler, l'ouvrage était ainsi distribué dans des caisses portant un faux titre, Le siècle des hommes. Le nom de la journaliste n'apparaissait à aucun moment. Autre mesure prise par Les Arènes : le choix d'imprimer Merci pour ce moment en Allemagne. Les 200.000 exemplaires du premier tirage ont ainsi été mis en page par des ouvriers du livre qui, pour la plupart, ne parlaient pas français.
**La promotion
C'est sans doute le moment le plus sensible du processus de publication d'un livre "sous XX" : la diffusion de l'ouvrage à la presse. "Le vrai danger pour les éditeurs, c'est de se faire interdire - via une saisine judiciaire - avant même la sortie en librairies. Voilà pourquoi la confidentialité doit être gardée jusqu'à la dernière minute", explique au JDD.fr une attachée de presse d'une maison d'édition parisienne. Pour l'ouvrage de Valérie Trierweiler, l'amorce du plan médiatique s'est faite en deux temps : l'information a d'abord fuité mardi avant d'être officialisée mercredi dans Paris Match, où travaille la journaliste. De son côté, Le Monde a aussi publié des extraits dans son édition sortie mercredi après-midi. Tous les autres journalistes vont devoir attendre jeudi matin, 10 heures, pour obtenir Merci pour ce moment. Même au sein des maisons d'édition, l'attaché de presse est souvent le dernier mis au courant.
**La mise en vente
C'est pour les libraires que le lancement des livres "sous XX" est le plus délicat. Des ouvrages reçus généralement en grande quantité et en "blind" ("aveugle" en anglais) : les professionnels ignorent le titre, l'auteur et même le sujet. L'un d'entre eux, Daniel Kerriou de la librairie historique "Le point" près de la gare de Lyon à Paris, témoigne pour leJDD.fr : "J'ai un contact privilégié avec l'éditeur du livre, qui m'a appelé lundi à ce sujet. Il m'a seulement indiqué la sortie d'un important ouvrage politique. Nous n'avons pas eu de commande papier, tout s'est fait à l'oral. Je vais recevoir l'ouvrage de Valérie Trierweiler jeudi au petit matin et les 30 exemplaires pris devraient s'écouler dans la semaine." Le libraire ne compte toutefois pas placer l'ouvrage en tête de gondole : "Il ne correspond pas totalement à notre clientèle."
Mais un livre lancé "sous XX" - et plus généralement un livre politique - ne se vend pas forcément bien.? "Le problème, c'est que toutes les informations nouvelles de ce type d'ouvrages paraissent dans la presse avant la publication", explique Daniel Kerriou. Plus que les libraires, ce sont les éditeurs qui prennent un risque commercial : la période de commercialisation est courte, il faut donc vendre vite et beaucoup, au risque de se retrouver avec un stock d'invendus. Merci pour ce moment ne devrait pas déroger à la règle : il devrait être un succès commercial, mais n'a pas vocation à s'inscrire dans la durée .
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Livre de Trierweiler : un secret digne d'un roman d'espionnage
Clés USB, noms de code, ordinateurs non connectés... Pendant trois mois, avec trois complices, Valérie Trierweiler a mûri sa vengeance dans la clandestinité. La surprise a été gardée jusqu'au bout.
C'est une rencontre comme l'ancienne première dame en a fait tant lorsque son président de compagnon avait un agenda trop chargé pour l'accompagner. Invitée à dîner chez des amis au début de l'année 2013, elle fait la connaissance d'Anna Jarota, agent littéraire de son état. Les deux femmes sympathisent. Valérie Trierweiler est journaliste, chronique des livres. Jarota représente des auteurs, connaît le fonctionnement des médias. Au moment de se saluer, elles ignorent qu'elles vont se revoir, à peine un an plus tard.
La reprise de contact a lieu dans de tout autres conditions. Valérie Trierweiler est encore seule, mais cette fois célibataire. Et effondrée. Le 10 janvier 2014, "Closer" dévoile en une "L'amour secret du président". L'idylle prêtée à François Hollande depuis plusieurs mois avec Julie Gayet s'affiche sur papier glacé. Deux semaines après, la première dame est congédiée par un simple communiqué. Hospitalisée, puis mise au repos forcé, elle ne peut satisfaire les sollicitations, très nombreuses, des éditeurs, qui la pressent de raconter son histoire. Trierweiler se souvient alors de Jarota, et l'appelle.
La force de témoigner Il ne s'agit pas encore de négocier une quelconque exclusivité. La femme bafouée ne sait pas si elle aura un jour la force de témoigner. L'agent littéraire est mandaté pour répondre poliment aux éditeurs qu'il va leur falloir patienter. Attendre que sa cliente reprenne pied. Le temps fait son oeuvre et, courant février, la journaliste se saisit à nouveau de sa plume. Elle ne rédige d'abord que quelques pages. Anna Jarota dresse une liste d'éditeurs. Les plus sérieux à ses yeux. Ceux, surtout, enclins à nouer un lien de confiance avec l'auteure d'un livre éminemment personnel.
Les entrevues ont lieu au domicile de l'ancienne première dame, rue Cauchy, dans l'appartement du XVe arrondissement de Paris qu'elle partageait avec le président. Des représentants de Flammarion ou d'Albin Michel défilent. Rien n'est signé quand l'agent littéraire songe à une maison plus modeste, Les Arènes, qui présente l'avantage d'avoir une réputation "antipeople". Elle la connaît pour avoir déjà travaillé avec l'un de ses éditeurs, Florent Massot.
Les deux compères font se rencontrer Valérie Trierweiler et Laurent Beccaria, le patron des Arènes. Talentueux et charismatique, pour ses admirateurs. Un donneur de leçons aux dents longues, pour ses contempteurs. Trierweiler se range immédiatement dans la première catégorie ; elle est séduite. Beccaria, lui, est époustouflé par les premières pages qu'elle lui donne à lire.
Clause très spéciale
Le contrat est signé dès le mois de mars. Avec une clause très spéciale : la possibilité pour l'auteure de le suspendre à tout moment. Elle doute encore de sa capacité à achever le livre. Avril est le mois de tous les questionnements pour Valérie Trierweiler. Les relations avec François Hollande se réchauffent. Léonard, le plus jeune de ses trois fils, dort parfois à l'Elysée. Le projet est mis sous le boisseau jusqu'au... 6 mai 2014.
Invité à s'exprimer sur RMC et BFMTV pour le deuxième anniversaire de son accession à l'Elysée, le chef de l'Etat est questionné sur sa vie privée. Il s'agace de voir sa probité remise en question : Vous ne pouvez pas ici laisser penser que je n'aurais pas été digne. Jamais je ne me suis livré à je ne sais quelle facilité, confusion. Jamais je n'ai été dans une forme de vulgarité ou de grossièreté." Depuis Haïti, où elle est en voyage humanitaire, l'ancienne compagne du président reçoit une nouvelle gifle. Ces mots, qui n'expriment pas une once de regret, me font saigner à nouveau, écrit-elle. Ce matin, il vient de me perdre définitivement." Valérie Trierweiler assure que cet épisode la convainc de finir son livre.
Ecrire est devenu vital, ajoute-elle. Pendant des mois, la nuit et le jour, dans le silence, j'ai ouvert les malles."
Les "quatre mousquetaires"
Cloîtrée dans son appartement, elle frappe frénétiquement sur son clavier. Elle prend des médicaments, craque parfois malgré le traitement, mais ne s'arrête plus. Y compris quand François Hollande la bombarde de textos de réconciliation. Les "quatre mousquetaires", comme ils s'auto-désignent, les quatre seuls à être dans la confidence, entrevoient la lumière : Valérie Trierweiler, Laurent Beccaria, Anna Jarota et Florent Massot. Une cinquième personne a connaissance du projet, l'avocate qui a rédigé le contrat, mais elle n'a pas accès au contenu du livre.
A tour de rôle, Beccaria, Jarota et Massot se rendent rue Cauchy pour chercher les pages noircies. Ils se les échangent sur des clés USB. Pas question de se risquer à utiliser internet. Tous travaillent sur des ordinateurs portables qui ne sont pas connectés. Ils singent les romans d'espionnage jusqu'à communiquer par codes au téléphone. Trierweiler est affublée d'un pseudonyme : John Milton, le célèbre pamphlétaire anglais, auteur du... "Paradis perdu". Sur les bons de commande qu'il fallait envoyer aux libraires plusieurs semaines à l'avance, seul un titre, factice, apparaît : "le Siècle des hommes".
Valérie Trierweiler est protégée des fuites et des pressions, mais pas d'elle-même. Elle couche sur papier neuf années de relation commune, vingt mois de vie à l'Elysée. Sans filtre. A chaque livraison, les trois complices restent bouche bée devant la teneur des confessions. En 320 pages, elle s'apprête à dynamiter une vie politique française qui tentait encore de limiter le mélange des genres entre vie privée et vie publique. Et à charger comme jamais la fonction présidentielle. Voilà le fruit de sa vengeance. Elle l'avoue à la fin de son livre : Le président a résumé notre histoire en dix-huit mots glacés, qu'il a lui-même dictés à l'AFP Ces pages en sont la réplique."
Elle écrit les dernières lignes au début du mois d'août. Peu après avoir trouvé elle-même le véritable titre : "Merci pour ce moment"
Le livre doit être amélioré
Le travail d'édition peut commencer. Adepte d'un style direct et incisif, le patron des Arènes appose sa patte. Avant de s'ouvrir du projet pour la première fois à une personne extérieure au quatuor : Patrick de Saint-Exupéry. Ancien grand reporter du "Figaro", lauréat du prix Albert-Londres et fondateur avec Laurent Beccaria de la revue "XXI", celui-ci fait la moue mais considère le livre comme un marqueur de l'époque.
Les quatre complices partent chacun en vacances avec un jeu d'épreuves. A leur retour, ils estiment que le livre doit être amélioré. Ils le jugent trop dur. Valérie Trierweiler est incitée à développer les moments heureux partagés avec François Hollande. De même, des attaques à l'endroit de Ségolène Royal, considérées diffamatoires, sont supprimées. La mise en pages est assurée par deux correctrices qui transportent leur ordinateur au domicile de l'auteure. Dès qu'une tierce personne est placée dans la confidence, on lui fait signer un contrat de confidentialité.
A une semaine de la sortie du livre, le pari est en passe d'être gagné : aucune fuite n'a contrarié le projet. Restent deux obstacles : l'impression et la promotion. Le week-end précédant la publication, Florent Massot prend l'avion, une clé USB au fond de son sac. Il apporte le précieux fichier à un imprimeur allemand, réputé pour sa discrétion et sa rapidité d'exécution. Le livre est tiré à 200.000 exemplaires qui seront écoulés en moins d'une semaine. Des ventes qui garantissent d'ores et déjà 500.000 euros de revenus à l'auteure.
L'Elysée ignorait tout du projet Le même week-end décisif, dans les locaux parisiens des Arènes, Laurent Beccaria dévoile l'ouvrage à Olivier Royant et Catherine Schwaab, le directeur de la rédaction et la rédactrice en chef de "Paris Match". Valérie Trierweiler a souhaité que l'hebdomadaire, son employeur, obtienne les bonnes feuilles. Aux journalistes qui interrogent leurs chefs sur la couverture tenue secrète, on laisse croire qu'il s'agit des photos exclusives du... mariage d'Angelina Jolie et de Brad Pitt !
"Le Monde" est mis dans la boucle et décroche d'autres extraits en avant-première. Le secret est gardé jusqu'au mardi suivant. Le 2 septembre, à 10h04, une journaliste de La Chaîne parlementaire tweete : Le livre de Valérie Trierweiler sort en librairie ce jeudi. Et François Hollande n'est pas épargné..." L'Elysée ignorait tout du projet. A 12h30, l'ancienne première dame appelle le président. Elle assure qu'elle voulait l'en informer avant.
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L'illégitime", c'est le titre que Valérie Trierweiler avait proposé à Laurent Beccaria, patron des éditions Les Arènes, pour son livre sur sa vie et sa rupture avec François Hollande. Après que celui-ci l'a jugé trop connoté "vengeance de femme bafouée", c'est elle également qui a trouvé "Merci pour ce moment", plus intrigant et peut-être plus politique. Après son départ de l'Élysée, elle s'est mise assez vite à la rédaction de son récit. Écrit sur un ordinateur "non connecté à Internet pour des raisons de sécurité". Elle envoyait régulièrement par clé USB quelques dizaines de feuillets à Laurent Beccaria. Lui aussi était équipé d'un ordinateur sans connexion. Avec deux jeunes correctrices de 25 ans, mais sans l'aide d'aucun "nègre", il s'est chargé de la remise en forme de l'ouvrage.
Deux personnes, affirme-t-il, auraient pu interrompre la confection du livre : d'abord l'auteur. Il s'était engagé à ce que Valérie Trierweiler puisse décider à tout moment de ne pas poursuivre jusqu'au bout son jeu de massacre du premier personnage de l'État. Une autre personne, dit l'éditeur, pouvait arrêter l'aventure. C'était Patrick de Saint-Exupéry, l'ami et le complice de Beccaria dans la création du magazine XXI. Le journaliste n'a été prévenu de l'existence du projet que début août. Après une première lecture du manuscrit, il était réservé, mais s'est laissé convaincre après quelques corrections dont on croit deviner que, sans elles, l'ouvrage risquait la diffamation.
Le camion de livraison ne répond plus !
Si le secret a été gardé jusqu'au bout, Laurent Beccaria a eu la peur de sa vie le jour de la livraison des 200 000 premiers exemplaires, imprimés en Allemagne. Le transporteur polonais qui amenait les livres à Paris, d'où ils devaient être répartis dans 650 libraires, a pris un retard de plus de quatre heures dans son trajet, et l'éditeur a, un moment, imaginé que le camion avec sa précieuse cargaison avait été bloqué à la frontière par la police. Il voyait déjà ses livres jetés dans quelque rivière... Jusqu'à ce que le camion arrive à bon port à 3 heures du matin au lieu des 23 heures prévues
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