Aquilino Morelle : « Certains avaient planifié de longue date mon élimination politique »
Pendant un peu moins de deux ans, il occupa l'un des bureaux les plus convoités de la République, à deux pas de celui de François Hollande. Conseiller politique mais aussi responsable de la communication, Aquilino Morelle avait dû quitter ce poste récipitamment, le 18 avril, au lendemain de la parution d'un article de Mediapart affirmant qu'il avait conseillé des laboratoires pharmaceutiques alors qu'il était à l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS).
Cinq mois plus tard, Aquilino Morelle, qui confie par ailleurs préparer « un livre politique sur la trajectoire de la gauche à paraître fin 2015 », répond aux questions du Monde.
Pourquoi vous être tu depuis votre démission de vos fonctions de conseiller politique du président, le 18 avril dernier ?
Le choix du silence m'a d'abord été imposé par la violence du lynchage médiatique dont j'ai été l'objet. Face au déferlement de calomnies et de caricatures, parfaitement orchestré, toute parole venant de moi aurait été vaine, par avance discréditée. Le silence était aussi, en soi, une réponse : le refus d'entrer, même pour la combattre, dans une manipulation dégradante. Enfin, se taire était une manière de respecter le travail des institutions : la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, le conseil de l'ordre des médecins, la justice. Cinq mois se sont écoulés. J'ai besoin de rétablir la vérité. Je le dois aux miens.
Démentez-vous toujours tout conflit d'intérêt ?
C'est une accusation sans aucun fondement. Quand me serais-je trouvé en situation de conflit d'intérêt ? Pendant les deux années où j'ai servi le président ? Non.
Pendant les vingt-deux années où j'ai servi l'Etat et la santé publique ? Non. Lorsque, avec mes deux collègues de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), nous avons mené l'enquête sur l'affaire du Mediator ? Non. Entre le 15 octobre et le 31 décembre 2007, enfin, quand j'ai assuré une prestation de conseil auprès du laboratoire suédois Lündbeck alors que je venais de réintégrer l'IGAS ? Non plus. A aucun moment, en effet, je n'ai eu à décider de quoi que ce soit pour ce laboratoire.
Encore moins pu le favoriser en quoi que ce soit. Et l'IGAS n'a aucun pouvoir de contrôle sur un laboratoire pharmaceutique : la loi le lui interdit. Dès lors, parler de conflit d'intérêt n'a aucun sens.
Et les dérives de comportement qui vous ont été reprochées, comme ce cireur de chaussures venu à l'Elysée...
Il est venu une fois à l'hôtel de Marigny, au printemps 2013. Une fois de trop, mais une seule fois. Je le regrette profondément : c'était là un comportement déplacé. Mais si les choses s'étaient passées de façon normale, j'aurais été convoqué et admonesté par ceux qui avaient eu connaissance de ce fait. Voilà ce qui aurait été humain et juste. Au lieu de cela, on a mis de côté cet incident, pendant plusieurs mois, comme une pépite que l'on place en lieu sûr afin de pouvoir s'en servir le moment venu.
Cette chronologie montre bien que certains avaient planifié de longue date mon élimination politique. Ils savaient parfaitement la charge symbolique de cette image du cireur de chaussures pour l'homme de gauche que je suis, fils d'ouvrier. Ils ont choisi délibérément de me salir pour me détruire. Je ne leur pardonnerai pas.
Qui est, selon vous, responsable de ce règlement de comptes ?
Pour beaucoup d'« amis du président », j'étais un gêneur. Intimement associé au discours du Bourget, j'incarnais une ligne politique « de gauche » qui n'était pas la leur.
Après la crise de Florange, les choses se sont considérablement tendues. S'y sont ajoutées les rancœurs liées au rôle que j'ai joué dans l'arrivée de Manuel Valls à Matignon. Ma présence à l'Elysée exaspérait... Il y a eu aussi, et c'est un classique, l'accumulation des jalousies et des haines de palais. Enfin, des intérêts industriels ont voulu se venger du rapport sur l'affaire du Mediator et me discréditer dans la perspective du procès qui devrait s'ouvrir à Paris l'année prochaine. On a monté un dossier de toutes pièces.
Et le président, serait-il aussi derrière ce départ ?
Beaucoup le disent ; certains me le disent. Je ne peux me résoudre à le croire alors que j'ai toujours été d'une loyauté sans faille à l'égard du président
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Aquilino Morelle se venge : François Hollande est un flingueur plus brutal que Sarkozy
Aquilino Morelle ne désarme pas. L'ancien conseiller de François Hollande a accordé un entretien ravageur au "Nouvel Observateur", dans lequel il attaque l'actuel chef de l'État. François Hollande manque-t-il d'autorité ? Au contraire, cette sortie révèle un président au comportement de tueur qui s'expose aux règlements de compte, estime notre chroniqueur Olivier Picard.
Le cas Morelle ? Inouï de vulgarité mais surtout sans précédent dans l’histoire de la Ve République. Jamais on n’avait vu le plus proche conseiller d’un président se venger de la sorte après avoir été écarté.
Pour le coup, l’entretien publié par "Le Nouvel Observateur" ajoute une page franchement glauque au roman déjà très sombre de ce quinquennat, si malsaine que l’histoire commence à mettre mal à l’aise les journalistes qui suivent le quotidien de l’Élysée depuis de longues années.
Qui est donc vraiment l’homme que les Français ont élu le 6 mai 2012 pour que ses proches d’entre les proches osent régler ainsi leurs comptes avec lui, sans la moindre retenue. Sans la moindre pudeur. Sans la moindre considération, apparemment, pour les dégâts collatéraux que leurs déversements de rancœurs causent jour après jour sur la fonction présidentielle ?
Pourquoi ce chef de l’État qui se prétendait normal provoque-t-il, dans le premier cercle de ses collaborateurs et de ses amours, des réactions encore plus passionnelles que celles que son prédécesseur avait l’art de générer ? En somme, serait-il si faible pour gérer un exercice pourtant habituel au sommet de l’État : les ruptures avec les siens ?
Une absence totale d’affect
Faible ? Faible ? Vous avez dit faible ? Le feuilleton du pouvoir remet en question la distribution des rôles que le pays avait fait défiler dans son imaginaire. Non seulement Hollande est tout sauf un faible, mais il est beaucoup plus dur avec ses fidèles que ne l’était Nicolas Sarkozy avec les siens.
Son apparence de sous-chef de bureau replet, qui se renforce mois après mois, et son sourire, qui est un réel atout de séduction, lui procurent une couverture, et son indécision, désormais légendaire, un faux alibi. Au fond, Hollande est un tueur. Un authentique tueur qui ne s’embarrasse pas d’états d’âme quand il s’agit de se débarrasser d’un ami encombrant.
Hollande est un dur de dur capable de trancher son bras droit pour se sauver s’il n’a pas d’autre choix. C’est ce qu’il a fait avec Aquilino Morelle. C’est ce qu’il a fait avec Sérillon. C’est ce qu’il a fait avec l’ex-secrétaire général de l’Élysée, Pierre-René Lemas, exfiltré à la Caisse des dépôts et consignations.
Ce personnage à qui on reproche son manque de consistance a un redoutable profil psychologique. Une absence totale d’affect, que relevait déjà avec justesse l’une de ses biographes, Cécile Amar, dans son essai "Jusqu’ici tout va mal" (Grasset).
Ce handicap, car c’en est un, l’amène à commettre des imprudences fatales quand il se conjugue avec l’orgueil du non-interventionnisme dans les médias et dans l’édition, un dogme qu’il a d’ailleurs rappelé fièrement – et ce n’est pas un hasard – lors de sa conférence de presse du 18 septembre dernier.
Un monstre froid comme Chirac
Ce tempérament peu flexible le distingue fondamentalement de son prédécesseur. Jamais Sarkozy n’aurait viré son directeur de cabinet du jour au lendemain ! Sarko, qui aime à se présenter comme un dur est en fait un faux-dur. Un parrain dont la main tremble au moment d’exécuter (politiquement) un membre de son clan.
Il n’a jamais osé éliminer son "frère" Balkany qui, pourtant, représentait pour lui un péril considérable. Quand il a éloigné le brave Hortefeux, complètement carbonisé au ministère de l’Intérieur, ou quand il a expédié Rachida Dati à Strasbourg, il a fait en sorte de les ménager. De mettre les formes. De conserver un lien qui était une indulgence mais aussi une sécurité contre les retours de flamme.
Avec Guéant et Morano, il est en train de procéder avec la même délicate attention, prenant garde à ne jamais faire lever la haine dans le terreau du dépit. Et sur le champ de bataille sentimental, il a su, c’est à mettre à son crédit, gérer son largage en plein vol par Cécilia avec retenue sans laisser transparaître publiquement – pour une fois – sa rage.
Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de se donner du mal pour être odieux, il est capable de s’emporter en cinq minutes, ou d’éructer un "Casse-toi pôvre con" en public, mais au fond c’est un affectif qui ne démolit pas complètement les fidèles qu’il condamne à la disgrâce. Comme dans le milieu, il punit, certes, mais il est capable depardonner. Une façon de garder le contrôle sur sa tribu. Les anciens amis ne peuvent pas devenir des ennemis.
Une grossièreté qui peut coûter très cher
Avec le jovial Hollande, il n’y a pas de sursis. Pas de peine douce pour ceux qui ont fauté. Pas de lot de consolation. Quand c’est fini, c’est fini. Deux balles dans la tête (symboliques) et on jette le cadavre aux chiens des médias sans se retourner.
Un trait qui le rapproche d’un Chirac, monstre froid, qui pouvait tuer un collaborateur indélicat (comme il le fit avec Pierre Charon) même si – pour reprendre une expression d’un de ses amis – il prenait soin "d’envoyer des fleurs à la veuve".
Hollande, lui, n’envoie même pas "de fleurs à la veuve" et cette grossièreté peut coûter très cher quand on est à l’Élysée. Un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand on est déjà à 13% dans les sondages. Avec une image qui ne vaut plus un sou dans l’opinion, votre peau ne vaut plus très cher et les châtiés du pouvoir setransforment sans inhibition en ennemis mortels.
L’aigreur des bannis – même s’ils sont indéfendables comme l’est Morelle – se transforme alors en acide politique hautement corrosif. Le jour où un tel cocktail toxique dévale des marches du Palais pour couler dans la rue, cela peut polluer gravement toute l’institution.
François Hollande n’est apparemment pas un bon plombier pour colmater de telles fuites. Un talent pourtant indispensable pour espérer durer dans la fonction.