Hongkong : pourquoi les « parapluies » se rebellent
Des dizaines de milliers de manifestants ont afflué vers les bâtiments du gouvernement de Hongkong, le 28 septembre.
Depuis le week-end des 27 et 28 septembre, la « révolte des parapluies » a vu descendre dans les rues de Hongkong des dizaines de milliers de manifestants. Dimanche, les forces de l'ordre ont usé de gaz lacrymogène pour disperser étudiants et militants, qui réclament davantage de démocratie et la modification du mode de scrutin censé désigner le chef de l'exécutif local. Des débordements auxquels l'ancienne colonie britannique, sous tutelle chinoise depuis 1997, n'était pas habituée.
Des dizaines de milliers de Hongkongais protestent dans la rue depuis samedi contre une décision de Pékin de limiter le choix des candidats aux élections. La police a dispersé violemment les manifestants dimanche soir. Pour Jean-Pierre Cabestan, directeur du département de science politique de l'Université baptiste de Hongkong, ce mouvement cristallise les frustrations face à l'attitude « autiste » du pouvoir central chinois.
Ces derniers jours, la mobilisation à Hongkong a pris une ampleur inattendue. Quels sont vos sentiments sur les événements de ces derniers jours ?
Jean-Pierre Cabestan : La nuit de dimanche à lundi a été une nuit historique pour Hongkong. L'utilisation des gaz lacrymogènes par la police a choqué. La gestion catastrophique de la situation par les autorités de Hongkong, au lieu de marginaliser le mouvement qui peinait à prendre, l'a ravivé. A l'Université baptiste de Hongkong, tout mon département est désormais en grève et les cours sont suspendus, alors que la semaine dernière, c'était très variable. On a vu dimanche la population de Hongkong venir soutenir les étudiants. C'est devenu une promenade dominicale.
C'est assez logique d'en arriver là après ce qu'a dit C.Y. Leung. Le chef de l'exécutif hongkongais a affirmé que la majorité des Hongkongais seraient pour l'option de suffrage universel retenue par Pékin. Or les Hongkongais ont la même définition que nous de la démocratie : c'est un jeu ouvert, avec un choix ouvert de candidats, et non une désignation par un comité de nomination réduit à 1 200 membres sélectionnés par Pékin.
Violentes manifestations à Hongkong
La police de Hongkong a fait usage de gaz lacrymogène dimanche à l'encontre de dizaines de milliers de manifestants déterminés à obtenir de Pékin davantage de libertés politiques, des scènes de rue très inhabituelles dans cette ex-colonie britannique.
Ce que les Chinois tentent d'imposer était la dernière étape d'une réforme politique qui a été retardée, or elle devient une farce. Les Chinois sont devenus autistes, ils croient que tout le monde va leur obéir, le doigt sur la couture du pantalon. En réalité, ce qui ressort, c'est la divergence fondamentale de culture politique entre Hongkong et le continent. Les Chinois continuent à avoir des œillères idéologiques. Ils ont la même attitude que les pays arabes autoritaires qui dénoncent une conspiration de l'Occident et accusent les activistes d'être des extrémistes. Les étudiants hongkongais sont tout sauf extrémistes.
Cela fait plusieurs mois qu'il y a des manifestations et que le mouvement Occupy Central with Love and Peace annonce qu'il va agir. Pourtant, personne ne s'attendait à ce que la mobilisation « prenne » si vite…
Tout cela se passe à un moment où il y a des frustrations à Hongkong, au sujet des inégalités sociales et de l'afflux massif de Chinois qui font monter les prix de l'immobilier ou, plus prosaïquement, qui encombrent le métro. Comme lors des manifestations monstres de 2003, une accumulation de frustrations a rendu l'explosion inévitable. Fondamentalement, c'est difficile de vendre à une société très ouverte et très imbibée de culture politique libérale comme Hongkong la formule de suffrage universel présentée par Pékin.
Dans ce contexte différent de la Chine continentale, les autorités hongkongaises ont des limites : la police a eu de nouvelles instructions très fermes de retenue. Ils ont utilisé la force, mais cela n'a pas marché face à la dynamique de la mobilisation. On voit mal comment les autorités vont sortir de cette crise.
Quels sont les scénarios d'évolution ?
Il y a deux options. L'une, c'est le raidissement avec un risque de confrontation. L'autre option, c'est une négociation, mais plus tant avec C.Y. Leung qu'avec des représentants du gouvernement central. Or on voit mal ce que pourrait donner une telle négociation. Pékin ne peut pas céder. Il peut y avoir des concessions marginales, mais cela m'étonnerait que le mouvement étudiant se satisfasse d'un arrangement sur les détails.
Si on procède par exclusion, la restauration de l'ordre par la force, avec l'intervention de l'armée chinoise, serait une solution extrême, dont le coût serait prohibitif, et elle n'est pas envisageable de manière réaliste. Pour Pékin, le plus délicat, c'est aussi l'impact sur la Chine, même si les informations sont en partie bloquées en Chine. Mes étudiants chinois étaient prudents jusqu'à maintenant, mais ils se sont désormais investis dans le mouvement. Ils portent le ruban jaune et manifestent.
L'enjeu, à plus long terme, c'est la Chine et son avenir politique. Et comment la contagion de Hongkong à la Chine va jouer et nourrir la contestation là-bas. Je dis à long terme, car les dirigeants chinois ont les moyens de contrôler le continent un certain temps, tant les environnements politiques sont différents. Pour l'instant, ils ont intérêt à la « jouer douce » et à trouver une forme de dialogue avec les manifestants.
◾L'origine du mouvement
Les manifestants s'insurgent principalement contre un nouveau mode de scrutin pour désigner le dirigeant du territoire. Annoncé fin août, il prévoit pour 2017 l'élection au suffrage universel du nouveau chef de l'exécutif hongkongais parmi deux ou trois candidats triés sur le volet par un comité de 1 200 grands électeurs.
La procédure actuelle n'inclut pas le suffrage universel mais est moins restrictive sur les candidats. Elle peut, à cet égard, être jugée plus ouverte.
Les députés hongkongais doivent se prononcer sur le nouveau mode de scrutin au printemps 2015. Pour être approuvée, la réforme devra recueillir les deux tiers des voix au conseil législatif, et le vote s'annonce serré.
◾Qui sont les manifestants ?
Le 1er juillet, date anniversaire de la rétrocession de Hongkong à la Chine en 1997, 510 000 personnes ont défilé dans le centre de la ville. La marche est prolongée par un sit-in nocturne en plein quartier des affaires, à l'initiative du mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP). Ce groupe, transpartisan, fondé sur le principe de désobéissance civile, menace alors de bloquer le centre financier si le mode d'élection du prochain chef de l'exécutif était jugé non conforme aux standards internationaux de démocratie.
Dès que la procédure imaginée par Pékin est connue, le 1er septembre, OCPL crée sur Facebook une page à destination des médias internationaux, intitulée « The Age of Disobedience » (« l'âge de la désobéissance »). Il prévoit une grande manifestation le 1er octobre, pour le 65e anniversaire de la proclamation de la République populaire de Chine.
Lycéens et étudiants sont également en grève depuis le 22 septembre, parfois avec l'aval de leurs professeurs. « Que les jeunes se prennent de passion pour la démocratie et participent autant, il s'agit de quelque chose d'imprévu », estime Alain Le Pichon, maître de conférences et linguiste, auteur de l'ouvrage Aux origines de Hongkong (L’Harmattan, 1999).
Ce week-end, OCPL a accéléré sa mobilisation pour se joindre à celle des étudiants. « Ils ont finalement anticipé leur action pour prendre de court le gouvernement de Hongkong », observe Alain Le Pichon, saluant une initiative habile. D'une ampleur inédite, les manifestations ont réuni des dizaines de milliers de personnes avec, comme symbole de ralliement, des parapluies destinés à se protéger des gaz lacrymogènes. Elles se sont surtout concentrées dans le centre-ville de Hongkong et devant les bâtiments du gouvernement, au point de paralyser le trafic.
Armés de parapluies, des opposants au régime ont répliqué aux forces de l'ordre, à Hongkong, le 27 septembre. ◾ Comment réagit la Chine ?
Pékin n'envisage pas, pour l'instant, d'intervenir directement dans le conflit. La République populaire de Chine a toutefois rappelé son soutien au pouvoir en place à Hongkong. « Le gouvernement central s'oppose fermement à toute activité illégale qui puisse nuire à l'Etat de droit et mettre en péril la “tranquillité sociale” », a ainsi affirmé un porte-parole du conseil des affaires d'Etat chinois, interrogé par l'agence de presse officielle Chine nouvelle.
Hongkong étant une région autonome sous tutelle chinoise, tout comme Macao, la Chine serait habilitée à mobiliser son armée. « Le pays possède encore des troupes sur la presqu'île de Stanley, mais depuis 1997 elles n'ont pas vraiment été mises à contribution », souligne Alain Le Pichon.
◾S'agit-il d'un nouveau Tiananmen ?
La comparaison avec Tiananmen est encore prématurée, mais le souvenir des deux mois de manifestations qui avaient paralysé la Chine d'avril à juin 1989 pèse forcément. Un vaste éventail de catégories de la population s'était alors rallié aux étudiants, dont de nombreux cadres du Parti, dans une contestation généralisée face au refus des dirigeants les plus durs de discuter. Les manifestations s'étaient soldées par un massacre autour de la place, le 4 juin.
Dans le camp pro-Pékin, certains ont d'ores et déjà prévenu que la Chine enverrait ses tanks à Hongkong si le mouvement prenait de l'ampleur. Mais cette éventualité semble très improbable, tant le coût politique en serait élevé. Tabous dans le reste de la Chine, les événements de Tiananmen sont commémorés et enseignés dans la région autonome. Une mémoire vive qui a contribué à façonner la conscience politique des Hongkongais, notamment des jeunes nés dans les années 1990.
La sélection d'archives (édition abonnés) : 4 juin 1989 : massacre de la place Tiananmen
Les Hongkongais, qui se considèrent comme l'avant-poste de la démocratie en Chine, ont soif de modernité politique et considèrent qu'accepter un suffrage universel tronqué serait pour eux une régression. La population est, en effet, beaucoup plus libre politiquement que dans le reste du pays : elle a fait l'expérience depuis vingt ans du multipartisme, a l'habitude de voter, même si ce n'est pas pour le chef de l'exécutif, et bénéficie déjà d'une presse libre et d'une justice indépendante. Le Parti communiste n'est pas non plus représenté dans le territoire, où il ne dispose pas de ses réseaux, même s'il agit à travers ce qu'on appelle des « proxy », comme le parti DAB (pour Democratic Alliance for the Betterment and Progress of Hongkong).
◾Quelle sera la suite ?
Conforté par le soutien des autorités chinoises, le gouvernement de Hongkong persiste dans sa ligne de conduite. Leung Chun-ying, le chef de l'exécutif de l'île, continue de tenir pour « illégales » les actions d'occupation menées par les manifestants.
En cas de prochaines manifestations, Tsang Wai-hung, commissaire de police local, a assuré que les forces de l'ordre avaient reçu « des directives très strictes sur l'usage de la force ». « Nous n'utilisons la force que si nécessaire, et nous n'en assurons qu'un usage minimal », poursuit-il, après que les affrontements de ce week-end ont donné lieu à soixante-dix-huit arrestations et vingt-six hospitalisations pour blessures.
Pour sa part, le mouvement Occupy Central condamne dans un communiqué publié lundi le comportement « unilatéral » des autorités hongkongaises et réclame des excuses de la police et la démission du gouvernement : « Nous estimons que c'est la passivité de Leung Chun-ying par rapport aux attentes populaires qui a conduit Hongkong à cette crise. »
La violente répression des manifestations ce week-end par les forces de l'ordre pourrait susciter davantage de sympathie de l'opinion publique à l'égard d'un mouvement qui s'est jusqu'alors montré pacifique.
From : le Monde ,......