Berlin évalue à 150 milliards les besoins d'Athènes
From : Alexandrine Bouilhet
L'opération vérité du gouvernement allemand sur la Grèce a jeté le trouble sur les marchés.
L'Allemagne n'en a pas fini de jouer avec les nerfs de la Grèce et des places financières. À cinq jours d'un scrutin régional crucial en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Angela Merkel a lancé une offensive médiatique, centrée sur la Grèce, dans l'espoir de faire basculer le vote en sa faveur. Pour convaincre ses troupes et ses électeurs de la nécessité d'aider la Grèce, la chancelière a décidé de jouer la transparence, provoquant des dommages collatéraux sur les marchés.
Alors que le vote d'adoption de la loi de sauvetage de la Grèce, vendredi, n'est pas acquis, la chancelière a décidé de jouer cartes sur table. Selon le quotidien Bild, le ministre délégué aux Finances, Steffen Kampeter, a déclaré à une commission parlementaire que le ministère des Finances estimait les besoins d'Athènes à 150 milliards d'euros, confirmant ainsi les craintes des analystes, selon lesquelles les 110 milliards d'aide approuvé dimanche par les ministres des Finances de la zone euro ne suffiraient pas.
La Grèce devra lever 40 milliards sur les marchés financiers pour répondre à une partie de ses besoins. Le ministre de l'Économie, Rainer Brüderle, a expliqué que le plan d'aide annoncé dimanche n'avait pas pour objectif de répondre à la totalité des besoins de financement d'Athènes, le plan d'aide pariant sur un retour progressif de la Grèce sur les marchés après dix-huit mois.
Réglementation européenne pas acquise
Cependant, si Athènes ne parvient pas à lever les fonds nécessaires, les pays de la zone euro pourraient être contraints de remettre la main à la poche. Et la participation allemande pourrait alors s'élever à 30 milliards d'euros. À cette opération vérité sur les chiffres, qui a jeté le trouble sur les marchés mardi matin, s'ajoute un paquet de réglementation européenne promis par Berlin, dont l'adoption est loin d'être acquise. Nobert Lammert, le président CDU du Bundestag, a torpillé un premier «vote test» de la chancelière sur la Grèce, lundi, en critiquant le manque de réglementation internationale pour éviter qu'une telle crise ne se reproduise.
Résultat: la chancelière inclura dans le texte de loi un catalogue de mesures que l'Allemagne compte faire adopter à Bruxelles. En utilisant la crise grecque, pour «consolider la stabilité» de la zone euro, la chancelière compte marquer des points en Rhénanie. Ainsi, elle défend sur toutes les chaînes de télévision la nécessité d'un renforcement de la régulation des marchés financiers et la création d'une agence de notation européenne. Elle réclame des sanctions renforcées contre les pays laxistes.
L'Allemagne souhaiterait aussi étendre à toute la zone euro son mécanisme de frein à la dette, inscrit dans la loi fondamentale allemande. Enfin, Berlin plaide pour l'adoption d'une réglementation encadrant un processus de «faillite ordonnée» pour les États de la zone euro. Censées enrayer les dérives des spéculateurs, ces mesures risquent de provoquer l'inquiétude des marchés .
FMI et zone euro volent au secours de la Grèce
From : Claire Gallen
Après avoir accepté de nouvelles économies drastiques, le pays a décroché dimanche 110 milliards de prêts de ses voisins et du Fonds monétaire international. De quoi couvrir ses besoins financiers jusqu'à 2012.
L'épilogue se profile enfin dans la crise grecque. Réunis en urgence dimanche à Bruxelles, les ministres des Finances de la zone euro ont décidé d'activer un gigantesque plan de sauvetage: 110 milliards d'euros de prêts sur trois ans (80 milliards de la part des États de la zone, le reste de la part du FMI). Du jamais-vu dans l'histoire financière récente. «Il est hors de question de revenir là-dessus», a martelé le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker. Le sommet extraordinaire des chefs d'État et de gouvernement, convoqué vendredi, devrait donc être une formalité. De son côté le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a fait savoir que l'institution approuverait un prêt de 30 milliards «dans la semaine».
Pour convaincre ses partenaires européens, la Grèce a présenté dimanche un plan de sacrifices sans précédent. Le but: économiser 30 milliards d'euros au cours des trois prochaines années (soit 11% du PIB du pays!), en plus des 4,8 milliards d'euros annoncés pour 2010. Pour la population, la potion s'annonce amère, puisqu'il faudra renoncer aux 13e et 14e mois de salaire pour les fonctionnaires et avaler une hausse d'un à deux points de la TVA, qui s'élève déjà à 21%. Les taxes sur le carburant, les alcools et les tabacs seront relevées de 10%. Les investissements publics vont baisser de 1,5 milliard d'euros sur deux ans. La durée de cotisation retraite passera de 37 à 40 annuités. Mais c'est le prix à payer pour ramener le déficit sous la barre des 3% du PIB d'ici à fin 2014 - contre 14% environ en 2009. «Ce sont des sacrifices durs, mais nécessaires», sans lesquels la Grèce «ferait faillite», a affirmé le premier ministre grec, Georges Papandréou.
La facture s'annonce également salée pour l'Europe et le FMI. Les sommes prêtées par les Européens seront réparties entre eux au prorata de leur participation à l'euro, soit 21% pour la France et 28% pour l'Allemagne. Mais «c'est du donnant-donnant», a assuré Christine Lagarde juste avant la réunion. La ministre française des Finances n'en doute pas: «Les citoyens français et européens reverront bien sûr leur argent; les prêts seront remboursés, capital et intérêts.»
Les banques appelées à mettre la main à la poche
Les banques devraient aussi être mises à contribution. «Je m'attendrais à ce que le secteur financier regarde aussi ce qu'il peut faire», a prévenu la ministre française, évoquant «un exercice de solidarité». De son côté Jean-Claude Juncker, a assuré que «tous les ministres ont été d'accord pour voir avec leurs secteurs financier et bancaire respectifs quelles contributions volontaires les banques pourraient apporter». D'ores et déjà, la Deutsche Bank, l'assureur Allianz et le réassureur Munich Re pourraient prêter 1 milliard d'euros à la Grèce aux mêmes conditions que celles prévues pour les États de l'Union européenne, affirmait dimanche soir le Financial Times Deutschland.
Les Européens paient cher leurs atermoiements - «Je reconnais que moi aussi j'ai failli perdre patience en cours de route», a admis Jean-Claude Juncker. Mais ils n'avaient plus vraiment le choix. Les marchés, qui ont fait s'envoler les rendements grecs, commencent à s'interroger sur le Portugal et l'Espagne depuis que Standard & Poor's a dégradé leur note. «Il ne s'agit pas seulement d'aider la Grèce mais aussi du sauvetage de l'euro, a affirmé le ministre belge des Finances, Didier Reynders. Il faut éviter la contagion». Même l'Allemagne a dû surmonter son hostilité à l'idée de sauver la Grèce de ses propres erreurs. «Il est de notre devoir de défendre la stabilité de la zone euro dans son ensemble», a assuré le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble.
Avec ce plan, les besoins de financement de la Grèce seront assurés à 100% au cours des deux premières années; un fonds de garantie pour les banques, doté de 10 milliards d'euros, a également été mis sur pied. Il était temps: l'important pour Athènes était de commencer à toucher l'argent avant le 19 mai, pour rembourser 9 milliards d'euros arrivant à échéance à cette date.
Crise grecque : mobilisation générale contre le risque de contagion
From :Philippe Ricard
"Les dirigeants de la zone euro sont décidés à tout mettre en œuvre pour assurer la stabilité et l'unité de la zone euro", a expliqué Nicolas Sarkozy, le président de la République lors d'une conférence de presse, à l'issue d'un sommet extraordinaire de la zone euro.
L'heure est grave. A "crise systémique", "réponse systémique", a déclaré, vendredi 7 mai à Bruxelles, Nicolas Sarkozy. Auparavant, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union monétaire avaient tenté d'éviter la contagion de la crise grecque en direction de l'Espagne et du Portugal, voire de l'Italie. Durant la journée, les Bourses avaient de nouveau dévissé aux quatre coins de la planète, et la monnaie unique avait chuté. Lors du dîner, face à des dirigeants inquiets, Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, avait aussi parlé de "problème systémique". Comme en septembre 2008, lorsque les autorités américaines n'étaient pas parvenues à éviter la faillite retentissante de la banque Lehman Brothers.
Devant l'urgence, les Seize ont posé les bases d'un fonds inédit d'assistance financière. Ils ont convenu de recourir à l'article 122 du traité, qui permet de soutenir un pays menacé par "des circonstances exceptionnelles échappant à son contrôle". Ce qui serait le cas des Etats touchés par un éventuel risque de contagion de la crise grecque. L'aide serait financée par un emprunt de la Commission, et garantie soit par le budget communautaire, soit par les Etats. Une telle facilité existe déjà pour les Etats européens non membres de l'Union monétaire : il a été actionné au plus fort de la crise financière pour la Hongrie, la Roumanie et la Lettonie.
La mise en place de ce dispositif au sein de la zone euro est cependant dépendante d'un accord au niveau des... Vingt-sept. Un conseil des ministres des finances doit donc être organisé dimanche 9 mai, dans l'après-midi, à Bruxelles. Une majorité qualifiée est requise pour entériner le projet. "Il reste beaucoup de travail à faire pour expliquer ce dispositif aux Britanniques, ou aux Polonais", explique-t-on à Bruxelles.
Un tel mécanisme avait déjà été proposé par la Commission en faveur de la Grèce, mais l'Allemagne l'avait refusé, pour privilégier la voix des prêts bilatéraux, et du Fonds monétaire international (FMI). " Il est difficile de considérer que les problèmes budgétaires de la Grèce ont échappé à son contrôle, on pourrait en revanche le dire pour l'Espagne et le Portugal", dit un haut fonctionnaire.
Depuis mercredi, José Manuel Barroso, le président de la Commission, a décidé de ressortir des tiroirs l'option privilégiée de longue date par ses services. Avec Nicolas Sarkozy, la plupart des pays du Sud du continent ont ensuite fait le siège d'Angela Merkel, qui a tant tardé depuis janvier à voler au secours de la Grèce : désormais consciente de la gravité de la situation, la chancelière allemande a résisté avant de donner son feu vert. La rumeur d'un clash avec le président français a même couru dans les coulisses du sommet, aussitôt démentie par l'Elysée.
"Nous sommes décidés à tout mettre en oeuvre, toutes les institutions européennes et tous les Etats membres de la zone euro, pour assurer la stabilité et l'unité de la zone euro", a affirmé M. Sarkozy, à l'issue de la réunion, en parlant d'une "mobilisation absolument générale". La zone euro va adresser "un signal très clair" aux spéculateurs en mettant sur pied un tel mécanisme, a renchéri de son côté Mme Merkel.
Les dirigeants de la zone euro ont par ailleurs affirmé leur "plein soutien" à la BCE : sans rien lui demander officiellement, ils espèrent qu'elle utilisera toutes les options en cas d'aggravation de la tempête actuelle. Notamment en décidant d'acheter directement des emprunts d'Etat, ce qu'elle a pour l'instant exclu mais ce que 47 banques européennes lui ont réclamé de faire, vendredi, selon le Financial Times du samedi 8 mai.
Les dirigeants européens savent qu'ils sont tenus d'agir. Car les difficultés de l'Union monétaire, et son incapacité à juguler la crise, donnent des sueurs froides à la communauté internationale.
Le président des Etats-Unis, Barack Obama, s'est entretenu au téléphone avec Mme Merkel. Le temps presse, aux yeux de la Maison Blanche : "Nous sommes tombés d'accord sur l'importance d'une réponse politique vigoureuse des pays concernés et sur celle d'une réponse financière vigoureuse de la communauté internationale", a dit le président américain après cet entretien.
M. Obama pourrait discuter avec M. Sarkozy samedi, selon l'entourage du président de la République. De leur côté, les ministres des finances des grands pays industrialisés du G7 ont tenu une conférence téléphonique d'urgence. Aucun communiqué n'a été publié, mais la simple convocation de cette réunion donne une idée des craintes suscitées par les graves problèmes de la zone euro.
Au pied du mur, les dirigeants européens n'ont pas attendu le dîner, vendredi soir, pour multiplier les rencontres bilatérales. Objectif : dépasser les propositions du genre de celles formulées la veille dans un courrier commun de M. Sarkozy et Mme Merkel. "Il faut des actes concrets", a martelé l'entourage de M. Barroso. Les dirigeants français et allemands avaient tenté de faire taire leurs divergences pour réclamer davantage de surveillance budgétaire, et une meilleure régulation des marchés, en particulier des agences de notation. Mais leur appel n'avait en rien calmé les marchés la veille.
Au-delà du mécanisme inédit d'assistance qu'ils ont mis sur les rails, les Etats de la zone euro ont adressé un double message aux marchés. D'une part, ils s'engagent à "accélérer" les efforts réduction des déficits, et souhaitent un "renforcement" du pacte de stabilité et de croissance. Dès lundi matin, on devrait savoir si les mesures décidées vendredi ont convaincu, ou non, les marchés financiers.