Christiane Taubira condamne les "pitreries obscènes d'un antisémite multirécidiviste" mais évite de se prononcer sur l'interdiction de ses spectacles.
Christiane Taubira sort de son silence sur le très lourd dossier Dieudonné. Comme Manuel Valls, elle condamne on ne peut plus fermement les propos de l'humoriste. Cependant, la garde des Sceaux ne prône manifestement pas les mêmes remèdes face aux provocations antisémites. Dans une tribune publiée ce vendredi 3 janvier sur le "Huffington Post", elle se démarque en creux de son homologue de l'Intérieur en ne prônant pas, contrairement à lui, l'interdiction de ses spectacles.
"On doit l'attaquer sur ces spectacles, financièrement, cela lui permettra de se rendre compte qu'on ne peut pas tout dire", a confié Manuel Valls, cette semaine au "Nouvel Observateur". Le ministre a "demandé aux préfets d'examiner cas par cas la situation de chacun des spectacles" prévus de la tournée à venir de l'humoriste "pour pouvoir les interdire en fonction notamment du trouble à l'ordre public".
Pour sa part, la ministre de la Justice s'élève contre "les pitreries obscènes d'un antisémite multirécidiviste", dont elle prend même soin de ne jamais écrire le nom, comme en signe d'absolu mépris. Mais, alors que plusieurs juristes s'accordent à dire qu'il sera difficile d'interdire les spectacles de Dieudonné, la locataire de la place Vendôme laisse entendre, entre les lignes, que cette mesure serait inopérante envers ce "pitoyable bouffon [qui] spécule davantage sur les dividendes d'un scandale que sur les risques judiciaires".
Christiane Taubira prend bien garde à ne jamais se démarquer explicitement de Manuel Valls, mais elle rappelle que la liberté d'expression "doit demeurer le principe", quand bien même "ce principe ne peut servir de paravent à des ignominies". "Ce qui relève de la Justice doit être sanctionné. Ces ignominies sont des délits. Elles sont matière pour la Justice", poursuit Christiane Taubira.
"La Justice n'a pas failli"
La ministre défend l'action de la Justice à l'encontre de Dieudonné, qui a été condamné à huit reprises, notamment pour antisémitisme ou injure raciale. "La justice n'a pas failli. Les procureurs ont poursuivi, les juges ont jugé. Les condamnations sont multiples", déclare Taubira. Comprendre : la justice fait son travail et n'a rien à se reprocher.
Manuel Valls en était moins sûr, vendredi matin, sur Europe 1, quand il s'interrogeait sur les raisons pour lesquelles Dieudonné n'avait pas payé ses amendes : "Il faut mobiliser l'ensemble des services de l'Etat pour que Dieudonné M'bala M'bala, qui tente d'organiser son insolvabilité, de ne pas payer ses amendes, soit obligé de payer ses amendes. Il a été condamné, il faut que la loi passe", a insisté le ministre de l'Intérieur.
Christiane Taubira partage cet objectif. "Il revient aussi à la Justice de veiller à l'exécution de ses décisions", déclare la garde des sceaux. "C'est une condition de sa crédibilité et de sa justesse. L'organisation frauduleuse d'insolvabilité est punie par la loi, aux termes de l'article 314-7 du code pénal ; et si elle est avérée, elle doit faire l'objet de les diligences nécessaires. Au titre de l'unité de l'Etat, le Trésor public doit être en mesure de procéder, par tous moyens de droit, au recouvrement des sommes dues au regard des décisions de justice."
Comment stopper Dieudonné ? Pour le chroniqueur Thierry de Cabarrus, il y a trois voies possibles.
L’heure n’est plus de savoir s’il faut laisser Dieudonné déverser ses torrents de haine antisémite sur internet et dans ses spectacles au nom de la liberté d’expression, mais comment faire pour l’arrêter.
Car les bonnes âmes soucieuses de respecter les droits de "l’artiste" doivent comprendre que l’enjeu est autrement plus vaste qu’un simple problème de liberté individuelle : il s’agit, tout bonnement, de protéger notre société fragilisée contre la tentation abjecte de se trouver des boucs émissaires responsables de la crise qui la frappe.
La viralité non seulement de la quenelle mais aussi des insultes contre les juifs est telle, aussi bien dans les banlieues que dans les milieux d’extrême droite qu’il est temps, désormais, de tout faire pour stopper à la source cette inquiétante contagion.
Le ministre de l’Intérieur et la garde des Sceaux, pour une fois d’accord entre eux, l’ont dit avec force et avec raison ce vendredi 3 janvier, Manuel Valls sur Europe 1 et Christiane Taubira dans une tribune au Huffington Post : il faut utiliser tous les moyens pour en finir avec ce travail de sape d’une efficacité redoutable entrepris par le pseudo humoriste.
Il en existe au moins trois qu’il convient, sans doute, de mettre en action de manière simultanée pour qu’ils soient pleinement efficaces.
1. Faire interdire ses spectacles
Manuel Valls, le premier, a annoncé son intention de faire interdire les spectacles de Dieudonné tout en expliquant que ce serait "complexe" et qu’il recherchait "les voies juridiques". Une déclaration si prudente qu’elle a provoqué chez l’un de ses prédécesseurs, le socialiste Pierre Joxe, une réaction de colère, de quoi déclencher, finalement chez l’actuel ministre de l’Intérieur, la ferme volonté d’en finir avec les "shows" du provocateur.
Car pendant ce temps, l’humoriste fait salle comble tous les soirs ou presque en multipliant les insultes et les moqueries contre les juifs. Il s’en prend notamment à ceux qu’il accuse de tenir le système médiatique : Arthur, Gad Elmaleh, Patrick Timsit, Elie Semoun, Patrick Bruel et le journaliste Patrick Cohen pour lequel il fait l’objet d'une enquête pour "incitation à la haine raciale".
Ces déclarations répétées à chaque spectacle sur le ton de l’humour montrent combien ce genre de propos s’est banalisé au fil du temps de manière inquiétante, alors que les sorties de Jean-Marie Le Pen sur la "surreprésentation des juifs dans les médias" provoquaient à raison de véritables scandales voici quelques années.
À chacun de ses spectacles, Dieudonné attire désormais des foules de plus en plus considérables, mais aussi, de plus en plus de personnes indignées par toute cette haine et qui souhaiteraient en découdre. Dès lors, les risques de graves incidents ne peuvent pas être occultés.
Il est d’ailleurs du devoir des maires, s’ils ne veulent pas se retrouver confrontés à d’éventuelles manifestations ou rixes entre communautés, d’intervenir pour éviter les troubles à l’ordre public en interdisant tout bonnement la tenue de ces spectacles.
2. Limiter sa parole sur internet
Empêcher Dieudonné de déverser ses flots de haine sur internet est sans doute un moyen très efficace de tarir la source de la haine. Car on connaît, depuis l’explosion des printemps arabes, le rôle extraordinaire qu’a joué la toile dans la mobilisation des révolutionnaires contre les régimes autoritaires et dans les appels à manifester contre les dictateurs.
On sait également comment internet est capable de mobiliser des foules à des fins plus pacifiques dans nos démocraties : par exemple, lorsque des jeunes organisent, via Facebook, des apéritifs géants capables de réunir 10.000 personnes sur la place d’une ville, comme en 2011 à Nantes.
On ne retirera pas à Dieudonné qu’il a été le premier, bien avant la classe politique, à tirer parti de cet outil de mobilisation formidable à des fins à la fois idéologiques et mercantiles (nous y reviendrons).
Pour autant, comment intervenir concrètement pour empêcher l’humoriste de se répandre en insultes dans un espace considéré jusqu’à présent comme totalement libre ? Comment fixer des limites raisonnables à cette liberté d’expression qui, parfois, autorise le déversement du racisme, de l’antisémitisme et plus globalement de la haine, en toute impunité sur la toile?
Faut-il exiger des réseaux sociaux, Facebook, Twitter, Youtube de faire le ménage parmi leurs utilisateurs ou bien faut-il carrément mettre en place une police d’internet au mépris de ce qui fait sa spécificité, à savoir un espace de liberté autogéré ?
En tous cas, il paraît inimaginable de laisser ainsi Dieudonné poster sur Youtube ses vidéos lamentables dans lesquelles il n’hésite pas à insulter indifféremment le chef de l’État, ses ministres ou des personnalités du show business au prétexte qu’ils seraient à la botte du Crif ou simplement membres de la communauté juive.
Si on le laisse faire, on peut craindre que les incidents du type de ceux de Lyon (une expédition punitive contre l’auteur présumé d’une quenelle) ne se multiplient et que la violence physique réponde bientôt systématiquement à la provocation verbale.
3. Toucher "l’artiste" au portefeuille
Dieudonné se prétend "artiste" mais il est également un excellent commerçant qui, semble-t-il, amasse des fortunes avec ses spectacles et la vente de ses produits dérivés. Il suffit d’ailleurs de lire la teneur des mails de sa femme qui gère l’affaire familiale pour se rendre compte à quel point l’argent est au cœur des préoccupations de l’humoriste.
Dans son petit théâtre de la Main d’or, une dizaine de dates sont prévues rien qu’au mois de janvier et il y a fort à parier que les 250 places disponibles seront vendues, ce qui, à 15 euros la place, représente une recette approximative de 40.000 euros.
Pour sa tournée dans toute la France, 27 dates ont déjà été retenues, à 38 euros le billet et dans des salles de 4 ou 500 places, soit une recette potentielle de 500.000 euros, sans compter la vente des badges (son "anataxe"), destinée, dit Dieudonné, à l’aider à payer ses amendes.
On le voit, le commerce et l’art font bon ménage. Pourtant, le plus étonnant, c’est que l’humoriste se dit "insolvable", au point d’ailleurs de s’avérer incapable de payer les 65.290 euros d’amendes qu’il doit au Trésor public.
"Tous les services de l’État qui savent ce qu’il en est" (de sa prétendue insolvabilité) doivent se mobiliser pour le contraindre à payer, et ils "iront jusqu’au bout" a déclaré Manuel Valls. Ce à quoi Christiane Taubira lui a répondu en écho : "L'organisation frauduleuse d'insolvabilité est punie par la loi", un délit passible de trois ans de prison et de 45.000 euros d’amende.
On le voit, si l’humoriste a bénéficié d’une étonnante indulgence de la part des autorités, il semblerait que les choses ont changé. Tant mieux car il ne faudrait surtout pas sous-estimer l’incroyable capacité de nuisance de Dieudonné qui, sous couvert d’humour, libère une parole aussi haineuse et nauséabonde que la banane raciste de ces dernières semaines.
Valls réagit-il hypertrophiquement ?
Le ministre de l'Intérieur multiplie les interventions sur le cas Dieudonné depuis la diffusion, il y a 10 jours. Certains observateurs acquiescent, d'autres grincent.
Manuel Valls en fait-il trop? La question revient avec insistance, 10 jours après le communiqué du ministère de l'Intérieur qui annonçait étudier des voies juridiques pour interdire les "réunions publiques" de Dieudonné M'bala M'bala. Dans l'intervalle, le ministre a en effet multiplié les sorties médiatiques sur ce thème. Et si on peut légitimement s'interroger sur la place que les médias accorde à cette affaire, ses nombreuses sorties ont largement contribué à alimenter le "feuilleton".
"Il faut casser cette mécanique de la haine", tonne ainsi Manuel Valls dans Le Parisien le 28 décembre. Invité de RTL trois jours plus tard, il condamne "un petit entrepreneur de la haine". Le 3 janvier, il ouvre un nouveau front contre l'humoriste sur Europe 1 en l'accusant d'"organiser son insolvabilité". "La question de l'interdiction est pour moi une manière de pousser le débat", se justifie-t-il enfin dans ce 5 janvier Le JDD. Depuis, ses prises de positions comme son hyperactivité divisent.
Les critiques
Dieudonné. Evidemment, l'humoriste et ses soutiens se trouvent au premier rang pour critiquer l'hyperactivité du ministre. "Il n'a rien d'autre à faire?", fustigeait ainsi vendredi son avocat Jacques Verdier, contacté par L'Express.
Nicolas Dupont-Aignan. S'il juge "inacceptables" les paroles de Dieudonné, le président de Debout la République a jugé ce dimanche sur RCJ qu'en faisant de l'humoriste un "martyr", le ministre commet "une erreur magistrale". "Pire, je trouve le comportement de Manuel Valls Très malsain, à partir d'une indignation légitime que je partage", a-t-il ajouté.
Des juristes. "Je critique l'annonce du ministre de l'intérieur de vouloir interdire ses spectacles. Oui à une sanction a posteriori, non à une censure", écrivait sur Twitter le 27 décembre dernier l'avocat blogueur Maître Eolas. Même son de cloche chez l'ex-avocat général Philippe Bilger: "Quand il y a des infractions, il faut les poursuivre si elles sont caractérisées", écrit-il sur le réseau social le 28 décembre.
Le Front national. "Interdire des spectacles d'un humoriste, là on tombe dans une dérive extrêmement préoccupante pour la liberté d'expression en France", juge le Florian Philippot, vice-président du FN.
Inquiétudes au PS. "Condamner Dieudonné, personne ne peut lui reprocher, mais condamner aussi fort ne risque-t-il pas de faire une publicité inespérée à ce triste personne?", s'interroge un dirigeant socialiste cité par Le Monde. D'autant que les déclarations de Manuel Valls ne sont pas forcément désintéressées, relève un ministre interrogé par le quotidien du soir: "Manuel sait que son nom est un épouvantail dans la majorité, notamment chez les écologistes. Il doit décoller cette étiquette droitière tout en conservant son principal atout: son image de politique combatif et intransigeant".
Christiane Taubira. La ministre de la Justice a publié le 3 janvier une tribune dans le Huffington Post où ell se montre sur la même ligne que son collègue du gouvernement. Sauf qu'il s'agit, pour l'heure, de la seule sortie de l'intéressée sur le sujet quand Manuel Valls a choisi de multiplier les interventions
Les soutiens
François Hollande. Le président de la République appuie l'action de son ministre. "Il faut approuver et soutenir le gouvernement et le ministre de l'Intérieur par rapport à des propos ou à des actes dont le caractère antisémite ne peut pas être nié", a-t-il déclaré le 29 décembre à Ryad.
Jean-François Copé. "Soutien total à la décision de Manuel Valls. Assez de ce silence convenu devant l'antisémitisme de Dieudonné et de ceux qui le cautionnent", écrit le président de l'UMP dans un tweet publié le 29 décembre.
Bernard-Henri Lévy. L'écrivain a lui aussi soutenu le ministre de l'Intérieur. "Il y a un moment où... il est du devoir de la parole publique de dire stop". "Valls l'a fait, Valls a eu raison", juge-t-il dans les colonnes du Le Parisien ce dimanche.
From : le NouvelObs,l'Express...