Cette fois, c’est un diplomate, ancien interprète de Kadhafi, qui assure que le régime libyen a versé “ une vingtaine de millions de dollars ” à Sarkozy.
Après le sulfureux homme d'affaires Ziad Takieddine, le troublant avocat tunisien de l'ex-Premier ministre libyen al-Baghdadi al-Mahmoudi, ou encore le fils de Kadhafi, Saïf al-Islam, voici un nouveau témoin qui assure que le régime libyen a soutenu financièrement la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007.
Cette fois, il s'agit du diplomate Moftah Missouri, ancien interprète de Kadhafi.
Il s'est exprimé jeudi soir dans l'émission Complément d'enquête, sur France 2. Il assure que le régime libyen aurait versé plusieurs millions de dollars à Nicolas Sarkozy. « Même Kadhafi m'a dit à moi, verbalement, que la Libye avait versé une vingtaine de millions de dollars », explique-t-il, tout en confirmant l'authenticité du document officiel libyen dévoilé par Mediapart le 28 avril 2012 . On le voit même montrer une lettre en disant : « Ça, c'est le document de projet, d'appui ou de soutien financier à la campagne présidentielle du président Sarkozy. »
Toutefois, entre les deux tours de la présidentielle française de 2012, Moftah Missouri avait assuré le contraire au Figaro : « J'ai eu vent des rumeurs concernant une contribution financière du colonel Kadhafi à la campagne du président Sarkozy. J'ai été pendant quinze ans, en ma qualité d'ambassadeur, l'interprète officiel du colonel Kadhafi. Je n'ai jamais eu connaissance d'un accord financier ». Pourquoi ce changement de version ? La pression politique de l'entre-deux-tours ?
" Des détails sur les circuits financiers "
Les réponses, assure Edwy Plenel, sont sur Mediapart. Invité du Grand Journal, jeudi soir sur Canal il a assuré que ce témoignage confirmait le travail mené par sa rédaction et que le site d'information publierait de nouveaux « détails sur les circuits financiers » de cette affaire.
en savoir plus
> Les juges chargés du dossier sur les accusations de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 lancées par l'homme d'affaires Ziad Takieddine, n'enquêtent pas sur le document publié par Mediapart au printemps 2012. Ce dernier, attribué à un ex-dignitaire libyen, affirme que Tripoli avait accepté de financer pour « 50 millions d'euros » la campagne de Nicolas Sarkozy.
> Ce volet de l'affaire avait suscité une plainte pour « faux et usage de faux » déposée par l'ancien président le 30 avril 2012 contre Mediapart. Moussa Koussa, l'ex-chef des services de renseignements extérieurs libyen, et Bachir Saleh, ex-directeur de cabinet de Kadhafi, ont démenti avoir été respectivement l'auteur et le destinataire de la note publiée par le site .
Un diplomate de l'entourage de Kadhafi a répété les accusations de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 par l'ancien régime libyen, dans une interview à Complément d'Enquête, diffusée sur France 2 jeudi 20 juin. Dans un extrait de la vidéo publiée par Mediapart, Moftah Missouri, conseiller diplomatique et interprète personnel du Guide de la révolution libyenne affirme que Kadhafi lui a dit, en personne, "verbalement, que la Libye avait versé une vingtaine de millions de dollars".
Lors de l'interview à Complément d'Enquête, M. Missouri accrédite l'authenticité d'un document officiel libyen dévoilé par Mediapart en avril 2012 qui affirme que Tripoli avait accepté de financer pour "50 millions d'euros" la campagne de M. Sarkozy. "Ça c'est le document de projet, d'appui ou de soutien financier à la campagne présidentielle du président Sarkozy", affirme-t-il avant de conclure : "C'est un vrai document."
Les juges chargés du dossier sur les accusations de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, lancées par l'homme d'affaires Ziad Takieddine, n'enquêtent pas sur ce document. Moussa Koussa, l'ex-chef des services de renseignements extérieurs libyen, et Bachir Saleh, ex-directeur de cabinet de Kadhafi, ont démenti avoir été respectivement l'auteur et le destinataire de la note publiée par Mediapart. En 2012, le président du Conseil national de transition (CNT), au pouvoir en Libye, Mustapha Abdeljalil, avait également estimé que cette lettre était "fausse et fabriquée".
Mediapart a pourtant publié dans la nuit de jeudi à vendredi les extraits de mails qui lui ont été adressés par Mohammed Ismail, présenté comme l'ancien directeur de cabinet de Saïf al-Islam Kadhafi, décrivant les circuits présumés du financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. "Au sujet du financement de la campagne", écrit M. Ismail, selon Mediapart, "une partie des fonds a transité par la North Africa Commercial Bank à Beyrouth, et, à partir de là, vers un compte bancaire en Allemagne relié à Ziad Takieddine ; d'autres montants ont été canalisés par l'entremise de comptes bancaires au Panama et en Suisse".
Selon Mediapart, M. Ismail, qui vit dans la clandestinité, a envoyé dès mai 2012 des éléments sur cette affaire au site d'information. Mediapart précise que la NACB fait partie des établissements contrôlés par l'Etat libyen et que les circuits bancaires utilisés par M. Takieddine en Allemagne ont déjà été identifiés par les juges, notamment plusieurs comptes ouverts à la Deutsche Bank de Francfort, au nom d'au moins trois sociétés offshore, Tristar, Rossfield et Como.
Selon la même source, deux de ces entités ont d'ailleurs encaissé, en 2007 et 2008, des sommes provenant de commissions occultes sur des marchés de sécurité en Libye, liées à la société française Amésys. Dans son mail, Mohammed Ismail souligne aussi que "l'accord" pour libérer les infirmières bulgares en 2007 "impliquait l'achat par la Libye d'un réacteur nucléaire d'Areva, et l'approvisionnement de l'armée libyenne en missiles Milan".
Il assure également "qu'une des principales préoccupations de Sarkozy était de vendre l'avion de chasse Rafale pour un montant dépassant les 2 milliards d'euros".
Ce n'est pas la première fois que des anciennes figures du régime libyen mettent en lumière aussi directement les liens avec la France. "C'est nous qui avons financé sa campagne et nous en avons la preuve. Nous sommes prêts à tout révéler. Nous avons les détails", avait déjà affirmé Saïf al-Islam, le fils de l'ancien dictateur libyen, dès mars 2011, avant la chute de son père. Un peu plus d'un an plus tard, l'avocat tunisien de l'ex-premier ministre libyen, al-Baghdadi al-Mahmoudi, emprisonné en Tunisie, avait enfoncé le clou : "Mouammar Kadhafi, son régime et les responsables qui travaillaient avec lui ont financé la campagne électorale de Sarkozy en 2007", avait déclaré Me Bechir Essid, évoquant quelque 50 millions d'euros .
Affaire Tapie :une conspiration pour détourner des millions d'Euros sur le dos des Français ?
L’ancien patron du Crédit Lyonnais, de 1993 à 2003, s’est toujours opposé à la voie arbitrale dans l’affaire Adidas opposant sa banque à Bernard Tapie. « J’ai la conviction qu’il s’agit d’une conspiration », explique-t-il.
Comment analysez-vous l’accélération de la justice sur l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais ?
Je dis la même chose depuis près de vingt ans ! En tant que président du Crédit Lyonnais de 1993 à 2003, je connais assez bien ce dossier et, depuis de nombreuses années, j’avais la conviction qu’il s’agissait d’une conspiration. Mais je parlais dans le désert et j’estimais la partie presque perdue. Tout a changé depuis quelques semaines. Ce sont les critiques de la Cour des comptes sur l’arbitrage qui ont, à mon sens, permis de renverser la situation, en déclenchant l’enquête pénale. Vraiment, cette affaire a donné lieu à des manipulations grossières, mais, aujourd’hui, plus personne ne peut se mettre en travers de la justice.
Le Crédit Lyonnais est-il exempt de tout reproche dans la vente d’Adidas pour le compte de Bernard Tapie ?
La thèse de M. Tapie est qu’il s’est fait voler par le Crédit Lyonnais. Mais comment pourrait-on voler quelqu’un qui n’a pas d’actif, qui n’a qu’un passif net, qui est insolvable ? A la fin de 1992, Adidas est au bord du dépôt de bilan, ses banques allemandes menacent explicitement d’arrêter de financer. M. Tapie reste redevable d’une dette d’acquisition de 600 millions de francs, qu’il n’est pas en mesure de payer. Les prêteurs remettent en catastrophe 1 milliard de francs dans Adidas. Les dettes du groupe Tapie, en dehors d’Adidas, se montent alors à 1,5 milliard de francs pour, en face, quelques rares centaines de millions de francs d’actifs. Le montage proposé par le Crédit Lyonnais n’était destiné qu’à permettre à M. Tapie de sauver la face. Mettre un ministre en dépôt de bilan aurait été mal venu !
Quelle sera la fin de l’histoire ?
L’annulation de l’arbitrage, j’espère. Le saccage des finances publiques par l’Etat lui-même, qui a dû verser 403 millions d’euros à Bernard Tapie, a choqué l’administration française et surtout la justice, qui continuera à exercer une pression sur les acteurs de l’affaire jusqu’à obtenir si possible l’annulation de l’arbitrage.
Pourquoi, selon vous, le pouvoir politique a choisi la voie arbitrale en 2008 ?
Je ne sais pas. J’espère que les juges en trouveront la raison.
Quelle leçon faut-il tirer de cette affaire ?
Elle a montré une grande fragilité de la République. La thèse du vol par le Crédit Lyonnais n’a jamais été démontrée – et pour cause – et pourtant, pendant toutes ces années, M. Tapie a réussi à installer sa vérité dans l’opinion publique, chez certains politiques et journalistes, et même à certains moments parmi les responsables du CDR, la structure chargée de gérer le passif du Crédit Lyonnais. Pour paraphraser le général de Gaulle, cette affaire n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne, et s’est pourtant traitée, sur la base du mensonge originel, à l’Elysée, le lieu où s’incarne la République. Nous avons besoin d’une vraie cure de puritanisme au cœur de l’Etat. Nous devrions nous inspirer des Américains, qui placent la souveraineté de l’ensemble des citoyens au-dessus de celle de l’Etat. Ce n’est pas le cas en France, où parfois l’Etat se permet des privautés coupables.
Que pensez-vous du maintien de Stéphane Richard à la tête d’Orange ?
Je ne suis pas choqué, il faut respecter la présomption d’innocence, et c’est à lui de savoir s’il peut en conscience exercer son mandat. Cette décision confirme en tout cas que, dans cette affaire, le pouvoir politique est obligé de suivre la justice et le fait de façon prudente. Alors que Christine Lagarde a chargé son directeur de cabinet de façon, à mes yeux, choquante, on constate que le gouvernement le laisse respirer.
Quel regard portez-vous sur la situation économique de la France ?
Le vrai diagnostic sur la situation française n’a pas été formulé. Ni par le gouvernement, ni par la droite, ni par le patronat ou les syndicats d’ailleurs. Nous sommes aujourd’hui dans un déni collectif de réalité. En fait, le mal central, c’est l’évolution du coût du travail. On sait qu’il est parmi les plus élevés dans le monde. Ce que l’on dit moins, c’est qu’il continue à déraper silencieusement. Pour une raison simple, depuis quinze ans, la productivité augmente moins vite que les salaires réels, aussi bien dans le public que dans le privé, et cette évolution continue. Résultat, le prix de revient des produits progresse sans cesse. A partir de là, une mécanique imparable se met en place. Pour préserver leurs marges, les secteurs protégés – les services, la construction, la fonction publique – compensent cette hausse par une augmentation de leurs tarifs. Ce que les secteurs exposés à la concurrence internationale, c’est-à-dire l’industrie pour l’essentiel, ne peuvent pas faire. Du coup, leurs marges s’effondrent. Dans ces conditions, on comprend mieux tous les phénomènes que l’on observe : la baisse des investissements, la chute des exportations pour cause de recul de la compétitivité, la croissance structurellement nulle, la hausse du chômage et pour finir la difficulté à rétablir les comptes publics.
Quelles peuvent être les solutions ?
Pour régler le mal français, il faut avant tout poser le diagnostic. Ensuite, il faut d’un côté une modération salariale, de l’autre une amélioration de la productivité par tête. Cela passe par la suppression des dépenses inutiles, à travers par exemple la simplification du millefeuille administratif. Et aussi par un accroissement du temps de travail à salaire constant. Je constate d’ailleurs que la réforme des retraites intègre un allongement de la durée de cotisations. J’ai bien conscience de la difficulté de la tâche qui nous attend, mais c’est indispensable.
A propos des retraites, la réforme envisagée vous paraît-elle aller dans le bon sens ?
Je ne sais pas encore. Augmenter les cotisations des entreprises serait une énorme erreur. Il faut, comme le propose la CFDT, se fixer un objectif clair à quinze ans dans lequel tous les régimes de retraite convergeraient et définir le chemin pour y parvenir.
Vous dirigiez le cabinet de Pierre Mauroy en 1983, estimez-vous qu’il faudrait un tournant vers la rigueur ?
J’ai bien conscience que la situation est beaucoup plus compliquée qu’elle ne l’était à l’époque. Mais Pierre Mauroy avait compris que pour asseoir la légitimité de la gauche au pouvoir, il fallait inscrire son action dans la durée. Ce qui signifiait accepter le principe de réalité. Je ne pense pas que l’équipe actuelle en soit là. Quand nous avons convaincu Pierre Mauroy qu’il n’y avait pas d’avenir pour les Charbonnages en France, il est allé l’annoncer en personne aux salariés. Il n’a pas cherché à louvoyer en prétendant trouver un repreneur ou une solution miracle. C’était pourtant dans sa région même – le Nord – que cela se passait.Vous vous occupez de la restructuration de la dette de la Saur.
Risque-t-on d’assister à une multiplication de dossiers de ce type dans les prochains mois ?
Je pense, hélas, que oui. Nous allons au-devant de restructurations lourdes.
Comment jugez-vous les réformes du secteur financier lancées depuis la crise, et notamment le projet français de séparation des activités ?
Le projet de loi bancaire française ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. C’est une anticipation de la future directive européenne. Or je suis déçu qu’elle tarde à venir. Il est vrai que pour séparer des activités, il faut avoir une idée précise de la manière dont on régule la partie séparée, je veux dire la finance de marché. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. D’une manière générale, peu de chose a vraiment changé dans le monde de la finance. La tendance à l’essor de la désintermédiation est naturelle. Mais elle entraîne la croissance de la « banque fantôme » qui, à ce stade, n’est couverte par aucune réglementation ! Aujourd’hui, qui m’interdit de créer une gigantesque boutique de dérivés de crédits, comme le fit AIG en son temps ?
On assiste quand même à des avancées en matière d’évasion fiscale…
C’est très bien et je m’en félicite. Mais tant que l’on n’a pas traité la question de l’optimisation fiscale, on n’aura pas gagné grand-chose en matière de recettes publiques. Pour cela, il faudrait harmoniser les fiscalités au niveau international, ce qui est une affaire avant tout politique. Tant que l’Irlande, par exemple, proposera une taxation aussi avantageuse par rapport à d’autres pays européens, la lutte contre l’optimisation fiscale au sens large restera anecdotique. Sans doute ce sont les Américains qui donneront ici encore le signal, les pratiques fiscales d’un Apple ou d’un Google ont frappé les esprits outre-Atlantique.
Avez-vous un regret quand vous regardez vos cinquante années de carrière ?
J’ai le regret d’avoir vu disparaître la marque internationale du Crédit Lyonnais après sa cession au Crédit Agricole. C’était une belle franchise. Mais, en dépit de mon âge, j’ai la chance enfantine de me projeter dans l’avenir et de ne pas m’attarder sur le passé. Sauf pour mes recherches ! Ce que je fais actuellement pour les besoins de mon prochain livre, qui va tenter de mettre au jour les racines de l’archaïsme économique de la France. Une plongée fascinante dans quatre cents ans d’histoire économique, sociale, politique et culturelle…
Affaire Tapie : comment l'arbitrage a été verrouillé
L'arbitrage Tapie a bien été faussé. C'est la conviction des enquêteurs, qui disposent de suffisamment d'éléments pour établir qu'une "escroquerie en bande organisée" a permis à l'homme d'affaires, le 7 juillet 2008, d'obtenir 403 millions d'euros à l'issue de l'arbitrage soldant son litige avec le Crédit lyonnais.
Le Monde a eu accès au dossier judiciaire de ce qui apparaît de plus en plus comme une affaire d'Etat. Les documents et témoignages recueillis par les juges semblent étayer l'existence d'une entente préalable à l'arbitrage. Comme l'a résumé, le 12 juillet 2012, l'ex-président du Crédit lyonnais, Jean Peyrelevade, devant la Cour de justice de la République (CJR) : "J'ai une conviction : le succès de M.Tapie est le résultat d'une véritable conspiration."
L'Etat, qui s'apprête à déposer un recours en révision, après s'être constitué partie civile, va pouvoir s'appuyer sur la procédure établissant qu'il y a eu fraude. Pour cela, il fallait établir un lien entre l'arbitre Pierre Estoup et Me Maurice Lantourne, l'avocat de Bernard Tapie.
C'est chose faite. L'enquête met en exergue le rôle moteur de ce tandem, aidé par le pouvoir sarkozyste. L'ex-patronne de Bercy, Christine Lagarde, entendue comme témoin assisté, a ainsi affirmé à la CJR, le 23 mai : "Au moment où j'ai pris mes décisions dans l'affaire Tapie, j'ai déjà indiqué que je n'avais aucune raison de douter de l'impartialité de M. Estoup. Aujourd'hui, avec le recul et au vu des éléments que vous me communiquez, il est évident que mon sentiment est différent..."
Bernard Tapie a l'affection démonstrative. En témoigne cette dédicace du 10 juin 1998, figurant en pages intérieures d'un exemplaire de son livre Librement adressé au magistrat Pierre Estoup : "Pour le président Pierre Estoup, en témoignage de mon infinie reconnaissance. Votre soutien a changé le cours de mon destin. Je vous remercie d'avoir eu l'intelligence et le cœur de chercher la vérité cachée derrière les clichés et les apparences. Avec toute mon affection."
Quel est donc ce mystérieux "soutien" qui a " changé le cours de on destin" ? Se peut-il que ce "soutien" se soit à nouveau manifesté dix ans plus tard, le 7 juillet 2008, sous la forme de la sentence arbitrale rédigée par ce même M. Estoup ? La police a identifié trois niveaux d'intervention : la décision est politique, initiée à l'Elysée par Claude Guéant et Nicolas Sarkozy. Deux architectes sont désignés, Stéphane Richard, directeur du cabinet de Mme Lagarde, et Jean-François Rocchi, patron du CDR, l'organisme chargé de gérer le passif du Crédit lyonnais, tous deux mis en examen. Et deux maîtres d'oeuvre gèrent l'arbitrage : Me Maurice Lantourne, le conseil de M. Tapie, et M. Estoup.
"Me LANTOURNE A SUGGÉRÉ M. ESTOUP"
Les policiers ont trouvé dans l'agenda de M. Tapie les numéros de téléphone de l'arbitre. Dans celui de M. Estoup, il y a la trace, en sus des coordonnées de l'homme d'affaires, d'un rendez-vous avec un certain... "Tapie ", le 30 août 2006. Les deux hommes assuraient ne pas se connaître.
Reste à imposer M. Estoup dans la procédure. Me Lantourne s'en charge : "J'ai effectivement proposé le nom du président Estoup", admet-il en garde à vue, le 28 mai, confirmant les déclarations de l'avocat du CDR, Me Gilles August, qui avait assuré aux enquêteurs, le 2 mai 2012 : "Me Lantourne a suggéré Pierre Estoup..."
Les deux hommes se connaissent. Et c'est un souci : les règles de l'arbitrage contraignent M. Estoup à déclarer son indépendance. Il aurait donc dû signaler à toutes les parties ses relations avec le camp Tapie, mais s'en est bien gardé. Il prend même soin de déchirer, au cas où, les pages de son agenda personnel, entre janvier et octobre 2008, période-clé de l'arbitrage.
Les policiers ont aussi découvert que, depuis 1997, M. Estoup facture des honoraires, en tant que consultant, à l'ex-avocat de M. Tapie, Me Francis Chouraqui. Les juges ont surtout la preuve, après avoir saisi deux courriers adressés en mars 2000 par Me Lantourne à M. Estoup, que l'arbitre est déjà intervenu, comme consultant, aux côtés de M. Tapie, dans le conflit qui l'oppose au Crédit lyonnais. Dans l'ordinateur de Me Lantourne figure aussi une note du 20 septembre 2008, relative à l'arbitrage, et destinée à Christine Lagarde. Aurait-il fourni des arguments à la ministre de l'économie ? L'avocat dit avoir écrit ce document pour sa propre gouverne. Mais la note est rédigée... au féminin.
Mais Me Lantourne ne fréquente pas que M. Estoup. Il s'est adressé, avant l'arbitrage, à Me Jean-Denis Bredin, le futur deuxième arbitre, dans des conditions troublantes. Cela se passe le 29 septembre 2006. A la demande de son client Bernard Tapie, Me Lantourne envoie ce jour-là un courrier lié au conflit avec le Crédit lyonnais à Me Bredin.
Le véritable axe reste l'axe Lantourne-Estoup. Les deux hommes se sont croisés, décomptent les enquêteurs, dans au moins dix procédures, depuis 2001, dont l'une en juin 2008, soit un mois avant la sentence finale. Les policiers trouvent même la trace d'un rendez-vous entre M. Estoup et M. Lantourne, le 9 octobre 2007. "Je ne pense pas que cela pose un problème...", répond aux policiers M. Estoup. Il a, tout comme Me Lantourne, ses entrées à l'Elysée – où il rencontre le secrétaire général Claude Guéant – ou à Bercy, et il donne, dans ses différentes missives, du "cher ami" à l'avocat de Bernard Tapie.
Encore faut-il mettre cela à profit. D'après les documents saisis, M. Estoup s'y active. D'abord, éviter tout recours de l'Etat. Dans un courrier adressé à Me Lantourne, et pas aux autres parties, l'arbitre écrit, le 14 novembre 2007 : "Je me suis attaché à assurer la sécurité juridique de ce document en supprimant tout ce qui pouvait dans le compromis ouvrir la voie à d'éventuels recours."
NEUTRALISER LES ARBITRES
Ensuite, dans ce scénario bien huilé, il faut neutraliser les deux autres arbitres, Me Jean-Denis Bredin et Pierre Mazeaud. Les honoraires sont confortables. Me Bredin touchera, au final, 398 000 euros. Pour une somme de travail réduite. Les échanges de courriers en attestent, c'est Me Estoup qui se charge de tout. Comme pour le " préjudice moral", cette somme de 45 millions d'euros allouée au couple Tapie. Le 23 juin 2008, Me Bredin écrit à ce sujet à M. Estoup : "Je vous adresse mon modeste brouillon, qui reprend pour l'essentiel vos excellentes observations..."
Le 30 juin 2008, nouveau courrier, cette fois rédigé par M. Estoup et adressé à ses collègues : "J'ai pratiquement terminé, non sans mal, la rédaction de la sentence..." C'est bien lui qui est à l'œuvre, ce que reconnaît Pierre Mazeaud, dans une missive : "Je tiens donc à vous remercier pour tout ce que vous faites, d'autant plus que j'en serais totalement incapable." M. Mazeaud n'est pas un expert en arbitrage, et paraît se désintéresser du dossier, au point qu'il a confié le soin aux collaborateurs de M. Estoup de rédiger ses propres courriers, avec son en-tête. Il s'agace quand les policiers le titillent : M. Tapie "est un voyou", lâche-t-il, "mais comme tout voyou, il a droit à la justice".
"J'ÉTAIS LE MÉCANICIEN"
Quant à Me Bredin, sa santé et sa mémoire sont chancelantes. Aux enquêteurs, il indique ne pas avoir connu M. Estoup avant l'arbitrage. C'est faux. M. Estoup possède deux de ses ouvrages, chaleureusement dédicacés. Dont l'un, dès 1991. Les deux hommes s'apprécient depuis longtemps : "Il a préfacé, confie M. Estoup aux policiers, un livre que j'ai écrit sur la justice française..." Me Bredin, de toute façon, a une conviction, exposée aux policiers : " M. Tapie a été déshonoré". Victime d'un AVC, il n'est pas en pleine possession de ses facultés. Le 4 mars 2009, il écrit à M. Estoup : "Pardonnez-moi, cher ami, de ne pouvoir vous écrire une lettre manuscrite mais mon état de santé m'en empêche complètement".
M. Estoup a donc le champ libre. "J'étais le mécanicien", admet-il. Le 15 juillet 2008, huit jours après la sentence, alors qu'un recours pourrait être envisagé, il a cette phrase, à l'intention des deux autres arbitres : "Selon les informations qui me sont parvenues, notre sentence est parue inattaquable." M. Estoup a des sources à Bercy. Le 28 novembre 2008, alors qu'il n'est plus question d'un recours, dernier courrier : "La tempête s'éloigne et les vents sont calmés."
De l'art subtil d'enterrer Nicolas Sarkozy
Tout en s'insurgeant de voir Nicolas Sarkozy pris pour cible par la justice, plusieurs responsables UMP tentent de le confiner dans sa retraite.
Formellement, il n'y a que des louanges, et des soutiens. L'UMP défend bec et ongles Nicolas Sarkozy ciblé par les juges, sous le regard bienveillant, estime-t-elle, de la gauche. Jean-Pierre Raffarin a dénoncé hier une « campagne orchestrée » contre l'ancien président (Europe 1). Luc Chatel « un tir groupé » contre lui (France 3).
Dans les faits, la petite musique favorable à l'ancien président s'est soudain assourdie. Hasard ou coïncidences ? Quatre hauts responsables UMP ont subtilement pris leurs distances ce week-end. Ils l'ont fait au moment où les juges s'apprêtent à entendre Claude Guéant, l'ancien bras droit de Nicolas Sarkozy, dans l'affaire Tapie.
Chez François Fillon, la prise de distance n'est pas nouvelle. Elle se fait par petites touches. Elle s'est confirmée vendredi lors d'un meeting dans les Alpes-Maritimes. L'ancien Premier ministre a redit son intention de se présenter à la primaire de 2016. Il a opéré un long dégagement sur la notion de progrès, sujet de prédilection de Nicolas Sarkozy depuis quelques semaines.
Plusieurs quadras sont dans le même mouvement. Xavier Bertrand a rappelé samedi que Nicolas Sarkozy « avait dit lui-même qu'il quitterait définitivement la politique » (Le Monde). François Baroin a multiplié les compliments à l'adresse de celui qui « est vingt coudées au-dessus des autres » (France 2). Mais en les assortissant d'une petite phrase lourde de sens : « Il a été battu, on a été battus aux législatives, il a ouvert une nouvelle tranche de sa vie. » De la même manière, Luc Chatel n'hésite plus à confiner l'ancien président dans sa retraite. « J'ai entendu Nicolas Sarkozy faire un grand discours. Il a pris une décision courageuse. Il s'est retiré de la vie publique. » A chaque fois, un même appel insistant à respecter la parole de l'ex-chef d'Etat. Sauf que Nicolas Sarkozy n'est pas Lionel Jospin. Au cours de la campagne présidentielle, il avait certes émis l'intention de changer de vie en cas d'échec, mais, le soir de sa défaite, il a porté une attention expresse à ne prononcer aucun mot définitif. « Mon engagement dans la vie de mon pays sera désormais différent. » Une page se tournait, mais les termes étaient suffisamment vagues pour tout laisser ouvert.
From : la Nouvelle Republique,le Monde,les Echos,.....