Après la Coupe du monde de football, le Brésil accueillait le sommet des cinq grands pays émergents: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud (les «Brics»). Aux côtés de Vladimir Poutine et de Xi Jinping, Dilma Rousseff a pu se consoler de la déroute de la Seleçao en rêvant d'un nouvel ordre mondial et lancer sa campagne pour les élections d'octobre prochain.
Avec la préparation des Jeux olympiques de 2016, il n'est pas certain toutefois que le gaspillage d'argent public ne revienne hanter la présidente. L'effondrement, en pleine compétition, d'un pont à Belo Horizonte, n'a fait que rendre plus criants les besoins de financement des infrastructures, comme de l'éducation et de la santé publique, secteurs négligés pendant les années fastes où l'économie était tirée par la remarquable croissance chinoise.
À l'image du Brésil, menacé par la stagnation et une inflation en hausse, les Brics ne sont pas au meilleur de leur forme. La crise ukrainienne compromet la croissance russe, les espoirs suscités par l'élection triomphale de Narendra Modi en Inde tardent à se concrétiser, tandis que l'Afrique du Sud se débat avec les revendications des mineurs et l'instabilité des changes. Seule la Chine maintient une croissance supérieure à 7 %, sans toutefois dissiper les craintes d'un ralentissement encore plus prononcé qu'entraînerait un éclatement de la bulle immobilière.
Le moment était donc venu pour les grands émergents, qui représentent à eux cinq 40 % de la population de la planète et un cinquième du PIB mondial, de matérialiser leur puissance nouvelle. La création d'un fonds de réserve commun et d'une banque de développement, basée à Shanghaï et dirigée par un Indien, est un défi ouvert lancé aux institutions de Bretton Woods, créées en juillet 1944 et dont les deux piliers sont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Lassés d'attendre que le Congrès des États-Unis autorise la réforme du FMI qui leur donnerait une représentation plus conforme au poids qu'ils ont acquis dans l'économie mondiale, les Brics créent l'embryon d'un système parallèle qui se pose en contrepoids, si ce n'est en alternative, à celui dont les bases avaient été jetées pendant la Seconde Guerre mondiale, à un moment où les équilibres étaient très différents de ceux d'aujourd'hui.
Comment coordonner les politiques entre les Brics quand les intérêts sont aussi divergents ?
L'avenir des nouvelles instances est très incertain. Les difficultés que traversent les économies émergentes pourraient sonner le glas d'une période de rattrapage accéléré et prolonger la domination occidentale. Mais ce sont surtout les disparités entre chacun des pays réunis à Fortaleza qui incitent à la circonspection. Le pétro-État russe n'a rien de commun avec l'immense marché chinois, dont le fonctionnement étatique est à l'opposé de celui des démocraties indienne ou brésilienne.
Comment coordonner les politiques quand les intérêts sont aussi divergents? Tel a toujours été le handicap des Brics, dont l'assemblage hétéroclite a été jusqu'à présent plus symbolique que véritablement opérationnel. Dominées par les États-Unis et l'Europe, les institutions de Bretton Woods ont eu l'avantage, dès leur création,
d'exprimer une certaine cohérence. C'est d'ailleurs cette même cohérence interne qui a l'inconvénient aujourd'hui de compliquer leur adaptation aux temps nouveaux.
L'amorce d'une gouvernance économique réunissant les deux géants que sont l'Inde et la Chine ne peut toutefois laisser indifférent. Elle pointe le danger d'un monde coupé en deux, où les émergents se sentiraient exclus au point de se désintéresser de l'évolution des institutions internationales pour se concentrer sur leurs intérêts propres.
Avant et après le sommet de Fortaleza, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont tous deux parcouru l'Amérique latine pour se poser en alternative aux États-Unis et consolider leur présence dans la région, la Chine pour diversifier des relations économiques déjà très intenses et la Russie pour sortir de l'isolement dans lequel pourraient la plonger les sanctions occidentales à propos de l'Ukraine.
Dans un cas comme dans l'autre, les stratégies s'affinent. Pékin investit au-delà de l'exploitation des ressources naturelles, tandis que Moscou affiche ses ambitions géopolitiques. Une nouvelle compétition entre deux blocs est en train de naître.
Le FMI "ravi" de collaborer avec le fonds des Brics ?
La directrice générale Christine Lagarde a assuré mercredi que le FMI serait "ravi" de travailler avec le fonds crée par les pays émergents des Brics pour contrer l'hégémonie occidentale sur la scène financière.
"Le personnel du FMI sera ravi de travailler avec les équipes des Brics (...) afin de renforcer la coopération entre les différents mécanismes de protection internationaux et préserver la stabilité financière", a indiqué la patronne du Fonds monétaire international dans un communiqué.
Les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), qui s'estiment sous-représentées au sein du FMI, ont donné naissance mardi à leur banque de développement et à un fonds de réserve, espérant poser la première pierre d'une nouvelle architecture financière mondiale.
"Le FMI a une très profonde relation avec les pays des Brics, qui sont des membres clés de l'institution", a estimé Mme Lagarde, assurant qu'elle espérait "renforcer" la collaboration avec eux.
La réforme de la gouvernance du FMI --actuellement dominée par les Européens et les Américains-- au profit des pays émergents est bloquée depuis près de deux ans par le veto de fait du Congrès des Etats-Unis.
En vertu d'une règle non-écrite, les Européens nomment par ailleurs un des leurs à la direction du FMI tandis que les Américains choisissent le dirigeant de la Banque mondiale.
Après la naissance du fonds des Brics, la présidente brésilienne Dilma Rousseff a assuré n'avoir "aucun intérêt" à s'éloigner du FMI tout en réaffirmant son souhait de "démocratiser" l'institution.
Voir :
http://www.lesechos.fr/monde/europe/afp-00609565-le-fmi-ravi-de-collaborer-avec-le-fonds-des-brics-lagarde-1025484.php?
La création au sommet des BRICS de la Nouvelle banque de Développement et du Fonds Commun de Réserve de Change est une initiative majeure. Elle révèle l’incapacité des institutions de Bretton Woods à se réformer pour s’accorder aux transformations de l’économie mondiale.
En dépit des orientations de réforme adoptées lors de l'assemblée générale du Fonds à Séoul en novembre 2010, la gouvernance internationale n'a fait aucun progrès. La raison immédiate se trouve dans l'obstruction du Congrès des États-Unis qui a refusé obstinément de ratifier la réforme des droits de vote au FMI et le mode de nomination des directeurs du FMI et de la Banque Mondiale (BM). Il s'ensuit que les BRICS (les cinq plus grandes puissances émergentes) totalisent 10,3 % des droits de vote, alors qu'ils pèsent 24,5 % du PIB mondial. La distorsion la plus absurde concerne la Chine : 3,8 % des droits de vote pour 16,1 % du PIB mondial.
En juillet 2014, les dirigeants politiques des BRICS ont décidé de contourner les institutions de Bretton Woods, faute de pouvoir les transformer de l'intérieur. Lors de leur sommet de Fortaleza ils ont décidé le 16 juillet de créer une Nouvelle Banque de Développement, capitalisée pour $100mds à parts égales entre les cinq pays fondateurs, dont le siège sera à Shanghai et dont le premier président sera indien. C'est la première initiative significative de déplacement du pouvoir politico-financier depuis Bretton Woods.
Certes, depuis l'agonie du système de Bretton Woods avec la dévaluation de la livre sterling en novembre 1967, la répudiation unilatérale des règles monétaires par Nixon le 15 août 1971, puis le fait accompli d'un étalon dollar de facto après l'instauration des changes flottants en février 1973, les controverses monétaires n'ont pas manqué. Elles sont inhérentes à la nature du système monétaire international (SMI) sous hégémonie américaine. La politique monétaire américaine est totalement unilatérale ; elle ne s'occupe que d'objectifs internes. Mais la liquidité internationale est un bien public global. En régler l'offre sur les besoins de l'économie mondiale implique une gouvernance internationale. Le défaut de cette gouvernance a provoqué des tensions aigues entre les États-Unis et l'Allemagne au cours des années 1970, les États-Unis et le Japon au cours des années 1980 à la suite des énormes fluctuations du dollar, les États-Unis et les pays accumulant des réserves non désirées dans les années 2000, les États-Unis et les pays émergents déstabilisés par les flux de capitaux cherchant du rendement immédiat depuis la crise financière.
Les tensions monétaires étant façonnées par les relations politiques, les États-Unis pouvaient les rejeter sur leurs partenaires tant qu'il s'agissait de pays partageant la même philosophie de la vertu des marchés financiers et adhérant aux institutions internationales, parce qu'ils sont dans l'orbite politique et militaire des États-Unis. Les dysfonctionnements monétaires mondiaux changent de nature lorsqu'ils opposent des pays qui ne partagent pas la même conception des relations internationales.
L'initiative des BRICS à l'aune de la stratégie chinoise
Le financement de long terme de la BM est lourdement conditionnel et incorpore des critères conformes à ce qu'on peut appeler « le fondamentalisme du marché ». Jusqu'à la crise, il venait en appui aux crédits bancaires syndiqués qui faisaient la majeure partie du financement international vers les pays en développement. Il en est de même de la Banque Asiatique de Développement. Les apports en capital des États-Unis et du Japon ont un rôle prépondérant dans son « business model ». L'initiative des BRICS, comme celle de la Chine qui va créer une Banque Asiatique d'Investissement, qui devrait aussi atteindre un capital de $100mds, sont des outils financiers pour atteindre d'autres buts : financer des infrastructures par des accords de long terme pour renforcer les interdépendances des pays émergents et donc faciliter l'expansion internationale des entreprises, sans conditionnalité politique et en dehors de l'espace du dollar. Cette stratégie est donc complémentaire à celle de l'internationalisation du yuan pour en faire un pivot des transactions en Asie. C'est pourquoi la Chine est très intéressée par l'autre volet : l'accord qui crée une mise en commun de réserves pour combattre collectivement l'incidence des crises financières en dehors du FMI.
Mise dans une perspective plus longue, la conception chinoise des relations monétaires internationales a été énoncée par le gouverneur Zhu Xiaochuan dès 2009. La contradiction entre le bien public global qu'est la liquidité internationale et l'hégémonie de la devise clé émise comme la dette d'un État ne peut être dépassée que par un régime monétaire international. Celui-ci doit être fondé sur des principes multilatéraux communément acceptés, des règles d'ajustement symétriques et une liquidité ultime fournie par le DTS qui n'est la dette d'aucun pays.
L'enjeu est de mettre les États-Unis en situation d'être contraints d'accepter la négociation. Il en sera ainsi lorsque la transformation des rapports de force économiques en faveur des pays émergents sera telle que les répercussions des politiques unilatérales américaines feront retour sur les taux d'intérêts dans les marchés financiers des États-Unis et pourront donc mettre en péril la gestion de la dette publique. En créant le dispositif institutionnel qui accélère la formation d'un système pluri-devises, l'initiative des BRICS participe de la formation de centres de pouvoir monétaire concurrents. Cette avancée dans l'affirmation de pouvoirs monétaires et financiers rivaux va accentuer le besoin d'une gouvernance globale et peut-être relancer la réforme du SMI d'ici 2020
Voir :
From : les Echos , le Monde , l'Express,la Tribune,..........