La diffusion d'un reportage sur la garde à vue de Nicolas Sarkozy a été refusée par la rédaction. Les syndicats de journalistes de France Télévision crient au scandale.
La photo Reuters qui a le plus été reprise par la presse étrangère pour illustrer la garde à vue puis la mise en examen de Nicolas Sarkozy. On le voit à l'arrière d'une voiture de police. La photo Reuters qui a le plus été reprise par la presse étrangère pour illustrer la garde à vue puis la mise en examen de Nicolas Sarkozy.
Voila qui aurait pu faire du bruit, le lendemain même de l'interview accordée à Nicolas Sarkozy sur France Télévision, pendant plus de 40 minutes. Les journalistes de France Inter, France 3 et "Libération" se sont procurés l'intégralité du compte rendu de la garde à vue de Nicolas Sarkoy le 1er juillet dernier dans les locaux de la police judiciaire de Nanterre.
Mais, alors que les trois médias s'accordent sur la date du lundi 22 septembre pour la diffusion de leur découverte, France 3 sort un petit reportage de 2 minutes sur les nouveaux soutiens de l'ancien chef d'Etat. Motif de la rédaction ? Le reportage sur la garde à vue de Nicolas Sarkozy n'apporterait "pas d'éléments nouveaux".
De leur côté, France Inter diffuse des extraits de l'audition, et "Libération" publie une double page consacrée à l'affaire.
Vent de révolution chez les syndicats
La non-diffusion du reportage a suscité de vives réactions des syndicats SNJ-CGT et SNRT-CGT de France Télévision, qui parlent de "censure" et s'en sont pris directement à leur hiérarchie dans un communiqué publié mercredi 24 septembre :
Nos rédacteurs en chef, toujours si prompts à se jeter sur la moindre fuite des enquêtes policières, se sont assis sur leur indépendance professionnelle".
Serge Cimino, délégué syndical au SNJ et journaliste à France Télévision, s'est dit scandalisé" par l'attitude de sa direction.
"C'est la totalité de l'audition de la garde à vue de Nanterre que nous détenions", déclare-t-il au "Nouvel Observateur", en précisant que les publications de "Libération" et de France Inter attestent de l'apport de nouveaux éléments.
Quand Nicolas Sarkozy s'invite, pendant 45 minutes, au 20 heures de France Télévision, devant un Laurent Delahousse privé de parole, et que le lendemain le reportage sur sa garde à vue n'est pas diffusé, on peut véritablement parler de censure journalistique", lance Serge Cimino.
Le journaliste Joseph Tual, qui avait mené le reportage, n'a pas souhaité s'étendre sur le sujet.
Nous étions trois à travailler, depuis plusieurs mois, sur ce sujet. Quand je vois que mes deux confrères n'ont eu aucun problème avec leur direction, je suis écoeuré", témoigne-t-il auprès du "Nouvel Observateur"
"Du déjà vu"
La direction de France Télévision a répondu à ces critiques dans un courrier adressé aux journalistes et aux collaborateurs des rédactions du groupe. Dans cette lettre (1), le rédacteur en chef Pascal Golomer se justifie: "La rédaction en chef du 19/20 a jugé que le sujet tel qu’il lui a été présenté ne révélait pas suffisamment d’informations nouvelles par rapport à ce qui avait déjà été rendu public ces derniers mois."
Après avoir pris connaissance des éléments diffusés par "Libération" et France Inter, la direction a reconnu que le reportage de la garde à vue de Nicolas Sarkory aurait apporté des éléments nouveaux aux téléspectateurs.
Une erreur de jugement que le directeur de la rédaction de France 3, Philippe Panis, attribue au peu d'éléments présentés lors du pré-montage réalisé par Joseph Tual.
Les éléments du prémontage n'étaient pas assez représentatifs. Nombre d'entre eux étaient déjà sortis dans la presse", a expliqué Philippe Panis au "Nouvel Observateur"
Avant de rappeler que la veille, dans ce même 19/20, un dossier de 2 minutes 30 récapitulait les différentes affaires judiciaires auxquelles était mêlé Nicolas Sarkozy.
Si nous sommes censeurs, nous sommes de très mauvais censeurs!", a finalement ironisé Philippe Panis.
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Sarkozy mis en examen : "Une revanche de l’Etat de droit"
L'ancien magistrat Philippe Bilger considère la garde à vue de l'ancien président comme une "banalité procédurale" et voit en lui un justiciable "lambda". Interview.
La garde à vue d’un ex-président de la République, qui a abouti à la mise en examen de Nicolas Sarkozy, est une première. Faut-il pour autant s’en étonner ?
- C’est en effet une première pour un ancien président de la République. Mais cela resterait une grande banalité procédurale si la France avait la culture de l’Etat de droit. Il n’y a aucune stupéfaction civique de ma part.
Les affaires surgies des tréfonds du quinquennat et depuis sa défaite de 2012 ont fait apparaître l’implication de Nicolas Sarkozy dans des dossiers. La présomption d’innocence est évidemment reconnue mais le couplet servi par ses plus fervents soutiens, souvent ignorants de la question judiciaire, commence à être un peu usé et s’essouffle. On ne peut d’ailleurs que constater aujourd'hui le peu de soutiens francs à son égard.
Nous verrons donc ce qu’il convient d’en penser par la suite, s’il y a ou non un renvoi devant le tribunal correctionnel… Une fois dépassé le légitime émoi public face à ce qui demeure, je le répète, une banalité procédurale, il faudra que la classe politique et les médias oublient cette effervescence et considèrent cette première judiciaire comme une avancée.
Nicolas Sarkozy est-il donc un justiciable comme un autre ?
- Depuis sa défaite en 2012, Nicolas Sarkozy est un citoyen comme les autres et il bénéficie des droits, devoirs et garanties d’un citoyen lambda.
Cela ne veut pas dire que, psychologiquement, il est considéré comme un citoyen banal. J’imagine que les policiers de l’office anti-corruption et les deux juges avaient bien en tête qu’ils avaient en face d’eux un ancien chef de l’Etat. Mais je récuserai vigoureusement toute polémique qui viserait à renvoyer Nicolas Sarkozy à un statut à part. Dans une démocratie digne de ce nom, il doit y avoir un consensus sur ce progrès pour l’Etat de droit.
Certains tentent de mettre en doute l’impartialité des magistrats.
- J’ai considéré que l’affaire du "Mur des cons" avait été un véritable scandale. Mais cela était le fait de quelques imbéciles malfaisants. Il ne faut pas renvoyer l’ensemble de la magistrature à une médiocrité qu’elle ne mérite pas. Je ne connais pas les deux juges en charge de l’affaire mais elles agissent en respectant l’Etat de droit. Elles sont discrètes et efficaces. On ne peut en demander plus et rien ne peut remettre en cause leur travail. Il ne s’agit donc pas d’une revanche des "petits pois"
(Nicolas Sarkozy avait qualifié ainsi les magistrats en 2007, NDLR) mais d’une revanche de l'Etat de droit dont on a été orphelin pendant cinq ans.
La justice peut donc travailler sereinement ?
- Elle le montre en tous cas. L’agitation actuelle est le fait des politiques et des médias. La justice est étrangère à toute cette effervescence.
From : NouvelObs ,.....