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CPE - "La France se rebelle contre Villepin"  

Le Courrier International 
 
 Après la forte mobilisation contre le CPE qui a marqué la journée du mardi 28 mars en France, la presse internationale estime que Dominique de Villepin est le grand perdant de ce bras de fer avec la rue. Au-delà du Premier ministre, c'est le président Chirac et toute la classe politique française qui sont montrés du doigt. 

    
"Isolé et fier de l'être: Dominique de Villepin s'est marginalisé lui-même", condamne Le Temps. "Les comparaisons chevaleresques conviennent bien à Dominique de Villepin. Féru d'histoire, volontiers grandiloquent, ravi que certains commentateurs le comparent à un 'hussard', le chef du gouvernement français a vécu depuis le début l'affaire du contrat première embauche (CPE) comme s'il s'agissait d'un tournoi où le premier qui porte l'estocade emporte le trophée", écrit le quotidien suisse.

Pour le journal de Genève, "la rue a encore révélé, ce mardi 28 mars, une fracture désormais plus nette entre Dominique de Villepin et les manifestants. La crise du CPE a mis en évidence la faille connue de l'armure du personnage : son inadéquation avec son programme, ses élus, les partenaires sociaux et le pays qu'il est supposé gouverner. Villepin l'élitiste, pur produit de l'énarchie républicaine et de la haute fonction diplomatique, plus au fait de la marche du monde que de celle de la France, a cru que sa fougue serait un irrésistible outil de séduction. Raté." Les étudiants et les syndicats, essentiellement composés d'employés du service public, "ne supportent pas que des leçons d'audace soient données du palais doré de Matignon par un Premier ministre qui, de toute sa vie professionnelle, Ecole nationale d'administration (ENA) oblige, n'a connu que le plus doré des contrats à durée indéterminée."   

Cette crise illustre "un pouvoir qui se défait", poursuit le quotidien suisse. "La cassure est, enfin, également une fracture. Celle du cumul lourd de la démagogie sociale d'un Jacques Chirac qui, à l'inverse de François Mitterrand le cynique, a perdu son autorité dans l'exercice du pouvoir suprême. Il fallait voir le président français, au récent Conseil européen de Bruxelles, tancer les manifestants et dénoncer les 'ultimatums' pour comprendre le manque d'arguments sociaux qui est le sien. En nommant Dominique de Villepin pour échapper à Nicolas Sarkozy, le chef de l'Etat s'est exposé plus que de raison. L'homme de la dissolution ratée de 1997 était comme celle-ci : un fusil à un coup dont la nomination, résultat de manœuvres élyséennes, démontre combien Chirac, l'ex-roi de l'arène électorale et le champion du bain de foule populaire, est aujourd'hui barricadée dans ses fonctions. Nicolas Sarkozy, fermement arrimé aux commandes de l'Intérieur, a fini par contaminer le tout. La machine à déliter fonctionne à plein régime."

"La France se rebelle contre Villepin", titre de son côté El Mundo. "Les manifestations d'hier sont devenues une sorte de plébiscite contre le Premier ministre Dominique de Villepin, qui refuse de retirer le CPE. Le conflit n'a fait que s'accentuer ces derniers jours, provoquant une division au sein du gouvernement et, par-dessus tout, détériorant profondément l'image du Premier ministre. Villepin a probablement ruiné sa carrière politique, mais il a aussi mis en péril la victoire d'un candidat de la droite à la prochaine élection présidentielle. La façon dont Villepin a géré la crise est un désastre, puisqu'il n'a fait qu'ajouter de l'huile sur le feu." Pour le quotidien conservateur espagnol, "le pays a besoin d'un électrochoc, mais malheureusement aucun leader en vue n'est capable de convaincre les Français qu'ils ont besoin de moderniser leur machinerie sociale, ankylosée et inefficace."

"Au-delà du contrat première embauche, la crise révèle le profond fossé qui s'est creusé entre le pouvoir et la jeunesse", analyse Le Soir. "Une image revient en mémoire ces jours-ci. Celle de Jacques Chirac, il y a près d'un an, lors de la campagne pour le référendum sur la Constitution européenne. Devant un parterre de jeunes, sur un plateau de télé, le président était apparu déconnecté, complètement coupé du réel. 'Je ne comprends pas vos inquiétudes', avait bredouillé le chef de l'Etat. C'est bien ça qu'on lui reproche. Ne rien sentir de cette angoisse de l'avenir qui étrangle à ce point les jeunes qu'ils ne peuvent qu'être imperméables à toute réforme, fût-elle nécessaire dans un nouveau monde économique. C'est peut-être cela le plus terrible pour les voisins que nous sommes. Observer ce pays qu'on aime tant sombrer dans une incompréhension surréaliste. Car au lieu de trouver les mots pour se faire comprendre des jeunes, la classe politique ne s'adresse en réalité qu'à elle-même. Villepin observe Sarkozy. Sarkozy observe Villepin. Et Chirac observe le match. Mais, pendant que tout le monde observe son petit doigt, on en oublie de montrer la lune. Sur l'autocollant le plus répandu dans la manif d'hier, on pouvait lire : 'Rêve général'."

"La France vit un véritable psychodrame. Le CPE est un type de contrat déjà en vigueur dans beaucoup de pays européens", explique pour sa part le quotidien espagnol El País. "Si la violence dans les banlieues [en novembre dernier] était la révolte des enfants de l'immigration, la révolte que l'on voit actuellement, et qui a touché 130 villes françaises hier, est celle de la classe moyenne. Le CPE est l'étincelle qui a déclenché un incendie alimenté par des citoyens frustrés, opposés à tout changement, qui tentent de préserver à outrance un modèle social qui a besoin de nombreuses réformes."

De plus, souligne El País, "la lutte au sein du gouvernement pour être le candidat de la droite à la présidentielle de 2007 empêche le France d'avoir un gouvernement solide. Le ministre de l'intérieur, le populiste Nicolas Sarkozy, a senti tourner le vent de l'opinion et a demandé la suspension de l'application du nouveau contrat, brisant la solidarité du gouvernement. Et l'opposition ne fait que contester le gouvernement, sans un programme propre. Quand la tour Eiffel reste fermée en raison d'une grève, ne serait-ce que pour quelques heures, c'est que quelque chose va réellement mal en France."  
 
 Hamdam Mostafavi

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Villepin a le dos au mur

Louis-Bernard Robitaille  Collaboration spéciale, La Presse Cyberpresse


Lâché par Sarkozy, une bonne partie de ses propres députés et par le patronat, le premier ministre cherche une sortie honorable mais il joue sa survie politique.

Désormais, Dominique de Villepin joue sa survie politique. Devant la démonstration de force réussie des étudiants, des lycéens et des centres syndicales contre son projet de contrat de première embauche (CPE), la classe politique et les observateurs jugent intenable la position du premier ministre.

Hier après-midi devant le Parlement, tout en se déclarant prêt à négocier " sans exclusive " les modalités du CPE, y compris dans ses dispositions essentielles, Villepin maintenait encore une intransigeance de façade: même si elle n'est pas encore validée par le Conseil constitutionnel ni formellement promulguée par le président de la République, la loi sur le CPE est désormais un texte voté par le Parlement et qui ne peut pas être retiré " sous la pression de la rue ". S'il capitule, ce sera pour lui une défaite politique majeure, dont on estime qu'il ne se relèvera pas, même s'il décidait de rester à son poste jusqu'à la présidentielle de mai 2007. Mais, devant l'escalade des 10 jours, on voit mal comment il pourrait résister encore longtemps.

Villepin lâché

Non seulement, le mouvement de protestation des étudiants et lycéens ne manifeste aucun signe de faiblesse et menace de gagner le monde syndical mais, au cours des derniers jours, le premier ministre a été peu à peu lâché par la quasi-totalité de ses alliés naturels.

La présidente du MEDEF (Mouvement des entreprises de France), Laurence Parisot, a elle-même souhaité hier matin une " suspension " du CPE de manière à mettre un terme à cette crise " dangereuse pour l'économie ". Dimanche, l'un des principaux lieutenants de Nicolas Sarkozy, Patrick Devedjan, réclamait " un changement complet de méthode ". Et finalement, c'est Nicolas Sarkozy, numéro deux du gouvernement et président de l'UMP, le parti de droite, qui déclarait: " Le gouvernement doit agir. "

Lors de la séance de questions au gouvernement, hier après-midi à l'Assemblée, les chefs des groupes parlementaires, de gauche ou du centre, ont tour à tour bombardé le premier ministre sur la question du CPE.

Villepin avait décidé de faire répondre, à sa place, le ministre des Affaires sociales, puis le ministre délégué au Travail, puis la secrétaire d'État à l'Égalité professionnelle, avant de daigner prendre finalement la parole pour répondre à un député de la droite. La totalité du groupe parlementaire centriste a quitté l'Assemblée en guise de protestation. Laissant Dominique de Villepin, au milieu d'un chahut indescriptible, s'époumoner au micro en répétant qu'il était prêt à négocier de tout... mais pas du retrait du CPE lui-même.

Blocage absolu

C'est le blocage absolu: en se rendant à Matignon, les organisations étudiantes et syndicales obtiendraient peut-être satisfaction sur l'essentiel. Mais elles refusent désormais toute discussion sur l'emploi des jeunes sans retrait préalable du texte. Et Dominique de Villepin ne peut plus le faire sans perdre la face. Tout comme, dans le passé, le gouvernement Chirac avait perdu la face en retirant un projet de loi sur les universités en 1986, à la suite de manifestations d'étudiants qui avaient tourné au drame. Tout comme le premier ministre Édouard Balladur, en 1993, avec son contrat d'insertion professionnelle, retiré sous la pression de la rue.

La situation est si tendue que, dans les rangs gouvernementaux, on prie le ciel que, d'ici à la fin de la semaine, le Conseil constitutionnel donne un avis défavorable sur un aspect majeur du texte, ce qui permettrait de le suspendre sine die. À défaut de quoi, il ne resterait plus d'autre solution qu'une intervention du président Chirac, à qui il revient de promulguer le texte dans un délai de 15 jours. Mais si on en arrivait là, ce serait de toute façon un terrible désaveu pour Dominique de Villepin.

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Gouvernement
Comment Villepin manipule Chirac

Eric Mandonnet l'Express


Tenir ou reculer: le chef de l'Etat se trouve désormais en première ligne dans la crise du CPE. Le Premier ministre l'avait poussé à accepter cette réforme. Dans l'histoire singulière de leurs relations, il a déjà forcé la main du président à plusieurs reprises. Un cas de figure inédit sous la Ve République

 

 


Sarkozy sème la pagaille

Si Nicolas Sarkozy a décidé de rester au gouvernement, est-il encore ministre de l'Intérieur? A plusieurs reprises, la semaine dernière, l'ordre n'a plus été assuré - et pas seulement lors des violents incidents qui ont éclaté sur l'esplanade des Invalides, le 23 mars. Pendant plus de trois jours, l'Ecole des hautes études en sciences sociales a été occupée et saccagée par des casseurs, en plein cœur de Paris. Selon la direction de l'établissement, la police a refusé d'intervenir avant le 24 mars à l'aube. Entre-temps, il avait même été fait appel à une compagnie privée de sécurité qui avait préféré décliner. On imagine facilement les réactions de la droite si le socialiste Daniel Vaillant était toujours Place Beauvau.

Comme à son habitude, Sarkozy continue de parler haut - «Racaille, c'est trop bienveillant, voyou, c'est mieux», disait-il samedi dernier devant les militants de l'UMP - mais il n'agit pas. Il paraît tétanisé par le spectre d'une bavure que Dominique de Villepin lui ferait payer au prix fort. Il a donc fallu attendre les manifestations du 28 mars pour que le ministre de l'Intérieur change de stratégie.

L'attitude du président de l'UMP au sujet du CPE au cours des dernières semaines, oscillant entre faux soutien et vraie critique, prouve une autre forme d'embarras. L'initiative gouvernementale est facile à décrypter, selon un ami de Nicolas Sarkozy: «Cette histoire devait seulement permettre à M. de Villepin de montrer qu'il était un grand homme, tandis qu'il se consolait en son for intérieur: “Si je meurs, tout le monde mourra en même temps.''» Mais le n° 2 du gouvernement s'est révélé un curieux capitaine par gros temps, réclamant, un jour, une «expérimentation» de la réforme, un autre, sa suspension, alors qu'une part importante de l'électorat UMP ne veut pas voir le gouvernement lâcher prise. Seul parmi les députés qui le soutiennent, Bernard Debré a osé dire publiquement, le 23 mars sur RTL: «Sarkozy doit penser à son pays avant de penser à sa carrière.»

L'image du futur candidat à l'Elysée reposait jusqu'à présent sur deux piliers: l'autorité et la rupture. La crise actuelle porte atteinte à l'un comme à l'autre. Nicolas Sarkozy l'a compris. A Douai, le 27 mars, il a choisi de se démarquer autrement: en revêtant son costume préféré, celui d'orateur, et en se projetant dans l'avenir. «Il n'y a pas de fatalité. J'ai la conviction que nous pouvons changer la donne», a-t-il lancé lors de sa première réunion publique personnelle, avant de demander d' «en finir avec la pensée unique». Un air connu. «S'est établi ce que certains ont joliment appelé la pensée unique. (…) Il est temps de renoncer au renoncement.» C'était aussi lors d'un meeting fondateur, le 17 février 1995. Présage de bon augure: Jacques Chirac allait finir par être élu à la présidence de la République. Présage de mauvais augure: quand le décalage se creuse entre la posture d'un élu et la réalité de sa politique, quand l'écart grandit entre sa parole et sa pratique, la déception ne tarde jamais à surgir.
 
C'est l'une des plus belles prises d'otage de l'histoire de la Ve République. Le scénario du contrat première embauche a été écrit à Matignon, et seulement transmis à l'Elysée. Dominique de Villepin a convaincu Jacques Chirac de la pertinence du CPE et passé outre la mise en garde que celui-ci, fort de son expérience, lui a aussitôt adressée, dès janvier. Le tempérament du Premier ministre, mélange de fulgurances et d'audaces mâtiné de certitudes, contraste avec celui du chef de l'Etat. Villepin a aussi des alliés dans la place élyséenne, soupçonnés de jouer sa carte plutôt que celle d'un président vieillissant.


Est-ce donc au chef du gouvernement que l'on doit l'arrivée, pour le moins inattendue, d'un nouveau Chirac? Fait inédit en trente-neuf ans de carrière, le président n'a pas voulu, ou pas pu, céder aux jeunes. Le 24 mars, à l'issue du sommet européen de Bruxelles, il réaffirmait sa détermination, au point que ses propos ont failli remettre en question le tout premier contact officiel entre Villepin et les syndicats depuis le début de la crise. Au moins jusqu'aux grèves et aux manifestations de mardi, le chef de l'Etat refusait de reculer sur l'essentiel de la réforme. «Au contraire, il saisit toutes les occasions pour défendre le CPE», se réjouit Matignon.
«Le président ne peut pas me virer. Il ne pourra jamais. Il m'a introduit dans le saint des saints. Je sais beaucoup trop de choses. A l'extérieur du système, je deviendrais une bombe à retardement.» Dans La Tragédie du président (Flammarion), Franz-Olivier Giesbert rapporte quelques phrases hallucinantes de Dominique de Villepin, prononcées au cours de l'été qui suit la dissolution de 1997 - ou comment un homme réussit par à-coups à manipuler le président de la République. La semaine dernière, alors que la crise du CPE atteignait son apogée, un proche de Villepin confiait: «La position du président de la République est ferme et ne bougera pas. Il ne peut pas perdre son Premier ministre ni en changer.» Il annonçait aussi une intervention publique de Jacques Chirac en fin de crise, qui ferait œuvre de «réconciliation républicaine». Ainsi le sort du Premier ministre ne dépendrait-il pas du bon vouloir du chef de l'Etat - une première, hors période de cohabitation.
Cohabitation? Il est vrai que Matignon ne suit guère la politique préconisée par l'Elysée, pas plus que le Premier ministre ne sert de «bouclier» au président, comme le suggèrent l'esprit et l'usage des institutions. Depuis 2002, Jacques Chirac célèbre le dialogue social dans ses discours; il a même fait voter une loi sur le sujet. Les conditions de lancement du CPE ont réduit ses efforts à une mascarade verbale. Les deux têtes de l'exécutif travaillent en parfaite harmonie, ne cessent de répéter leurs entourages. Exact: devant l'incendie qui se propage, elles ne peuvent que se sauver ensemble ou brûler ensemble. Avec «Néron» (surnom donné à Villepin par Bernadette Chirac en 1997) à Matignon, le président a été contraint de jouer les pompiers. Après les imposantes manifestations du 18 mars, il a discrètement reçu Dominique-Jean Chertier. A l'ancien conseiller social de Jean-Pierre Raffarin, désormais directeur général adjoint de Safran, il a demandé de retisser quelques liens avec les syndicats - et l'a envoyé ensuite dans le bureau du Premier ministre. Mais il ne se désolidarise pas publiquement. «Au lendemain du référendum sur la Constitution européenne, le chef de l'Etat avait le choix entre l'action et l'inaction, avance un proche du Premier ministre. La désignation de Villepin répond à une logique: il crée de la dynamique, en étant toujours en mouvement.» C'est à Chirac, désormais poussé en première ligne, que revenait, cette semaine, le devoir de sortir de la crise.


Ce n'est pas la première fois que Dominique de Villepin, qui s'est présenté un jour comme le «sorcier» du président, force ainsi la main à Jacques Chirac. Leur histoire est faite de résistances vécues côte à côte, face à la «Balladurie» triomphante, à la «Jospinie» victorieuse ou aux affaires menaçantes. Cela crée des liens. Mais, entre l' «homme qui ne s'aimait pas» et celui qui «a une image de lui-même inaccessible» (dixit un chiraquien), la hiérarchie institutionnelle ne résiste pas toujours au choc des caractères. Hier entre le président et le premier de ses collaborateurs, aujourd'hui entre le président et le premier de ses ministres. «Une seule personne, à part sa fille Claude, peut se permettre de dire à Chirac qu'il fait une connerie: c'est Villepin», assure l'un de ses fidèles.
Il s'est donc toujours autorisé un comportement hors normes. «Si Dominique ne manifestait jamais de familiarité envers le chef de l'Etat, il faisait de la provocation, se souvient un ancien de l'Elysée. Il se pointait en retard à certaines réunions, obligeant Chirac à l'attendre.» Il arrive aussi à Villepin, comme pendant l'automne 2001, de lâcher en pleine discussion: «Qu'est-ce que je fais là si on parle d'intendance?», avant de s'entendre dire par le président: «Vous restez!» Tout aussi naturellement peut-il, en présence d'autres conseillers élyséens stupéfaits, agresser verbalement le vieil ami du chef de l'Etat Jérôme Monod, voire bousculer Jacques Chirac lui-même.
Il est un domaine particulier où le secrétaire général «a violenté le patron», selon le mot d'un collaborateur élyséen: celui des «affaires». «Dans les semaines qui ont suivi la divulgation de la cassette Méry sur le financement du RPR, se rappelle un témoin, il a lancé un jour à la face du président: “Reprenez-vous! Vous ne pouvez pas vous comporter de la sorte! ” Et il a quitté la pièce.»
«Le président ne peut pas me virer.[...] Je sais beaucoup trop de choses»


Le fol épisode de la dissolution, décidée par un quadrige (Jacques Chirac, Alain Juppé, Dominique de Villepin, Maurice Gourdault-Montagne), reste une preuve étourdissante de l'influence du secrétaire général de l'Elysée, d'autant qu'il n'est suivi d'aucune remise en question et se traduit même par une promotion. Un ex-conseiller du président avance une explication: «Si Villepin a un vrai ascendant sur le président, c'est parce qu'il est bardé de certitudes et toujours en initiative. Cela rassure un homme politique.» Quand cela ne l'affole pas…


Devenu ministre (des Affaires étrangères entre 2002 et 2004, puis de l'Intérieur), Villepin continue d'entretenir une histoire singulière avec le président. Pour le meilleur et pour le pire. Trois dérapages scandent l'année qui précède son arrivée à Matignon. En juillet 2004, sa réaction précipitée à la fausse agression du RER D entraîne l'Elysée dans l'erreur. A l'automne, le député Didier Julia rentre d'une expédition hasardeuse en Irak, après avoir tenté de récupérer des otages. Villepin, qui veut le faire entendre par la police dès son atterrissage, n'est pas suivi par Raffarin. Il se précipite chez Chirac: «Votre Premier ministre n'a pas de courage, il faut le changer!» Lors d'une discussion juste avant un Conseil des ministres, il fait part de son courroux à certains de ses collègues - «J'ai honte d'appartenir à ce gouvernement» - et irrite fortement Raffarin. Chirac, qui a été consterné par l'attitude de son ministre de l'Intérieur, joue la dédramatisation: «Ne t'inquiète pas, les convictions de Dominique ne durent pas plus de deux heures!»
En avril 2005, Villepin prend date pour l'après-référendum en réclamant, sur Europe 1, «une politique beaucoup plus volontaire, plus audacieuse, plus solidaire». «Je suis affligé», dira le président à Raffarin, tandis qu'il expliquera à un ami: «C'est désobligeant pour moi. Cela signifie que je n'ai plus de communication avec mon Premier ministre et que j'ai besoin d'un intermédiaire.» Si ses propos s'expliquent pour une part par la gestion des hommes telle que la pratique Chirac, ils prouvent autre chose: «Le président a sur lui le regard lucide d'un ami», note un proche. Mais c'était avant l'affaiblissement fatal de 2005 - affaiblissement de l'homme Chirac, atteint dans son physique, et de la fonction présidentielle, touchée de plein fouet par le référendum.
Car cette série d'incidents aurait pu avoir pour conséquence d'arrêter net l'évolution spectaculaire de la carrière politique de Villepin. Il faut se souvenir des propos de plusieurs fidèles de Jacques Chirac quand se profile un changement de Premier ministre, au début de 2005. «Si un président se laisse imposer un chef de gouvernement, c'est qu'il n'a plus d'autorité», prévient Jean-Louis Debré. «Appeler Villepin, c'est s'effacer, analyse un autre membre du premier cercle. Si Chirac avait trouvé qu'il constituait une bonne solution, il l'aurait déjà choisi.» Lionel Jospin avait annoncé lui-même sa nomination à Matignon en redescendant le perron de l'Elysée, un jour de juin 1997; Dominique de Villepin va faire plus fort: réussir à se nommer lui-même.
Dès 2002, il a indiqué à Jean-Pierre Raffarin qu'il lui succéderait. Au Quai d'Orsay puis, surtout, Place Beauvau, il se prépare. Apprend à connaître la société française, entretient ses réseaux, réfléchit au programme de ses «cent jours». Sauf que… le vendredi 27 mai 2005, il explique, effondré, à un ami que le président opte pour Michèle Alliot-Marie. Il ne s'avoue pas vaincu. Il profite d'une manifestation de partisans du non au référendum sur la Constitution européenne, organisée le soir du scrutin, pour agiter, dans les coulisses élyséennes, la menace d'une quasi-insurrection, à partir d'informations qui lui seraient parvenues Place Beauvau. «Il avait besoin du drame et, comme celui-ci n'existait pas, il l'a inventé», raconte un chiraquien.
«Si un président se laisse imposer un chef de gouvernement, c'est qu'il n'a plus d'autorité»


Au lendemain de la défaite du oui, lorsque de nombreuses voix, dans la majorité, poussent à la nomination de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin est furieux: «Ce jour-là, il éructe contre les mouches qui changent d'âne», se souvient un présent. Reçu par Chirac dans l'après-midi, il repart sans connaître son sort - le président ne le rappellera que dans la soirée pour l'informer de sa nomination. C'est dire si son arrivée à Matignon fut tout sauf une évidence pour Chirac. Qui connaissait l'étendue de ses talents - ils sont nombreux et, pour certains, rares dans la classe politique - mais aussi la réalité de ses défauts.


A peine choisi, le nouveau Premier ministre retrouve son élan. Le chef de l'Etat ne croit pas à la possibilité d'un gouvernement restreint: «Plus on est dans la difficulté, plus on fait plaisir à tout le monde!» Villepin ne l'entend pas de cette oreille: il forme une équipe de 31 ministres, quitte à se passer de celui qui s'est le plus battu pour lui - son cousin, Frédéric de Saint-Sernin. Il ne peut toutefois pas agir à sa guise: comme Chirac lui impose Sarkozy, Villepin tente d'amadouer François Bayrou, pour avoir les deux chefs de parti sous son autorité. Il n'y parvient pas.
Pour un peu, le premier surpris par les débuts du chef du gouvernement sera… le président lui-même: il le reconnaît en privé, il est «épaté». De son côté, pendant l'été qui suit sa nomination, Villepin exalte la «forme de complémentarité» qui existe entre le chef de l'Etat et lui. «Les marges de manœuvre sont très supérieures, car il n'y a pas de suspicion: le président sait où je vais», confie-t-il alors. Si seulement… Le propre du villepinisme est précisément de surprendre, sinon de dérouter. Jacques Chirac téléphonait souvent à Alain Juppé pour l'inciter à manger et à grossir; à Jean-Pierre Raffarin, il conseillait de dormir; il ne peut que demander à Dominique de Villepin de se calmer. Mais ce dernier l'écoute-t-il pour autant?


Au tempérament des hommes s'est ajoutée la dégradation de la situation politique. Dans son fonctionnement même, l'Elysée a évolué. A Philippe Bas, «un intégriste de la fonction présidentielle», selon l'expression d'un membre de cabinet, a succédé au poste de secrétaire général un homme présenté comme «encore plus villepiniste que chiraquien», Frédéric Salat-Baroux. Les malentendus se font donc rares entre les deux maisons, sauf lorsque l'orgueil pousse l'hôte de Matignon à s'immiscer dans le domaine réservé du chef de l'Etat. Mais l'équilibre des institutions s'en trouve de fait modifié. Une situation qui porte un nom: cela s'appelle une fin de règne.  

 

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