Henry Paulson s'attaque aux racines de la crise financière
Bertille Bayart 22/09/2008
Le Trésor compte racheter aux banques les actifs invendables qui lestent leurs bilans et paralysent leur activité.
Jusqu'à ce mois de septembre où elle a pris un tour dramatique, la crise financière se manifestait essentiellement par une litanie de dépréciations, constatées trimestre après trimestre : en un an, les banques ont tiré un trait sur un total de 500 milliards de dollars de valeur dans leurs bilans.
Les crédits hypothécaires accordés aux ménages américains les plus modestes sont à l'origine de ce mouvement massif de dévalorisation. Depuis 2005 en effet, la machine à produire des prêts immobiliers, sans considération pour les revenus de l'emprunteur et reposant sur l'idée que la valeur du logement allait continuer d'augmenter, s'est emballée aux États-Unis : 400 milliards de crédits dits subprime ont été produits chaque année, dont on estime aujourd'hui qu'un quart à une moitié connaît ou va connaître des défaillances. Cinq millions de ménages américains sont déjà en défaut de paiement ou ont vu leur logement saisi.
Enchères inversées
Ces crédits ont été titrisés, c'est-à-dire transformés en titres négociés sur les marchés financiers. Ils ont été découpés en tranches, remballés dans des fonds de placement contenant le cas échéant d'autres types de crédits (aux entreprises, à la consommation, etc.), puis à nouveau assemblés… ABS, CDO, MBS, ABCP, les actifs aux sigles alphabétiques, reliés de près ou de loin au subprime, ont fleuri depuis trois ans, et sont depuis treize mois à l'origine de la crise financière actuelle.
Ce sont ces actifs devenus invendables, risqués, et gourmands en capitaux propres pour les banques qui les détiennent que le plan Paulson à 700 milliards de dollars vise à racheter. Le Trésor américain se réserve la possibilité de se porter acquéreur d'un très large éventail de «papiers», sans en avoir à ce stade dressé de liste exhaustive. Les modalités sont également encore floues. Le Trésor évoque des procédures de marché, «chaque fois que cela sera possible», comme les enchères inversées.
Dans toute crise, le fond est touché quand des acheteurs reviennent. Depuis plusieurs mois, les banques guettent les signes qui indiqueraient l'arrivée des «vautours», susceptibles de s'intéresser à leurs actifs toxiques. À ce jour, une seule transaction d'ampleur a été réalisée : fin juillet, Merrill Lynch s'est débarrassé de 30 milliards de dollars d'actifs. Mais le prix payé par le fonds acquéreur a fait s'étrangler la planète financière. Les actifs en question ont été payés à 22 % seulement de leur valeur faciale ! Depuis, aucune banque n'a voulu reconnaître un prix aussi bas pour ces actifs. Et l'ensemble du système semblait à ce point gelé que seule l'intervention directe du Trésor américain, en tant qu'acheteur massif, a été considérée comme pouvant apporter une solution.
Alliances défensives en vue dans la banque américaine
Version française Marc Angrand
Les banques américaines sont prises d'une frénésie d'alliance, crise financière aigue oblige, certaines y voyant leur ultime planche de salut mercredi où Wall Street a terminé à son niveau le plus bas en trois ans.
Les spéculations sur la recomposition du paysage bancaire américain continuent de plus belle jeudi, alors que Morgan Stanley passe pour avoir engagé des discussions préliminaires en vue d'une fusion et que d'autres groupes affaiblis par la crise semblent chercher activement un repreneur, le tout dans un climat de marché proche de la capitulation.
L'indice du marché de Shanghai perdait 6,5% vers 5h15 GMT et Hong Kong chutait au même moment de 7,38%, tandis que Tokyo parvenait à limiter son repli à 2,59%.
"Le renflouement d'AIG ayant échoué à rassurer le marché, il est difficile d'imaginer ce qui pourrait réellement mettre fin à la réduction désordonnée de l'exposition à l'effet de levier actuelle", constate Calyon dans une note publiée ce jeudi.
Morgan Stanley a engagé des discussions avec la puissante banque régionale américaine Wachovia selon le New York Times, mais CNBC a rapporté que HSBC Holdings et le conglomérat financier chinois CITIC s'intéresseraient eux aussi à la deuxième banque d'investissement des Etats-Unis, dont l'action a chuté de 24% mercredi à New York.
Le fonds souverain de Singapour GIC a déclaré pour sa part qu'il étudierait toutes les éventualités, y compris celle d'une prise de participation dans Morgan Stanley s'il était approché.
Un porte-parole de Morgan Stanley à Hong Kong s'est refusé à tout commentaire. Une représentante de HSBC - devenue cette semaine la première banque mondiale par la capitalisation - a également refusé de commenter ces informations.
CITIC Securities, filiale de courtage de CITIC, a déclaré à Reuters ne pas être informée d'éventuelles discussions concernant Morgan Stanley.
"Dans ce marché, tout est possible. On dirait que le marché veut voir disparaître le modèle de la banque d'investissement", dit Danielle Schembri, analyste de BNP Paribas à New York.
Washington Mutual, la première caisse d'épargne des Etats-Unis, s'est mise en vente, selon des sources proches du dossier. Les candidats possibles à son rachat incluraient Citigroup, JPMorgan Chase, Wells Fargo et HSBC.
"Je pense qu'il y aura beaucoup de fusions-acquisitions, pour de bonnes raisons ou parce que certains n'auront pas le choix", a déclaré le président de Wells Fargo, Richard Kovacevich.
Il a ajouté que son groupe était en train d'acheter "des deux mains" et qu'il se sentait "comme un gamin dans un magasin de bonbons" au vu de l'effondrement de la valeur de certains actifs. Mais il s'est refusé à tout commentaire sur des cibles spécifiques.
En Grande-Bretagne, c'est Lloyds TSB qui doit racheter HBOS, le premier établissement de prêt immobilier britannique, pour 15 milliards d'euros.
La frénésie de fusions-acquisitions semble maintenant gagner d'autres secteurs: la compagnie d'électricité américaine Constellation Energy, qui a chuté de 58% depuis le début de la semaine à Wall Street, discuterait avec des repreneurs potentiels et le Financial Times rapporte jeudi qu'EDF - qui en possède déjà 10% - envisage une offre.
La perspective de nouveaux rapprochements est bien loin de suffire à rassurer les investisseurs.
Les marchés américains ont plongé en fin de séance mercredi, le Dow Jones finissant en recul de 4,06% et le Standard & Poor's 500 cédant 4,7%.
Le dollar a continuer de perdre du terrain tandis que l'or et le pétrole bénéficiaient de leur statut commun de valeur refuge. Le métal jaune a connu mercredi la plus forte hausse de son histoire. "Arrêtez les frais !", implore UBS dans une note d'analyse.
Le fonctionnement du marché interbancaire est quant à lui pratiquement paralysé par la disparition quasi-totale de la confiance, qui crée une crise de liquidité. Le taux au jour le jour en dollar est monté jusqu'à 8,5% jeudi.
L'indice VIX de volatilité du Chicago Board Options Exchange, considéré comme le baromètre de la peur des investisseurs, a pour sa part fini mercredi à son niveau le plus élevé depuis près de six ans.
Les banques centrales continuent d'apporter des liquidités pour tenter de ramener un semblant de calme. Ces dernières heures, les instituts d'émission japonais et australien ont ainsi injecté un total de 17 milliards de dollars supplémentaires dans les marchés monétaires.
"Les banques sont réticentes à se prêter les unes aux autres, chacun semble préférer rester assis sur sa montagne de cash", commente Markus Ammann, trader de HVB à Hong Kong.
Crise bancaire : Washington débourse 700 milliards
Pierre-Yves Dugua, 22/09/2008
Le plan décidé par le président Bush pour débarrasser les banques de leurs créances «toxiques» dépasserait les montants cumulés des budgets de la Défense, de l'Éducation et de la Santé. La somme exigée par l'administration Bush dépasse les montants cumulés des budgets de la Défense, de l'Éducation et de la Santé.
Le plan de sauvetage des banques américaines coûtera plus cher que la guerre en Irak. Les leaders du Congrès se donnent une semaine pour voter un texte autorisant le Trésor américain à racheter 700 milliards de dollars de créances bancaires adossées à des prêts immobiliers. Étalés sur deux ans, ces rachats permettraient aux banques de nettoyer leurs bilans d'actifs dévalorisés et de relancer l'offre de crédit indispensable au redémarrage de l'économie. Une perspective dont l'annonce avait permis vendredi aux Bourses de se ressaisir, sinon de s'enflammer comme à Paris, où le CAC 40 a réalisé une séance historique (+9,27 %).
Le défi politique est de taille. La somme demandée est énorme. Les pouvoirs discrétionnaires exigés par l'Administration Bush sont sans précédent. Le climat électoral ne se prête pas au compromis entre démocrates et républicains.
Les banques étrangères concernées
«Je fais confiance au Congrès pour agir rapidement», affirmait cependant dimanche Henry Paulson, le secrétaire au Trésor. Charles Schumer, sénateur démocrate de New York, reconnaît que l'inaction «pourrait conduire à une dépression». La semaine dernière, une ruée sur les titres du Trésor a déjà bloqué l'accès de certaines sicav monétaires aux liquidités nécessaires pour satisfaire les retraits de leurs clients. Dans la foulée de la nationalisation de plusieurs géants de la finance, cette forme moderne de début de panique bancaire a, bien plus que la chute des cours à Wall Street, convaincu le président Bush de mettre en place dans l'urgence un plan massif et général de sauvetage des banques.
La somme exigée par Henry Paulson dépasse les montants cumulés des budgets de la Défense, de l'Éducation et de la Santé. Il s'agit de consacrer 700 milliards de dollars à l'achat de titres adossés à des créances immobilières détenus par des banques, y compris des institutions étrangères établies aux États-Unis. Le plan repose sur l'hypothèse d'un redressement du marché immobilier dans quelques mois qui ferait remonter la valeur de ces titres, aujourd'hui jugés «toxiques». Le fruit de leur revente, confiée à des gérants privés, est censé compenser en partie l'énormité de l'investissement demandé aux contribuables.
Barack Obama, le candidat démocrate à la Maison-Blanche, et son rival républicain John McCain, soutiennent le plan Paulson. Mais McCain, qui dénonce par ailleurs «la culture de corruption et de profit irresponsable de Wall Street», est moins chaud. «On veut tuer le libre marché et instaurer le socialisme en Amérique», proclame de son côté le sénateur républicain conservateur Jim Bunning du Kentucky.
Les leaders démocrates souhaitent ajouter au projet de loi de deux pages et demie seulement, des dispositions limitant les rémunérations des dirigeants des banques bénéficiant du plan et autorisant les juges à bloquer certaines saisies de logements.
Certains élus veulent aussi y incorporer des mesures de relance de la consommation et des dépenses d'infrastructure, ce qui est combattu par le Trésor.
Bush: «Toute notre économie est en danger»
L.S. (lefigaro.fr) avec AFP25/09/2008
Le président américain a dessiné le scénario catastrophe si le plan de sauvetage n'était pas adopté. Il a invité les deux candidats à la présidentielle à en discuter à la Maison-Blanche.
Face à l'hostilité de nombreux parlementaires au plan de sauvetage des banques américaines, George W. Bush a mis mercredi soir tout son poids dans la balance. Dans une allocution télévisée d'une quinzaine de minutes, le président américain a en effet appelé démocrates et républicains à une union sacrée pour surmonter une « période sans précédent pour l'économie américaine ».
« Toute notre économie est en danger », a plaidé le président américain sur un ton solennel, appelant les élus du Congrès à adopter le plan de sauvetage du système financier proposé par son administration, qui prévoit de débloquer 700 milliards de dollars afin d'éponger les créances douteuses accumulées par les banques. Et d'appeler les candidats à la présidentielle Barack Obama et John McCain à « se joindre aux responsables parlementaires des deux partis (...) afin d'aider à accélérer nos discussions vers une loi sans esprit partisan ». John McCain avait annoncé peu de temps avant ce discours qu'il suspendait sa campagne dans cet objectif, et les deux adversaires se sont fendus d'un inhabituel communiqué commun : « Nous avons tous la responsabilité de travailler pour résoudre cette crise et restaurer la confiance dans notre économie», indique ce texte signé des deux candidats.
De son côté, Bush a souligné que le plan, présenté par le secrétaire au Trésor Henry Paulson, était «assez ambitieux pour résoudre un problème grave». Le président américain s'est présenté, à l'instar de nombreux parlementaires dubitatifs, comme «un fervent partisan de la libre entreprise». «Donc mon instinct naturel est de m'opposer à une intervention du gouvernement», a-t-il dit, «je crois qu'on devrait laisser les entreprises qui prennent de mauvaises décisions s'éteindre».
« Mais, a-t-il ajouté, nous ne sommes pas dans des circonstances normales ». « Cet effort de sauvetage ne vise pas à préserver les sociétés ou les industries de certains individus. Il vise à préserver l'économie américaine en général », a-t-il encore déclaré.
Selon le président américain, « des secteurs majeurs du système financier américain risquent de tomber ». Il a détaillé ce scénario : « Sans action immédiate du Congrès, l'Amérique pourrait glisser dans une panique financière et un scénario douloureux. (…) Davantage de banques pourraient faire faillite, la Bourse pourrait chuter encore plus, ce qui réduirait la valeur de vos retraites. (…) Plus d'entreprises pourraient fermer leurs portes et des millions d'Américains perdre leurs emplois (...) et finalement, notre pays pourrait vivre une récession longue et douloureuse ». « Nous ne devons pas laisser cela arriver », a-t-il martelé