Des bavures dans les fichiers de police
Les bases de données des forces de l'ordre recèlent de nombreuses erreurs. En 2005, la Cnil a procédé à 3 210 vérifications qui ont débouché, dans 44 % des cas, sur des modifications.
Valérie Quélier , Micro Hebdo, le 24/04/2006 à 17h48
Une jeune femme s'est vu, il y a deux ans, refuser un emploi comme agent de sécurité parce que son nom était signalé dans le Stic (Système de traitement des infractions constatées), le fichier de police judiciaire créé en 2001 et dépendant du ministère de l'Intérieur. Or, aussi incroyable que cela puisse paraître, la jeune femme figurait dans le Stic pour avoir... promené son chien dans la rue, non muselé et non tenu en laisse !
Que les propriétaires d'animaux domestiques se rassurent, il s'agissait d'une erreur d'enregistrement : « Cette infraction relevant d'une contravention de deuxième classe n'aurait jamais dû donner lieu à un signalement dans le Stic », précise la Commission national de l'informatique et des libertés (Cnil), qui s'est chargée de la faire supprimer en 2005. Le hic, c'est que cette erreur n'est pas une exception !
Une situation pénalisante
Dans son rapport annuel, la Cnil signale avoir reçu, en 2005, 3 834 plaintes de particuliers, à la suite d'un refus d'embauche dans une société de sécurité et de gardiennage, d'un licenciement résultant d'une enquête administrative défavorable ou encore du non-renouvellement d'une autorisation de port d'arme (notamment pour les agents de sécurité employés par la RATP ou la police ferroviaire).
Pour l'année 2005, la Cnil a procédé à 3 210 vérifications concernant le Stic ou le système d'information judiciaire Judex de la gendarmerie nationale. Ses investigations l'ont conduite à procéder, dans 44 % des cas, à des mises à jour ou à la suppression de signalements erronés ou dont le délai de conservation était expiré.
La Cnil rappelle que, en 2004, le ministère de l'Intérieur a procédé à une grande opération de nettoyage du Stic, qui a abouti à la suppression de 1 241 742 fiches relatives à des personnes mises en cause ! Mais, toujours selon la Commission, la mise à jour des fichiers de police judiciaire ne s'est pas améliorée, faute de liaisons informatiques entre les parquets et les gestionnaires de fichiers. La Cnil recommande de combler rapidement cette lacune et de mieux encadrer l'utilisation des fichiers de police judiciaire à des fins administratives.
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Clearstream : une affaire qui dure depuis 5 ans
Le Figaro
Parti de l'enquête du journaliste Denis Robert, le dossier de malversations financières présumées a servi à une vaste opération de désinformation visant Nicolas Sarkozy.
L'AFFAIRE Clearstream a commencé il y a plus de cinq ans. A l'époque, on parlait de blanchiment. Le dossier est désormais politique.
Février 2001. Parfum de scandale dans la finance internationale.
Un banquier luxembourgeois, Ernest Backes, licencié par un organisme financier nommé Cedel en 1983 et rebaptisé Clearstream, a rassemblé des milliers d'archives compromettantes sur son employeur. Elles décriraient une gigantesque lessiveuse d'argent sale dans laquelle tremperaient des dizaines de grandes banques internationales. Le système, techniquement complexe, se fonderait sur un mécanisme simple : la société de compensation financière, qui traite alors annuellement 150 millions de transactions et dont les actionnaires sont les plus grandes banques de la planète, est soupçonnée d'avoir instauré des circuits occultes via une kyrielle de comptes secrets, dit «non publiés».
Revanchard, Ernest Backes livre ses confidences au journaliste Denis Robert. Les deux hommes exploitent les archives de Cedel. En sort un premier livre, Révélation$, qui met le feu aux poudres. Pas moins de 8 000 comptes de Clearstream, dont 57 français, sont débusqués au sein de la société luxembourgeoise. Ils appartiennent à une multitude de banques. Clearstream se défend de toute manoeuvre de blanchiment.
En mai 2001, la justice du Grand-Duché ouvre cependant une information judiciaire. Dans la foulée, le président de cet organisme financier, André Lussi, est inculpé et «limogé» avec effet immédiat.
Automne 2003. Les listings commencent à circuler.
Début novembre 2003, le général Philippe Rondot, ancien de la DGSE alors affecté au cabinet du ministre de la Défense, prend connaissance de listings recensant divers titulaires français de comptes ouverts chez Clearstream. Il a affirmé aux enquêteurs français que c'est Jean-Louis Gergorin, vice-président d'EADS et proche de Dominique de Villepin, qui lui a remis ces documents afin de l'alerter sur de possibles malversations dans l'industrie de la défense. Gergorin, lui, dément. Mais les enquêteurs ont déterminé qu'un de ses collaborateurs, Imad Lahoud, a rencontré Denis Robert début 2003. Or le journaliste affirme lui avoir remis à cette occasion des listings établis par Clearstream. Ce que Lahoud a contesté hier.Quoi qu'il en soit, dès le 15 novembre, le directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie, Philippe Marland, charge Rondot d'enquêter sur ces documents. Rapidement, celui-ci arrive à la conclusion que les listes ont été montées par un affabulateur. Il en avertit le ministre de la Défense début 2004. Quelques mois seulement avant que le «corbeau» s'apprête à faire parler de lui
Mai 2004. L'irruption du corbeau.
Chargé depuis l'été 2001 d'enquêter sur la vente, par Thomson-CSF, de six frégates à la marine taïwanaise en 1991, le juge Renaud Van Ruymbeke reçoit une lettre anonyme tapée la machine. Long de deux feuillets, ce document évoque «l'existence d'un groupe mafieux» mêlant industriels français et oligarques russes. Selon le «corbeau», ses membres auraient notamment perçu, en marge de cette transaction, des commissions occultes versées sur divers comptes ouverts chez Clearstream. Parmi les titulaires cités, trois sont français : l'ancien PDG de Thomson, Alain Gomez, l'un de ses anciens collaborateurs, Pierre Martinez, et le bras droit de Noël Forgeard à la tête d'Airbus, Philippe Delmas.Van Ruymbeke demande alors des vérifications à la justice luxembourgeoise et, le 7 mai, fait interpeller Philippe Delmas. Dans la foulée, ses bureaux toulousains et son domicile sont perquisitionnés mais son audition par les gendarmes tourne court. Rapidement, il apparaît que Delmas est victime d'une dénonciation calomnieuse au moment même où il tentait de porter Noël Forgeard à la tête d'EADS. Les soupçons se portent donc sur l'entourage de son rival dans cette lutte au sommet, Philippe Camus. Et plus particulièrement sur Jean-Louis Gergorin.
Juin 2004. Sarkozy, Madelin, Strauss-Kahn et Chevènement.
Les 9 et 14 juin, deux nouveaux plis parviennent au juge Van Ruymbeke. Outre une lettre, ils renferment un cédérom contenant une liste de comptes prétendument ouverts chez Clearstream, assorti d'un catalogue de célébrités. Dominique Strauss-Kahn, Jean-Pierre Chevènement, Alain Madelin ainsi que plusieurs dizaines de cadres d'EADS et de fonctionnaires sont accusés d'avoir perçu des fonds occultes. Derrière des pseudonymes transparents, Nicolas Sarkozy est également cité comme le titulaire d'un compte ouvert à la Banca Popolare di Sondrio, en Lombardie. Aussitôt, le magistrat lance une série de commissions rogatoires internationales afin d'interroger les banques mentionnées... qui, bien vite, disculpent les personnalités dénoncées. Dès l'automne, la manipulation est éventée.
Juin 2005. Nicolas Sarkozy lance la traque.
Dès son retour Place Beauvau, Nicolas Sarkozy s'emploie à démonter la manipulation. Un soir de juin 2005, il convoque Pierre Bousquet de Florian, patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST). Le ministre lui demande : «Vous m'avez apporté le dossier que vous avez sur moi ?» Comme l'autre lui tend quelques feuillets, il lui lance : «Vous reviendrez lorsque vous aurez réussi à tout réunir.» Au Palais de justice, le juge Jean-Marie d'Huy, saisi d'une procédure pour «dénonciation calomnieuse» n'ignore pas que la rumeur désigne avec insistance Jean-Louis Gergorin. Ce que l'intéressé dément avec la plus grande vigueur. Son ordinateur et celui d'Imad Lahoud sont saisis. Les propriétaires invoquent le «secret défense». Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, exprime «ses réticences».
Mars 2006. L'enquête s'emballe. Nicolas Sarkozy s'est constitué partie civile en janvier. Au printemps, les perquisitions se succèdent alors dans les bureaux et aux domiciles de Gergorin et Lahoud, ainsi que chez le nouveau coprésident d'EADS, Noël Forgeard. Le domicile et les bureaux de Rondot sont aussi «visités», comme le siège de la DGSE, la fameuse «Piscine». Alain Juillet, ancien patron des services de renseignement extérieurs, reçoit aussi la visite de la police.
Le 28 mars, les juges d'instruction Pons et d'Huy entendent le général Rondot pendant 14 heures. Il en sort un procès-verbal d'une vingtaine de pages qui va précipiter la crise : le maître-espion a directement mis en cause Dominique de Villepin et Jacques Chirac qui lui auraient demandé d'enquêter sur Nicolas Sarkozy.
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La déposition qui ouvre aux juges les portes de Matignon
9 janvier 2004 : Rondot, Gergorin et Villepin évoquent l'affaire. Le Premier ministre pourrait être convoqué par la justice.
par Karl LASKE Liberation
QUOTIDIEN : samedi 29 avril 2006
Pour Dominique de Villepin, c'est le scénario du pire. Le 28 mars, lors de son interrogatoire par les juges chargés de l'affaire Clearstream, le général Philippe Rondot a placé le Premier ministre au centre de la manipulation sur les prétendus comptes bancaires détenus par des personnalités politiques à l'étranger. L'accusation ne vient pas d'une mouche du coche, mais d'un officier supérieur à la réputation sans tache, aujourd'hui à la retraite, chargé à l'époque de la coordination du renseignement au ministère de la Défense. Selon les extraits de cette audition, révélée par le Monde dans son édition de samedi, Philippe Rondot aurait été «convoqué» le 9 janvier 2004 par Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, au Quai d'Orsay, pour y évoquer les listings de Clearstream, dont on sait aujourd'hui qu'ils ont été falsifiés. «Monsieur de Villepin m'a alors fait part des instructions qu'il avait reçues au sujet de cette affaire des listings Clearstream de la part de Jacques Chirac», a exposé Rondot. Le ministre lui aurait fait «clairement entendre qu'il s'agissait de vérifier la validité de cette liste pour savoir si des personnalités citées possédaient effectivement un compte chez Clearstream». Selon le général Rondot, Dominique de Villepin n'aurait pas «découvert l'affaire» lors de cette réunion. «Le nom de monsieur Sarkozy a été évoqué», a-t-il précisé aux juges. La chronologie est périlleuse. Le corbeau a envoyé ses courriers au juge Van Ruymbeke en mai et juin 2004, soit plusieurs mois après la réunion au Quai d'Orsay.
Démentis en cascade. Vraisemblablement informé de la teneur de la déposition de Philippe Rondot, le Premier ministre a fait savoir, dans le Figaro de vendredi, qu'il avait rencontré le général pour lui demander de «procéder à des vérifications» au sujet non pas des comptes fumeux de Clearstream, mais «de l'affaire des frégates de Taiwan». Dans l'après-midi, un nouveau démenti était publié, sous la forme d'un entretien publié par le site Internet du Monde : «Il ne s'agissait en aucun cas de s'intéresser à des personnes mais bien à des réseaux et à des intermédiaires, souligne le Premier ministre. Nous n'avons jamais parlé de Nicolas Sarkozy comme possible bénéficiaire de comptes bancaires à l'étranger. Je suis formel sur ce point.» L'Elysée a également démenti «avoir demandé la moindre enquête» visant des personnalités politiques.
Dans sa déposition, Philippe Rondot fait aussi remonter l'origine de l'affaire à un rendez-vous, début novembre 2003, avec un proche de Dominique de Villepin, Jean-Louis Gergorin, actuel vice-président exécutif d'EADS (lire page suivante), qui lui aurait remis à cette occasion le premier listing incluant des noms de politiques. Gergorin est soupçonné depuis l'automne 2004 d'être l'un des corbeaux de l'affaire Clearstream, en particulier par les «sources» de la DST. A la lecture du listing, Philippe Rondot dit s'être «étonné de la présence d'hommes politiques de droite et de gauche». En novembre 2003, une enquête sur ce document lui est alors demandée par le ministère de la Défense. Le 15 novembre, Philippe Marland, directeur de cabinet de la ministre Michèle Alliot-Marie, lui transmet une demande d'investigations, limitée toutefois aux fonctionnaires et industriels cités.
«Un papier». Moins de deux mois plus tard, le général Rondot revoit Jean-Louis Gergorin dans le bureau de Dominique de Villepin lors de la réunion du 9 janvier. Le responsable d'EADS aurait sorti «un papier» de la poche intérieure de veste. «C'était le même listing qu'il m'avait remis en novembre 2003», a précisé Rondot. Lors de leur perquisition au domicile du général, les juges ont trouvé une fiche rédigée à la suite de la rencontre du 9 janvier. Assez explicite sur le caractère des entretiens. «Enjeu politique : N. Sarkozy. Fixation sur N. Sarkozy (réf. conflit J. Chirac/N. Sarkozy)», a cru bon d'écrire Rondot. Si des vérifications ou des confirmations sont attendues, c'est donc aussi visiblement dans un contexte d'exploitation politique.
Dans une note de synthèse à la ministre de la Défense, le général soulignait, en juin 2005, ne s'être «jamais intéressé aux hommes politiques cités, et notamment Nicolas Sarkozy». Devant les juges, il a rectifié : «J'ai écrit un tel mensonge pour me mettre à l'abri et protéger mon ministre et moi-même d'une accusation d'avoir participé à une opération douteuse au détriment de monsieur Sarkozy.» On ne peut en déduire pour autant qu'il a enquêté sur l'actuel ministre de l'Intérieur. «Jamais Villepin ne m'a demandé d'enquêter sur Sarkozy», a-t-il fait savoir, vendredi, à travers des proches. Plutôt saisi de la validité des listings, Rondot a dit avoir «senti le montage» entre avril et mai 2004. Il aurait même fait part de ses «doutes» à Villepin. Cette précision peut surprendre. En effet, en juillet 2004, peu après son arrivée au ministère de l'Intérieur, Dominique de Villepin a demandé une nouvelle enquête sur Clearstream, au patron de la DST cette fois. Dans son entretien au Monde, il a précisé, vendredi, ne «pas avoir eu connaissance» des conclusions du général Rondot avant octobre.
«Informaticien talentueux». En septembre 2004, les premiers rapports de la DST transmis à Villepin évoquent «la responsabilité de Jean-Louis Gergorin dans la rédaction et l'envoi de la première lettre anonyme». Plus tard, les services du contre-espionnage se font plus précis et mentionnent l'embauche par Gergorin d'un «informaticien talentueux», Imad Lahoud. Ce dernier a été entendu par les juges lui aussi. En mars 2003, Denis Robert, auteur de deux livres sur Clearstream, lui avait transmis les listings de comptes de la chambre de compensation luxembourgeoise qui semblent avoir servi de base à la falsification. Lors d'une conférence de presse, Imad Lahoud a nié une nouvelle fois, vendredi, toute implication (lire ci-dessous). Lahoud a été informaticien vacataire à la DGSE, sous les ordres de Rondot, avant d'être embauché chez EADS par Gergorin. Le Premier ministre semble décidément placé au milieu de cet échiquier. La semaine dernière, on évoquait l'éventualité d'une perquisition à Matignon. On peut spéculer désormais sur l'audition du Premier ministre.
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Villepin rattrapé par la tempete Clearstream
Contredisant les propos du Premier ministre, le général Rondot l'a décrit aux juges comme donneur d'ordre dès janvier 2004.
par Vanessa SCHNEIDER Liberation
QUOTIDIEN : samedi 29 avril 2006
Alerte rouge au sommet de l'Etat. Les derniers déroulements de l'affaire Clearstream ont porté un coup qui pourrait être fatal à un gouvernement déjà mal en point. Au centre de la tourmente : Dominique de Villepin qui, sorti en lambeaux de la crise du CPE, se retrouve accusé d'avoir au minimum menti, au pire d'avoir ourdi une véritable manipulation contre son rival Nicolas Sarkozy. Il se défend bec et ongles comme Jacques Chirac d'avoir cherché à nuire au ministre de l'Intérieur. Le locataire de la place Beauvau, qui sait que toute la majorité peut sortir laminée de cette affaire explosive, continue de jouer la solidarité avec le chef du gouvernement. Villepin, lui, assure dans une interview au Figaro publiée samedi qu'il ne «voit pas la nécessité» d'un remaniement de son équipe.
«Des instructions». Mais le Premier ministre apparaît bien mal en point après les déclarations du général Philippe Rondot. Selon le Monde, cet ancien conseiller pour les affaires de renseignement au ministère de la Défense, aujourd'hui à la retraite, a affirmé aux juges chargés de l'affaire Clearstream que «le nom de monsieur Sarkozy a été évoqué» comme un possible bénéficiaire d'un compte à l'étranger en lien avec la société financière au cours d'une réunion avec Dominique de Villepin, le 9 janvier 2004. Il aurait ajouté : «Monsieur de Villepin m'a alors fait part des instructions qu'il avait reçues au sujet de cette affaire des listings Clearstream de la part de Jacques Chirac.» Une version que conteste le Premier ministre. «Si le nom de Sarkozy a été cité, c'est seulement pour mettre en garde contre les risques de guéguerre entre services de renseignement», explique l'un de ses proches. Toujours selon le quotidien, les juges d'instruction ont saisi au domicile de Philippe Rondot une fiche rédigée à l'issue de cette réunion par le général, alors conseiller pour les affaires de renseignement au ministère de la Défense, dans laquelle il écrit : «Enjeu politique : N. Sarkozy. Fixation sur N. Sarkozy (réf. conflit J. Chirac/N. Sarkozy).» «Attention aux bouts de notes tronqués, aux éléments partiels», met en garde un conseiller de Matignon qui assure que Villepin a uniquement agi «pour défendre l'intérêt de l'Etat et la sécurité nationale».
Ayant pris connaissance de la publication imminente des explications de Rondot, le Premier ministre avait tenté de se défendre préventivement en demandant jeudi au Figaro de publier sa version des faits. Vendredi en fin de matinée, il a fait envoyer dans toutes les rédactions un argumentaire détaillé dans lequel il jure n'avoir «jamais» fait enquêter sur Sarkozy. «Il ne s'agissait en aucun cas de s'intéresser à des personnes mais bien à des réseaux et à des intermédiaires. Nous n'avons jamais parlé de Nicolas Sarkozy comme possible bénéficiaire de compte bancaire à l'étranger : je suis formel sur ce point», insiste le Premier ministre. Son entourage met au défi de trouver des preuves de demandes d'enquête de Villepin concernant Sarkozy : «Où sont les documents ? Où sont les rapports d'enquête que le général Rondot aurait donnés à Dominique de Villepin ? Ça n'existe pas ; il n'y a rien.»
Sarkozy sobre. Dans le même esprit de dénégation, Jacques Chirac s'est fendu d'un communiqué démentant «catégoriquement avoir demandé la moindre enquête visant des personnalités politiques» en liaison avec l'affaire Clearstream. L'Elysée a précisé que, «depuis son entrée en fonction, le président de la République a agi pour la moralisation des marchés internationaux et pour la lutte contre les réseaux mafieux. Il a toujours donné à ses gouvernements successifs des orientations en ce sens».
Persuadé de longue date de l'implication de la chiraquie dans la manipulation dont il a fait l'objet, Nicolas Sarkozy fait preuve depuis quelques jours de sobriété pour commenter les informations qui accréditent sa thèse. Après avoir déjeuné avec Dominique de Villepin jeudi, le patron de l'UMP a joué l'apaisement le soir sur TF1, se contentant de regretter de n'avoir pas été informé qu'un rapport l'avait blanchi. Vendredi, en déplacement en Corse, il a refusé de commenter le témoignage du général Rondot : «A partir du moment où les commissions rogatoires sont rentrées et que j'ai eu deux commissions rogatoires internationales, on sait que je n'ai pas» de comptes à l'étranger. «La justice est saisie», a-t-il conclu. Depuis son exil québecois, Alain Juppé s'est fait, lui, juge de paix des querelles de son camp. L'ancien Premier ministre, qui a longtemps couvé Villepin avant de s'en éloigner, et s'est souvent frotté à Sarkozy par le passé, a déploré vendredi les «rivalités personnelles exacerbées» de son camp. «Je ne peux pas manquer de dire toute la peine que j'ai à voir la lutte fratricide qui déchire la droite française», a-t-il déclaré, à Montréal, devant la chambre de commerce française au Canada, à l'occasion d'une conférence sur... «les chances de la France».
«Affaire d'Etat». La gauche, elle, n'a pas vraiment compati. Julien Dray, porte-parole du PS, a estimé que l'enquête judiciaire prenait «la dimension d'une affaire d'Etat», après la révélation de nouveaux éléments «d'une extrême gravité» : «La parole des plus hautes autorités est mise en cause.» Le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault a demandé de constituer une commission d'enquête parlementaire. Pour le député de Saône-et-Loire Arnaud Montebourg : «La preuve est faite de l'existence d'un cabinet noir au sommet de l'Etat UMP». «L'équipe de l'UMP n'a aucune légitimité pour rester au pouvoir, a-t-il déclaré. La Ve République pourrit par la tête.»
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Clearstream : la confession qui contredit M. de Villepin
LE MONDE | 28.04.06 | 11h07 • Mis à jour le 28.04.06 | 19h28
Les noms de Dominique de Villepin et de Jacques Chirac figurent en toutes lettres dans l'enquête sur les méandres de l'affaire Clearstream. C'est en effet en invoquant des instructions du chef de l'Etat que le premier ministre aurait commandé, en janvier 2004, une enquête confidentielle sur des soupçons de corruption dont l'une des cibles était Nicolas Sarkozy. Telle est la principale révélation issue des confessions du général Philippe Rondot, ancien conseiller du ministère de la défense pour les questions de renseignement, recueillie le 28 mars par les juges Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, qui s'efforcent de démêler l'imbroglio de cette manipulation au cœur de l'Etat.
Au terme de ce témoignage, le chef du gouvernement apparaît nettement mis en cause, en dépit de ses efforts d'apaisement – conjugués avec ceux de M. Sarkozy, après un déjeuner en tête-à-tête, jeudi 27 avril.
Informé de la teneur de ces déclarations, qui ont suscité un vent de panique au sommet du pouvoir, M. de Villepin a pris les devants dans Le Figaro du vendredi 28 avril, il admet avoir lui-même demandé au général Rondot de "faire procéder aux vérifications nécessaires" à la suite de "rumeurs" évoquant le versement de commissions en marge de la vente des frégates de Taïwan, en 1991. Il assure toutefois que sa demande ne visait aucun homme politique; les noms de "personnalités", dit-il, ne seraient apparus parmi les bénéficiaires prétendus de fonds occultes qu'"au printemps 2004".
Si elle coïncide avec la version donnée, la veille, par Michèle Alliot-Marie après sa mise en cause dans L'Express, Le Point (Le Monde des 27 et 28 avril), cette présentation est contredite sur plusieurs points essentiels par les déclarations du général Rondot, consignées dans un procès-verbal de vingt pages établi au terme de quatorze heures d'audition.
Figure de l'espionnage français, M. Rondot est apparu au centre de l'affaire depuis la découverte de ses relations avec les deux personnages soupçonnés d'avoir fomenté la transmission à la justice de listings bancaires falsifiés : Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud, hauts dirigeants du groupe industriel EADS. Aussi les juges avaient-ils perquisitionné à son domicile, saisissant ses archives, avant de le convoquer en qualité de témoin.
Des documents découverts et de son propre récit, il ressort d'abord que l'ancien agent secret a effectué une enquête sur ordre du ministère de la défense et non de M. de Villepin, alors ministre des affaires étrangères.
Cette consigne lui fut donnée par le directeur du cabinet de Mme Alliot-Marie, Philippe Marland, le 15 novembre 2003, soit dix jours après que M. Rondot eut reçu, des mains de M. Gergorin, un "listing informatisé" incluant patronymes, numéros de comptes, dates et mouvements de fonds et présenté par l'homme d'EADS comme extraits du système informatique de Clearstream, établissement financier dont le siège est à Luxembourg. A l'inverse de ce que déclare M. de Villepin, l'officier affirme s'être d'emblée "étonné de la présence d'hommes politiques de droite et de gauche" sur ce document. Cette gêne était visiblement partagée au ministère de la défense; si bien que les instructions de M. Marland préconisaient de circonscrire les investigations aux seuls hauts fonctionnaires des services de renseignement (direction général de la sécurité extérieure [DGSE], direction de la surveillance du territoire [DST] et renseignements généraux) et membres des milieux industriels sensibles cités sur la liste, à l'exclusion de tout homme politique.
Le général raconte avoir été ensuite "convoqué" par M. de Villepin au Quai d'Orsay, le 9 janvier 2004. Il se serait trouvé en présence de M. Gergorin, dont il souligne les liens anciens avec le futur premier ministre : "M. de Villepin connaît depuis très longtemps M.Gergorin, pour avoir travaillé sous ses ordres au conseil d'analyse et de prévision [du Quai d'Orsay]", que le second a dirigé de 1973 à 1984.
Suit ce récit : "Gergorin a sorti de sa poche intérieure de veste un papier. C'était le même listing qu'il m'avait remis en novembre 2003. M. de Villepin m'a alors fait part des instructions qu'il avait reçues au sujet de cette affaire des listings Clearstream de la part de Jacques Chirac." Le ministre lui aurait alors demandé d'outrepasser ses consignes initiales pour s'intéresser aux hommes politiques cités. M. de Villepin, souligne-t-il, lui fit "clairement entendre qu'il s'agissait de vérifier la validité de cette liste pour savoir si les personnalités citées possédaient effectivement un compte chez Clearstream" .
Outre qu'elle infirme la chronologie livrée par M. de Villepin, cette confession présente le premier ministre comme ayant su dès l'origine que la source des listings truqués était l'un de ses proches, à savoir M. Gergorin, et non de simples "rumeurs" soulevant "le problème de la moralisation des grands contrats" , comme il le déclare au Figaro. Le général Rondot affirme que "lors de cette réunion [du 9 janvier 2004], M. de Villepin n'a pas découvert l'affaire", mais qu'il s'en était déjà entretenu avec M. Chirac et souligne que dès cette date, "le nom de M. Sarkozy a été évoqué" – ce qui confirme que celui-ci figurait bien parmi les objectifs de l'enquête à mener.
Retrouvée par les juges au domicile du général, la fiche rédigée à l'issue de la réunion l'atteste plus encore. M. Rondot y avait tracé, à la main, les mots suivants, traduisant l'impression générale que lui avait laissée la conversation : "Enjeu politique : N. Sarkozy. Fixation sur N. Sarkozy (ref. conflit J.Chirac/N. Sarkozy)". Les agendas saisis chez M. Rondot mentionnent neuf rendez-vous ultérieurs avec M.de Villepin – dont l'ordre du jour n'est pas connu.
Un an et demi plus tard, en juin 2005, le général écrivait, dans une note destinée à Mme Alliot-Marie : "Nous ne nous sommes jamais intéressés aux hommes politiques cités, et notamment Nicolas Sarkozy." Mais après des heures d'interrogatoire, l'ancien agent a fini par reconnaître avoir menti : "J'ai écrit un tel mensonge, a-t-il déclaré, pour me mettre à l'abri et protéger mon ministre et moi-même d'une accusation d'avoir participé à une opération douteuse au détriment de M.Sarkozy." Cet aveu met en cause Mme Alliot-Marie en plus du premier ministre et – indirectement – du chef de l'Etat, expliquant les perquisitions conduites dans le bureau de la ministre de la défense, le 13 avril.
Un autre élément compromet par ailleurs M. de Villepin, accréditant sa relation privilégiée avec MM. Gergorin et Lahoud : en mars 2004, ce dernier fut interpellé dans le cadre d'une "affaire privée", se souvient M. Rondot, et la police trouva sur lui une lettre de M. Gergorin indiquant qu'il était "investi d'une mission de lutte antiterroriste" pour les services secrets. Informé, le général aurait téléphoné à M. Gergorin pour le sermonner vivement. "Quelques moments après, assure-t-il, j'ai reçu un coup de téléphone de M. de Villepin, qui m'a demandé de faire libérer Lahoud" – ce qui semble s'être effectivement produit.
Le général a en tout cas certifié aux juges avoir "senti le montage dès le mois de mai 2004" et en avoir alors informé Mme Alliot-Marie, après avoir "fait part de [ses] doutes à M. de Villepin en avril 2004". A cette même époque, débutaient les envois anonymes de listings de Clearstream au juge Renaud Van Ruymbeke, chargé de l'instruction sur le contrat des frégates de Taïwan, assortis d'invitations insistantes à prolonger ses recherches – ce que le juge fit, avant de conclure, lui aussi, à une probable manipulation.
Entre-temps, M. de Villepin était devenu ministre de l'intérieur. C'est alors qu'il commandait, après la publication des documents truqués dans Le Point, en juillet 2004, une seconde enquête, cette fois à la DST. Il semble pourtant établi qu'il en connaissait d'avance les conclusions : celles-ci dénoncèrent, de fait, une "manipulation", pointèrent le rôle trouble de M. Gergorin, mais ne furent portées à la connaissance ni de la justice ni de M. Sarkozy.
Gérard Davet et Hervé Gattegno