Evolution dans la connaissance des discriminations ou rester bien cachotier : that is a question !
Statistiques ethniques :les enjeux du débat
Cécilia Gabizon
17/03/2009
Le commissaire à la Diversité, Yazid Sabeg, remet cette semaine son rapport à Nicolas Sarkozy.
Chassez les statistiques ethniques du débat. Elles reviennent aussitôt. Le candidat Sarkozy était pour. En décembre, le président Sarkozy s'est prononcé contre mais, face à la complexité de la question, a nommé Yazid Sabeg commissaire à la Diversité et l'a chargé d'un rapport sur le sujet. Vendredi, Yazid Sabeg devrait dévoiler son plan et proposer que l'on modifie la loi pour compter les Noirs et les Arabes. Jusque-là, la France tentait de garantir à chacun l'égalité de traitement.
Dans l'idéal, ce système donne sa chance aux meilleurs, quelle que soit l'origine ou la couleur de peau. La réalité est plus mitigée. Au nom de ces difficultés, certains demandent que l'on garantisse non plus l'équité du processus de recrutement, mais son résultat. Afin de refléter, dans les entreprises, l'administration ou à la télé, la composition ethno-raciale de la société.
Dans l'absolu, il faudrait alors imposer quelque 10 % de Beurs et 5 % de Noirs dans les grandes écoles, sur le petit écran, dans l'entreprise, en politique. Une méthode aux résultats rapides, mais brutale en période de crise. Qui risque de dresser «Benoît contre Mohammed», selon les termes du président. Dès lors, d'autres spécialistes proposent des statistiques ethniques, «pour faire le point», sans quotas. Une mesure en demi-teinte qui pourrait favoriser l'étiquetage communautaire, sans résoudre les discriminations, rétorquent leurs adversaires. L'opinion, elle, reste attachée au modèle français qui considère des individus et non des communautés. Près de 55 % des Français interrogés dans un récent sondage ne croient pas à l'efficacité de ces mesures. Le Conseil constitutionnel comme la commission présidée par Simone Veil refusent d'ailleurs ce dénombrement des minorités, sans base scientifique, et n'ont autorisé que ponctuellement des études de ressenti encadrées par la Cnil. Cependant, à gauche, comme à droite, les partis semblent acquis à l'idée qu'il faudra compter.
• Pourquoi compter ? Il y a quinze ans, la France opposait encore avec fierté son modèle de métissage à la ségrégation américaine. Aujourd'hui, les immigrés maghrébins sont trois fois plus au chômage que les nationaux. Pour certains, la cécité raciale ferait le lit de la discrimination. Refuser de compter reviendrait à cautionner. Les chefs d'entreprise eux-mêmes regrettent l'absence de tableaux de bord pour agir. Au sein des partis politiques, le comptage gagne des adeptes, ralliés sur un concept simple : «Il faut faire quelque chose.» Mais selon que l'on recense des appartenances ethniques, raciale, voire religieuse, ou que l'on constate des parcours de migrations, les résultats seront fort différents pour le devenir de la société française.
• Qui compter ? Faut-il dénombrer les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les Blancs, les musulmans, les juifs, tous ceux qui s'estiment discriminés ou juste les minorités visibles ? Quid des Kabyles ou encore des harkis ? «Tant d'années à tenter de se fondre dans la masse des Français, pour finalement cocher la case arabe serait douloureux», assure Charles Kerchouche, fils de harki. Les métis devront-ils, à l'américaine, se considérer comme Noirs ? Les opposants au comptage ethno-racial regrettent cette prime à «ce qui sépare, à la différence, qui va devenir le facteur explicatif pour tout et va figer des races pour longtemps», insiste le délégué à l'égalité des chances des ultramarins, Patrick Karam.
• Comment compter ? Chaque méthode présente vertus et effets pervers. Yazid Sabeg propose que les salariés volontaires déclarent anonymement s'ils sont arabes, noirs... Cela donne l'avantage d'éviter un fichier ethnique. Mais reste en revanche une estimation assez floue, sans référentiel, et renvoie à «une appartenance communautaire». Si les Africains et leurs descendants semblent prêts à se déclarer «Noirs, car on ne risque pas d'être pris pour des Blancs», assure Louis-George Tin, du Cran, les Maghrébins se montrent très réticents. Ils redoutent d'être renvoyés sans cesse à leur origine. Pour éviter l'assignation communautaire, le Haut Conseil à l'intégration, tout comme la communauté des chercheurs, proposent la méthode géographique. Elle constate un parcours et repose sur la statistique publique. L'Insee peut, d'ores et déjà, recenser la nationalité et le lieu de naissance des individus et de leurs parents. Cela permet de faire émerger des statistiques sur la deuxième génération, de suivre son parcours scolaire et professionnel et d'adapter les politiques publiques. Tandis que la troisième génération retourne à l'anonymat de l'intégration.
Le commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances favorable à une mesure statistique de la diversité
AP | 06.03.2009
Sans parler de statistiques ethniques, le commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances Yazid Sabeg propose de mettre en place des outils statistiques de la "diversité" afin "de mesurer l'ampleur des discriminations et l'efficacité des politiques publiques".
Dans "Le Monde" daté de samedi, M. Sabeg précise qu'il proposera à Nicolas Sarkozy de soumettre au Parlement un projet de loi "visant à rendre licite la mesure de la diversité", avec notamment la mise en place d'un comité de réflexion, "très pluraliste", chargé de définir les modalités d'application de ce dispositif de mesure.
"Il s'agit de demander aux personnes comment elles se définissent, ce qu'elles ressentent", explique le commissaire à la Diversité. "Il ne s'agit pas d'établir des fichiers mais de mesurer les facteurs discriminants autres que sociaux", excluant toute référence au lieu de naissance, à la nationalité des parents ou au patronyme.
"A l'heure où l'on se soucie de la cohésion nationale, il n'est pas pertinent de renvoyer constamment les individus à leurs origines", assure néanmoins M. Sabeg. Lors d'un discours le 17 décembre dernier à Polytechnique, Nicolas Sarkozy avait déclaré que "la question d'une action publique volontariste fondée sur des critères ethniques ou religieux doit être close", ajoutant: "Je pense que ce n'est pas la bonne grille de lecture".
Néanmoins, le chef de l'Etat avait souhaité que la France se dote "d'outils statistiques" qui "permettent de mesurer sa diversité, pour identifier précisément les retards et mesurer ses progrès". "Ces instruments devront reposer sur des méthodes objectives et incontestables" et ne "pas traduire une lecture ethnique de notre société". Pour lui, "c'est par le critère social qu'il faut prendre le problème, parce que les inégalités sociales englobent toutes les autres".
Yazid Sabeg estime que "dans le monde de l'entreprise, disposer d'outils statistiques est primordial. C'est ainsi que les entreprises pourront, par exemple, inscrire dans leur bilan les actions qu'elles développent en faveur de la diversité, ainsi que les résultats obtenus en termes de recrutement et de progression de carrière des femmes, des minorités visibles, des handicapés".
Opposé à l'instauration de quotas en politique, le commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances juge que "ce serait un aveu d'échec, qui signifierait que nous n'avons pas la capacité de refléter spontanément dans notre vie publique la réalité de la société". "Les partis doivent enfin s'emparer de cet enjeu. Pour avancer, il faudra peut-être en passer par l'incitation financière".
"Je proposerai une charte que les partis devront transcrire dans leurs statuts", annonce-t-il avec d'autres mesures comme "déterminer, dans les classes préparatoires aux grandes écoles, un pourcentage d'élèves issus des filières technologiques et professionnelles (STI) de l'enseignement secondaire". "Ce qui permettra d'atteindre l'objectif, voulu par le président, de 30% de boursiers dans chaque classe préparatoire".