Pour la cause, un recadrage efficace :
«Indigènes» dénonce la condition des soldats venus des colonies combattre pour la libération de la France.
Par Didier PERON
Liberation QUOTIDIEN : Lundi 25 septembre 2006 - 06:00
Indigènes de Rachid Bouchareb, avec Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila, Bernard Blancan. 2 h 08.
Dès après 1945, le cinéma a puisé dans l'histoire de la France de la Seconde Guerre mondiale encore fumante la matière d'un nombre incalculable de fictions qui déclinèrent quelques grands thèmes honte de la collaboration, héroïsme de la Résistance, heures épiques de la Libération... propres à cimenter l'identité nationale. Parfois au prix du mensonge cocardier, ou au moins d'approximations, et souvent en instaurant un rapport tendu entre vérité factuelle et instruments de la fiction, comme l'ont encore montré les polémiques suscitées à leur sortie par Lucie Aubrac (1997) de Claude Berri ou Laissez-passer (2002) de Bertrand Tavernier.
Vision «blanchie». Avec Indigènes, Rachid Bouchareb opère un recadrage brutal de la vision que le cinéma nous donne de cette époque en exhibant une pièce du dossier jusqu'ici maintenue hors champ : la place des soldats des colonies (Afrique du Nord et Afrique subsaharienne) dans la marche victorieuse des troupes de la Libération contre l'occupation nazie. Pour la première fois, un film agglomère les moyens de la reconstitution historique à grand spectacle et un casting d'acteurs de premier plan (dont une star de la carrure de Jamel Debbouze, par ailleurs coproducteur) pour corriger la vision mutilée que le grand public continue d'avoir de cette période, vision systématiquement «blanchie» au détriment des goums et spahis maghrébins et autres tirailleurs sénégalais.
Indigènes commence donc en 1943 en Afrique du Nord. Un recruteur arpente les ruelles des bleds pour inciter les hommes à rejoindre l'armée afin de libérer la «mère patrie» de l'envahisseur nazi. Les candidats se bousculent et le récit nous permet de suivre le parcours de quatre d'entre eux, depuis les premiers combats sur les contreforts brûlants de la Sicile jusqu'aux coups de feu avec l'ennemi en déroute dans un village alsacien. Saïd (Jamel Debbouze), Yassir (Samy Naceri), Messaoud (Roschdy Zem) et Abdelkader (Sami Bouajila) n'ont jamais foulé le sol français, auquel ils se sentent néanmoins intimement liés. Tous les quatre servent sous les ordres d'un sergent pied-noir, Martinez (Bernard Blancan), figure ambivalente, pris entre le désir de protéger ses hommes (une majorité de ruraux illettrés) et la peur d'être confondu avec eux. Car ses soldats, «musulmans», «autochtones», «indigènes», découvrent peu à peu que, bien que se battant au service d'une juste cause, ils n'en tireront aucune réciprocité en leur faveur.
L'inégalité règne partout : les rations alimentaires, la solde, le barda, les permissions (ils n'en ont pas !), la vitesse de promotion dans la hiérarchie militaire... Ainsi, Abdelkader, le plus instruit des quatre, se forge une conscience révoltée au fil des vexations que lui infligent des supérieurs désinvoltes. Il reste cependant fidèle à son désir premier, celui d'une reconnaissance fondée sur les actes accomplis et non les fausses dissymétries de l'appartenance ethnique.
La charge émotionnelle du film tient à l'évidente iniquité du sort réservé à ces soldats régulièrement traités de « bougnoules » entre deux raids épouvantables, mais aussi à la duperie dont ils sont les jouets. Leur sang n'achète que la liberté reconquise de leurs maîtres.
Bons sentiments. Le film n'est pas seulement une entreprise de réhabilitation, il entend inscrire dans le patrimoine national des images inédites, ou abolies : villageois provençaux accueillant dans la liesse les soldats arabes et noirs, face-à-face dans le paysage d'un bourg de l'Est entre des soldats nord-africains et des escouades allemandes, etc. Pour séduire et convaincre, Bouchareb ne lésine pas sur les bons sentiments, et les soldats des colonies sont ici sans exception des braves gars incapables de la moindre faute ou indignité. Car c'est bien le sujet (ou l'intention positivante, si l'on veut) qui dicte l'action et programme intégralement la conduite de personnages qui ne sauraient porter préjudice à la cause plaidée. En ce sens, Indigènes apparaît aussi comme un film militant d'une grande efficacité
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Indigènes, plaidoyer pour la reconnaissance
Primé à Cannes, le film de Rachid Bouchareb retraçant le parcours de quatre « indigènes » engagés dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale sort dans les salles le 27 septembre.
21/09/2006
Anciens Combattants
Indigènes est un plaidoyer pour la reconnaissance et contre les injustices. En donnant vie à quatre Algériens venus s’engager dans l’armée pour « sauver la Mère-patrie » en 1943, le réalisateur Rachid Bouchareb (Bâton Rouge, Little Senegal) dénonce à la fois les humiliations subies par les 130 000 soldats indigènes (puisqu’ils étaient nommés ainsi dans les documents officiels) pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occultation de cette page d’Histoire de France dans la mémoire collective et les manuels scolaires, ainsi que l’absence de réparation et de reconnaissance que les survivants connaissent à travers le problème de la cristallisation des pensions. C’est d’ailleurs sur ce message éminemment militant et ancré dans l’actualité que se clôt le film.
Néanmoins, Rachid Bouchareb « ne voulait pas être didactique » en se contentant de réaliser un documentaire. L’élaboration de son scénario (coécrit par Olivier Lorelle) a duré deux ans et demi. Le temps d’effectuer des recherches au service de documentation des armées à Vincennes et dans des bibliothèques, de rencontrer des soldats survivants, en France comme au Maroc, et de rédiger vingt-cinq versions « pour dépasser l’Histoire et se concentrer sur la matière humaine, sur les petits détails du quotidien qui restituent la vie mieux que tous les discours ».
En 1943, dans les montagnes algériennes, quatre « indigènes » s’engagent dans l’armée française en reconstruction. Il s’agit alors d’effectuer la reconquête de l’Europe et de libérer la France. Il y a là Saïd (Jamel Debbouze), un gardien de chèvres introverti, Messaoud (Roschdy Zem), qui a une vision idéalisée de la France et qui est fier de s’engager, Yassir (Sami Naceri), un mercenaire qui espère surtout gagner de l’argent et enfin Abdelkader. Sachant lire, écrire et parler le français, il est promu caporal. Lui aussi croit aux valeurs de la France, mais la réalité engendrera chez lui une déception forte bien que contenue. Incarné par Sami Bouajila, le parcours d’Abdelkader n’est pas sans rappeler celui de Ben Bella, engagé dans les forces françaises à cette époque avant de devenir le premier président de l’Algérie indépendante. C’est d’ailleurs avec le sergent Martinez le personnage le plus complexe et le plus intéressant du film. Martinez n’est pas un « indigène » mais un pied-noir. Comme l’explique son interprète (Bernard Blancan, primé à Cannes comme ses quatre autres partenaires d’affiche), il « démarre dans la caricature et se révèle peu à peu. Vis-à-vis de sa base, il est un chef aux ordres de sa hiérarchie jusque dans les injustices, mais aux yeux de ses supérieurs, il plaide souvent la cause de ses hommes ». Il nourrira même une certaine forme d’amitié inattendue avec le jeune Saïd qui prendra ainsi confiance en lui et deviendra un homme.
Revendicatif sans être revanchard
Ces cinq personnages vont participer à la Libération, de l’Algérie à l’Alsace. C’est d’abord l’Italie et les pentes du Mont-Cassin. Cette scène de bataille, presque dès l’ouverture du film, plonge directement le spectateur au cœur du combat. Malheureusement pour les amateurs du genre, il faut attendre la fin du film et le combat dramatique livré par les Indigènes pour défendre un petit village alsacien, en janvier 1945, pour retrouver une scène de guerre d’intensité. Entre temps, la Libération de la France (Provence et vallée du Rhône jusqu’au Vosges) est surtout rythmée par une succession de scènes inégales même si toutes ont leur signification. Il s’agit de montrer les brimades et les vexations vécues par les indigènes, l’inégal traitement qu’ils subissent par rapport à leurs frères d’armes français. Pas de permission, pas de tomates, pas de chaussures, aucune considération. A Marseille, Messaoud s’éprend d’une jeune femme. Les lettres qu’il lui envoie plus tard sont inévitablement censurées.
Si les scènes ont parfois du mal à s’enchaîner, si l’abondance de bons sentiments développe les clichés, l’essentiel demeure : une profonde sincérité. Une sincérité visible dans le jeu des acteurs, qui méritent sans nul doute leur prix collectif d’interprétation à Cannes. Samy Naceri a par exemple dû apprendre l’arabe, -qu’il ne connaissait pas-, puisque les héros s’expriment entre eux dans cette langue. « On a donné nos tripes », résume-t-il pour montrer l’implication des acteurs. Jamel Debbouze a quant à lui coproduit le film.
Indigènes ne marquera pas le spectateur par sa mise en scène, sans faille ni invention, mais par la sincérité du message délivré. « Ce n’est pas un film contre qui que ce soit, c’est un film pour la mémoire et l’honneur de ceux à qui nous devons aussi notre liberté », insiste Samy Naceri.
Le film est revendicatif sans être revanchard, chargé d’émotion sans verser dans le pathos. Destiné à éclairer le grand public sur une page d’histoire, il peut aussi servir de point de repère pour certaines jeunes dont les familles sont originaires d’Afrique du Nord. A la condition toutefois de bien saisir le sens du film, Rachid Bouchareb ayant exclusivement centré son récit sur les quatre soldats « indigènes » et leur sergent pied-noir. L’absence de soldats français (hormis aux postes de commandement) ne doit cependant pas laisser croire que ce sont seulement les indigènes qui ont libéré la France même si leur rôle doit impérativement être réhabilité. L’historien Daniel Lefeuvre indiquait dans le quotidien Les Echos que le pourcentage de mobilisés pour une classe d'âge « était de 45 % pour les pieds-noirs et proche de 9 % pour les colonisés.»
Pour le reste, Indigènes est un film salutaire qui impose à tous une réflexion sur l’identité française.
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FRANCE • Ces soldats "indigènes" enfin reconnus
Jacques Chirac a annoncé l'alignement des pensions des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale issus des ex-colonies sur celles de leurs homologues français. Cette décision coïncide avec la sortie du film Indigènes, de Rachid Bouchareb, qui rappelle avec émotion le rôle de ces soldats de la liberté.
Le Courrier International
"Ils ont bel et bien existé", souligne El-Watan à propos de l'histoire des anciens combattants issus des colonies ayant lutté contre l'occupant nazi, et dont Rachid Bouchareb a fait les héros de son film Indigènes. Ce sont "les oubliés de la Seconde Guerre mondiale" pour La Libre Belgique, "les autres libérateurs de la France" selon La Vanguardia.
Jamais, sans doute, ces vétérans n'ont eu droit à une telle couverture médiatique, qui plus est dans la presse internationale. Un hommage tardif mais salutaire. Le mérite de ce rappel revient au réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb, qui, "comme il l'a fait dans Little Senegal pour la communauté africaine de New York, non seulement donne la parole aux anciens combattants, mais encore restitue leur héroïsme à dimension humaine, avec tout ce que cela comporte : les doutes, les peurs, mais surtout le courage dans les combats et l'engagement pour l'égalité promise au sein de l'armée française mais jamais appliquée dans les faits", commente El Watan, qui s'est rendu à Oran, où le film a été projeté en avant-première.
"La réalité influence le cinéma autant que le cinéma influence la réalité", note El Mundo de Madrid. Indigènes, en tout cas, a déjà influencé la politique. Emu par le film, qu'il a vu lui aussi en avant-première, le président Jacques Chirac a annoncé le 27 septembre, jour de la sortie du film dans les salles françaises, sa volonté d'aligner les pensions des anciens combattants des ex-colonies françaises sur celles de leurs frères d'armes français. Une décision d'autant plus remarquable qu'elle a été inscrite dans le budget et sera applicable dès 2007, pour un coût global de 110 millions d'euros par an, selon le ministre délégué aux Anciens Combattants, Hamlaoui Mekachera. Quelque 80 000 anciens combattants de l'armée française de 23 nationalités différentes, dont essentiellement des ressortissants du Maghreb et de l'Afrique subsaharienne, devraient bénéficier de cette mesure de revalorisation.
La Liberté d'Alger souligne que "des mesures adoptées en 1959, puis en 1979 et en 1981, gelaient les pensions et les retraites des anciens militaires étrangers de l'armée française et les transformaient en indemnités non indexables sur le coût de la vie. Ces mesures ont été considérées par bon nombre d'observateurs comme une spoliation en bonne et due forme, un ultime réflexe colonialiste."
"Jacques Chirac lui-même était au courant de cet état de fait depuis longtemps... Lors de la campagne présidentielle de 1995 il avait promis de régler les choses, et en 2002 il avait réitéré sa promesse. Le 14 juillet dernier, il y a de nouveau fait référence", note La Vanguardia. A cette dernière date, selon le quotidien catalan, "l'effet Indigènes, primé au festival de Cannes au mois de mai, a commencé à prendre corps. Mais il aura fallu attendre l'avant-première du film – qui sort aujourd'hui dans 500 salles en France – pour que l'évidence frappe la conscience des Français."
La revalorisation des pensions est "une demande que les associations des anciens combattants n'ont eu de cesse de réclamer ces dernières années", note la Liberté, qui rappelle que 40 000 vétérans vivant en Algérie et au Maroc sont concernés. Dans le quotidien dakarois Wal Fadjri, le directeur de l'Office national des anciens combattants du Sénégal (ONACS), Alioune Camara, salue la décision du président Chirac. Mais "il ne faut pas qu'elle se limite à la seule retraite des combattants. La pension de retraite après quinze ans de service et la pension d'invalidité doivent également être prises en considération." Le journal note que, "pour toutes ces pensions, les anciens combattants sénégalais n'ont que le tiers de ce que touchent leurs frères d'armes français". El Mundo souligne par ailleurs une autre limite à la "mauvaise conscience de l'Etat" français : "l'absence de compensation à titre rétroactif".
Philippe Randrianarimanana