Publicité

Un désastre financier et un dossier aux multiples zones d'ombres. Les conditions de rachat de la start-up canadienne Uramin par Areva sont au cœur de la bataille entre l'ancienne présidente du directoire, Anne Lauvergeon – qui a quitté ses fonctions en juin – et le numéro 1 du nucléaire français.

 

Tempête chez Areva. Luc Oursel a remplacé Anne Lauvergeon à la tête du groupe nucléaire depuis six mois, mais cette succession n'en finit pas de faire des vagues. Cette semaine, l'avocat de l'ancienne dirigeante a assigné le groupe en référé pour non-paiement des indemnités de départ de sa cliente: 1,5 million d'euros en tout, dont 500.000 au titre d'une clause de non-concurrence. «La situation est inimaginable quand on sait qu'il s'agit de la personne qui a créé l'entreprise et qui l'a dirigée pendant dix ans», souligne un observateur.

 

 

•L'acquisition d'Uramin

En 2006-2007, le cours de l'uranium s'envole sur les marchés mondiaux, dépassant alors les 100 dollars la livre. Face à cette montée, le groupe nucléaire français Areva souhaite sécuriser son approvisionnement. Le 15 juin 2007, il annonce une offre publique d'achat d'une junior entreprise canadienne, Uramin, qui dispose de permis miniers dans plusieurs pays d'Afrique, en Namibie (Trekkopje), en Centrafrique (Bakouma) et en Afrique du Sud (Ryst Kuil).

Pourtant, Uramin n'était pas la cible prioritaire d'Anne Lauvergeon. A l'époque, l'Etat a mis son veto à l'acquisition du géant australien Olympic Dam et par manque de réactivité, Areva n'a pu acquérir la société australienne Summit Resources.

L'offre est finalisée en juillet de la même année pour un montant de 2,5 milliards de dollars américains (soit 1,82 milliard d'euros), ce qui en fait l'une des plus importantes acquisitions de l'histoire du groupe, détenu à 87 % par l'Etat. Un "beau succès", estimait alors l'Agence des participations d'Etat, un service rattaché au ministère de l'économie, des finances et de l'industrie.

 

 

•Déroute du projet

Mais les ressources des mines d'uranium de la start-up canadiennes se sont révélées moins riches qu'escompté. Le 12 décembre, Luc Oursel, actuel président du directoire d'Areva, annonce une dépréciation de 1,46 milliard d'euros de sa filiale minière, soit une perte de 80 % de la valeur de rachat d'Uramin. Motifs invoqués : des réserves apparemment surévaluées, une chute des prix de l'uranium – en 2007, Goldman Sachs, notamment, prédisait que la livre d'uranium atteindrait 200 dollars, elle s'échange aujourd'hui à près de 50 dollars – ou encore de capacités de production finalement pas mises en place. Ce fiasco financier alimente aussi les soupçons de tromperie, déjà présents depuis plusieurs mois.

Car d'autres éléments viennent renforcer le climat de suspicion autour de ce dossier. Le cours du titre Uramin a été multiplié par six pendant les six mois précédant l'acquisition de la société minière par Areva, passant de 300 millions d'euros lors de son entrée en Bourse en décembre 2006 à 1,8 milliard en 2007. Un rapport de Goldman Sachs pour EDF, daté du mois d'avril 2007 et révélé fin décembre 2011 par L'Express, soulignait les risques concernant le rachat de la société d'exploration Uramin.

 

UraMin ne vaut plus rien ou presque
Mais ce litige ne constitue que la partie émergée d'un conflit bien plus sen­sible: le rachat par Areva en 2007 de la société UraMin, cotée à l'époque au Canada, propriétaire de gisements en Namibie, en Afrique du Sud et en République centrafricaine. Une acquisition de 1,8 milliard d'euros à l'époque, qui a justifié ensuite de lourds investissements et qui, en décembre, a fait l'objet de la part de la nouvelle direction d'une dépréciation de 1,46 milliard.

Autrement dit, UraMin ne vaut plus rien ou presque. Dans l'entourage du conseil de surveillance du groupe nucléaire, on indique que tant que les conditions de cette opération catastrophique n'auront pas été complètement éclaircies, Anne Lauvergeon ne touchera pas ses indemnités.

À la fin de l'année dernière, Areva a diligenté trois de ses administrateurs pour réaliser un audit de l'affaire UraMin. Les conclusions sont attendues pour la fin du mois de février.

 

 

•Deux enquêtes internes
En interne, l'opération de rachat des gisements soulève aussi de nombreuses questions. Le 25 décembre, Le Journal du dimanche dévoile que deux enquêtes avaient été commanditées début 2010 pour clarifier ses conditions d'acquisition. A l'époque, Anne Lauvergeon est candidate à sa propre succession pour un troisième mandat à la tête d'Areva.

 

Ainsi, en mars 2010, une première recherche a été confiée par la direction du patrimoine du groupe à la société d'intelligence économique Apic. Dans un entretien au Parisien, daté du vendredi 13 janvier (), Marc Eichinger, l'auteur du document confidentiel, affirme que le groupe nucléaire a été victime d'une "escroquerie". "Areva n'avait rien à faire avec Uramin, société qui n'avait aucune production ni aucune ressource prouvée", explique-t-il. L'expert financier avance "un soupçon de délit d'initié avec des opérateurs ayant connaissance très tôt" de la future OPA en 2007. Une hypothèse renforcée par le fait que le groupe s'est basé sur des documents d'une unique société américaine, SRK, "rémunérée par le vendeur". Aucune équipe n'a été dépêchée sur place et aucune expertise indépendante n'a été sollicitée par le groupe, souligne aussi l'expert.

 

Dans Le Parisien, le dirigeant de la société de conseil Apic, Marc Eichinger, expliquait qu'à ses yeux Areva avait fait l'objet d'une escroquerie. Chargé l'année dernière, par la direction d'Areva semble-t-il, de se pencher sur UraMin, il explique notamment que l'acquisition de la société a été effectuée de manière précipitée, sans étude contradictoire face aux projections de la direction d'UraMin.

 

 

Le patron d'un cabinet suisse raconte dans un rapport cité par le JDD comment il a été chargé par le patron de la division mines d'enquêter sur le mari de l'ex-PDG d'Areva. Cette dernière évoque une opération «d'espionnage et d'intimidation» en vue «de la détruire».
 
Un rapport de 15 pages cité dans le Journal du Dimanche met en cause un membre de la direction d'Areva dans l'affaire d'espionnage dont aurait été victime le mari d'Anne Lauvergeon. Probablement soucieux de ne pas porter seul le chapeau, Mario Brero, patron du cabinet suisse Alp services, avoue dans ce rapport remis au parquet vendredi soir avoir espionné Olivier Fric, le mari de l'ex-patronne d'Areva, dans le cadre d'une enquête diligentée au début de l'année 2011 par le patron de la division Mines d'Areva, Sébastien de Montessus.

Au mois de février 2011, Sébastien de Montessus aurait ainsi confié plusieurs enquêtes à Mario Brero, dont l'une portait sur le dossier UraMin. «Cet achat ayant été une véritable catastrophe pour le groupe, Sébastien de Montessus souhaite faire la lumière sur cette affaire. […] Deux personnes pourraient être impliquées dans le processus, Daniel Wouters et Olivier Fric».

Le rachat d'UraMin, effectué sous le mandat d'Anne Lauvergeon, s'est en effet révélé être une très mauvaise opération pour le groupe. Rachetée 1,8 milliard d'euros, cette société de gisement d'uranium ne vaut plus aujourd'hui que 20% de sa valeur d'acquisition.

 

 

 

•Les rôles de Mme Lauvergeon et de son époux
La seconde enquête mandatée par le groupe nucléaire a été révélée le 21 décembre par Le Canard enchaîné. Le journal dévoilait l'existence d'un rapport d'enquête datant du 26 septembre réalisé par une officine privée suisse, Alpes Services, et ciblant notamment le conjoint d'Anne Lauvergeon.

Une partie de l'enquête détaille, selon Me Versini-Campinchi, l'avocat de Mme Lauvergeon et de son époux, l'agenda, les comptes en banque et les données téléphoniques d'Olivier Fric, ainsi que son casier judiciaire et son parcours universitaire.

Figurent ainsi "une centaine de numéros joints par le mari d'Anne Lauvergeon de février à juin 2011", indique l'hebdomadaire satirique, qui cite également un extrait du rapport d'enquête selon lequel "les recherches préliminaires menées sur M. Fric n'ont pas permis d'obtenir des informations laissant penser qu'il aurait pu bénéficier de manière illégitime du rachat d'Uramin par Areva".

L'enquête a conduit l'ex-patronne du groupe et son époux à porter plainte contre X, fin décembre, pour "complicité et recel de violation de secret professionnel", "complicité et recel de divulgation de données portant atteinte à la vie privée" et "complicité et recel d'abus de confiance". Le conseil estime que l'affaire Uramin a servi de prétexte pour l'éviction de sa cliente de la tête du groupe nucléaire, en juin. Mme Lauvergeon a par ailleurs assuré fin décembre que l'acquisition d'Uramin s'est faite "dans des conditions de gouvernance irréprochables", et que le montant de l'opération était justifié par le cours très élevé de l'uranium à l'époque.

 

Jeudi 12 janvier, Areva a annoncé avoir suspendu le versement des indemnités de départ à Mme Lauvergeon aux conclusions d'une étude sur l'acquisition des gisements d'uranium de l'entreprise canadienne – un comité de trois experts indépendants a été désigné, fin décembre, par le conseil de surveillance d'Areva pour examiner à nouveau ce dossier. La veille, l'avocat de Mme Lauvergeon avait révélé qu'il venait d'assigner en référé Areva pour qu'il verse à sa cliente 1 million d'euros d'indemnités de départ et 500 000 euros au titre d'une clause de non-concurrence, en vertu d'un accord "irrévocable" négocié lors de son éviction.

 

De son côté, Anne Lauvergeon, qui a porté plainte pour espionnage en décembre, se dit «l'objet d'attaques sourdes et répétées», particulièrement depuis 2007. Elle dénonce une «opération de déstabilisation et d'espionnage […] pour essayer de piéger [son] mari, pour me réduire au silence et me détruire». Dans les colonnes du JDD, l'ex-PDG d'Areva défend sa position dans le cadre du dossier UraMin, précisant qu'elle ne prenait pas ses décisions seule. «On n'hésite pas à présenter de manière faussée l'acquisition d'UraMin, comme si ceux qui sont aux commandes aujourd'hui n'avaient pas été les codécideurs».

 

 

 

•Le rapport de la Commission des finances

Pourtant, le 21 juin 2011, l'Etat relance le dossier Areva. Le bureau de la commission des finances a chargé le député socialiste de Maine-et-Loire Marc Goua de conduire un audit financier sur le groupe, notamment sur les modalités de l'acquisition de la start-up canadienne immatriculée dans les îles Vierges (un paradis fiscal situé dans les Caraïbes). Les premiers résultats obtenus ont été présentés en octobre 2011, devant l'Assemblée nationale. Le rapport souligne notamment l'opacité des informations disponibles au moment de l'acquisition et la précipitation dans laquelle s'est effectuée l'OPA.

Les dates des notes consultées dans les services de l'APE remontent aux 7 et 25 mai 2007, soit à une période d'installation ou de transition politique entre le second tour de l'élection présidentielle et le premier tour des élections législatives. Le rapporteur s'étonnait également du caractère "d'urgence" du rachat. Uramin avait semble-t-il fixé au 31 mai 2007 la date limite d'une opération d'achat de ses titres. "Personne ne s'étonne que le calendrier puisse être fixé par le vendeur. Dans ces circonstances, tout devrait inciter à la retenue", indiquait M. Goua.

Joint vendredi par Le Monde.fr, ce dernier appelle à la prudence. "Il y a tellement de rebondissements dans ce dossier... Je me garderais bien de conclure. Aujourd'hui, toutes les hypothèses sont possibles." Et de décliner les possibilités d'une escroquerie du vendeur, d'une escroquerie en interne, d'une décision "prise à la légère" mais pas frauduleuse, voire d'un possible investissement qui se révélerait rentable à long terme... Le rapporteur de la mission sur EDF et Areva devait rendre les conclusions de son audit fin janvier. Une échéance qui sera repoussée à la mi-février, confie-t-il

 

 

 

Le groupe va constituer 2,4 milliars d'euros de provisions pour dépréciation de ses actifs, dont 1,46 milliard au titre d'UraMin.
 
Tout un symbole. Luc Oursel a décidé de rayer d'un trait de plume la valeur dans les comptes d'Areva des principaux actifs d'UraMin, une société minière acquise en 2007 quelque 2,5 milliards de dollars. Lundi, le groupe nucléaire a en effet confirmé qu'il constituerait 2,4 milliards d'euros de provisions pour dépréciations de ses actifs, dont 1,46 milliard au seul titre d'UraMin, qui avait déjà consommé 460 millions d'euros de provisions en 2010. Ce qui amène sa direction à anticiper une perte opérationnelle de 1,4 à 1,6 milliard d'euros cette année.

 

Cette décision concernant UraMin est une façon spectaculaire de solder l'ère Lauvergeon. L'acquisition de cette société illustrait en effet pleinement la stratégie de croissance de celle qui fut pendant dix ans présidente du directoire d'Areva, déterminée à consolider le modèle intégré d'Areva en confortant sa position dès le gisement de minerai. Seulement voilà, UraMin n'était pas la bonne cible. Lors de son acquisition, la société comptait trois gisements d'uranium, en Namibie, en République centrafricaine et en Afrique du Sud, dont aucun n'était en exploitation. C'est à Trekkopje, en Namibie, qu'Areva a décidé d'engager les opérations, décrochant le permis d'exploitation pour deux gisements peu profonds mais à très faible densité de minerai. 1 milliard de dollars a été investi sur place, notamment pour construire une usine de dessalement à même de fournir les gigantesques quantités d'eau nécessaires à la méthode, inédite, d'exploitation retenue pour le site. Au fil des mois, toute l'économie du projet s'est effondrée: les coûts d'exploitation ont explosé alors que le cours de l'uranium s'est dégonflé. Pis, a révélé lundi Areva, les dernières études géologiques ont divisé par près de deux les réserves estimées du gisement. Le groupe français a donc décidé de suspendre les opérations en espérant les reprendre, peut-être en 2016 si les cours d'uranium se sont suffisamment redressés.

Ce revers industriel aura des suites. Le conseil de surveillance d'Areva a chargé certains de ses membres de creuser davantage les conditions de l'acquisition si onéreuse d'UraMin en 2007. Un sujet que compte aussi tirer au clair le député (PS) Marc Goua, qui enquête sur les comptes d'EDF et d'Areva pour le compte de la commission des finances à l'Assemblée. À Bercy, Éric Besson, le ministre de l'Industrie; a «demandé à ses services une étude (…) pour essayer de comprendre exactement ce qui s'est passé». «Si des comptes doivent être demandés, c'est certainement à Anne Lauvergeon, mais certainement aussi aux responsables politiques qui à l'époque ont donné leur accord», a lancé dimanche le président (PS) de la commission des finances Jérôme Cahuzac.

Le dossier est donc loin d'être clos par les provisions annoncées lundi. Il risque aussi d'envenimer encore les relations de la nouvelle direction du groupe et de l'État actionnaire vis-à-vis d'Anne Lauvergeon, avec laquelle le conseil de surveillance recherche toujours un accord concernant ses indemnités de départ. L'ancienne dirigeante emblématique d'Areva n'appréciera sûrement pas la lecture très critique de son bilan effectuée par Luc Oursel, qui faisait pourtant partie de son état-major.

Parmi les autres provisions constituées par Areva figurent aussi 150 millions d'euros au titre de l'EPR finlandais. Depuis le début, la construction du réacteur de nouvelle génération accumule les retards. Pas moins de huit provisions ont déjà été passées, pour un total de 2,6 milliards d'euros. Cette fois, Areva veut sécuriser au maximum les dernières étapes de la mise en service du réacteur d'Olkiluoto 3.

C'est sûrement la première et dernière fois qu'Areva prétend au rôle d'architecte-ensemblier pour la construction d'une centrale nucléaire. Une fonction traditionnellement dévolue à EDF. Il s'agit d'ailleurs de l'un des éléments de la feuille de route de Luc Oursel. Contribuer aux côtés de l'électricien à l'efficacité de l'«équipe de France» du nucléaire chère à l'Élysée. Mais encore faut-il qu'Areva restaure ses marges de manœuvre financières: une réduction des coûts de l'ordre de 1 milliard d'euros est visée à l'horizon de 2015. Les restructurations drastiques en vue inquiètent les salariés: un comité de groupe européen s'est réuni lundi après-midi, un autre à l'échelon français est prévu mardi.

 

From : le Monde , le Figaro , ...

 

Publicité
Tag(s) : #Politique Intérieure - Extérieure
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :