Le nouveau Premier ministre a fort à faire pour former son gouvernement. Il est en proie à la grogne d’une partie des députés socialistes.
En début d’après-midi ce mardi, l’ancien ministre de l’Intérieur a traversé la Seine et pris officiellement ses fonctions de chef de gouvernement. Au terme d’une passation de pouvoir crispée avec Jean-Marc Ayrault. Les deux hommes ont croisé le fer jusqu’au bout pour le poste. Le sortant a certes souhaité « bonne chance » à son successeur mais il s’est surtout délibérément tourné vers ses collaborateurs, qu’il a remercié et qui l’ont chaleureusement applaudi.
Manuel Valls a repris à son compte la maxime de Pierre Mendès France que se plaisait à citer Jean-Marc Ayrault, « Gouverner, c’est choisir ». Mais il a surtout insisté sur la volonté de François Hollande d’aller « plus loin, plus vite ». Et il a pris soin de rappeler à ceux qui, dans son propre camp, le prennent pour cible, qu’il est comme eux « socialiste ». « Nous sommes deux socialistes, deux républicains, deux patriotes », a-t-il glissé, insistant sur l’objectif de « justice sociale ».
De très nombreuses tractations
A peine achevé ce passage de relais – le premier à gauche depuis Edith Cresson et Pierre Bérégovoy en avril 1992 –, le nouveau Premier ministre s’est replongé dans la composition de son gouvernement. Il y avait déjà travaillé avec François Hollande une partie de la nuit de lundi à mardi. Le casse-tête a fait l’objet, ce mardi, de très nombreuses tractations. La nouvelle équipe, dont le chef de l’Etat a assuré qu’elle serait « resserrée, cohérente et soudée », devrait être présentée mercredi. En comptant Jean-Marc Ayrault, le gouvernement sortant comptait 38 ministres et ministres délégués. L’objectif étant de se montrer au « combat » après la déroute des élections municipales , le premier Conseil des ministres devrait se tenir vendredi.
L’agenda de Manuel Valls est déjà très chargé. Il a devant lui une première épreuve politique : sa déclaration de politique générale à l’Assemblée. Elle devrait être axée sur le pacte de responsabilité et les dépenses. Le ton monte au PS. Et l’état de la majorité inquiète. Une partie des troupes se refusent à suivre aveuglément le nouveau Premier ministre.
« Fini les godillots »
Henri Emmanuelli, une des figures de l’aile gauche, a prévenu ce mardi que son vote pour la confiance n’était « pas acquis » à un Premier ministre synonyme, selon lui, de « coup de barre à droite ». « Fini les godillots », ont tranché plusieurs dizaines d’élus, qui se sont retrouvés à l’Assemblée pour une réunion de groupe. Dès lundi soir, des députés socialistes de plusieurs sensibilités avaient annoncé qu’ils proposeraient un « contrat de majorité » axé sur l’investissement, le pouvoir d’achat des bas revenus, la remise en cause de l’austérité européenne. « Ne pas voter la confiance, c’est provoquer une dissolution et une majorité de droite », met en garde un soutien de Manuel Valls.
Le « plus loin, plus vite » affiché par l’exécutif se heurte déjà au scepticisme des Français. Si l’on en croit un sondage Ifop publié ce mardi, 61% d’entre eux approuvent la nomination de Manuel Valls. Mais ils ne sont que 33% à croire qu’il fera mieux que Jean-Marc Ayrault.
Des députés socialistes menacent de ne pas voter la confiance au gouvernement Valls
Les signataires d’un « contrat de majorité », dont les noms seront publiés dimanche, appellent le gouvernement à consulter davantage sa majorité et à changer de cap politique.
Près d’une centaine de députés socialistes ont signé un texte appelant à changer de cap politique et menacent de ne pas voter la confiance au gouvernement que Manuel Valls engagera mardi. La fronde des députés PS, sortis groggy de la déroute aux élections municipales, prend de l’ampleur à l’approche du discours de politique générale du Premier ministre, qui y donnera des éléments du contesté « pacte de responsabilité ».
L’aile gauche du PS impulse ce mouvement mais de plus en plus de députés s’y joignent, a dit samedi à Reuters Pouria Amirshahi, l’un des initiateurs du « contrat de majorité » lancé vendredi soir. « Les noms des signataires seront rendus publics dimanche. Je ne revendique pas que ce soit une initiative de l’aile gauche. Ça va plus loin », a-t-il dit. « Le désaccord est plus profond qu’un simple désaccord entre gauche et droite du PS. »
Privilégier un « choc de demande »
Manuel Valls a obtenu vendredi le feu vert du conseil des ministres pour demander la confiance et ainsi éviter un vote sur le seul pacte de responsabilité, qui ulcère la gauche du PS et figurera donc dans un discours plus large.
Jean-Marc Germain, chef de file des « reconstructeurs » et très proche de la maire de Lille Martine Aubry, avait prévenu vendredi que 65 députés voulaient obtenir des « assurances », notamment sur un rôle plus fort du Parlement. Les rangs ont grossi avec la diffusion d’un « contrat de majorité » lancé entre autres par Pouria Amirshahi, Jean-Marc Germain ou Laurence Dumont, vice-présidente de l’Assemblée jusqu’à lors plutôt discrète.
Ce texte appelle le gouvernement à consulter davantage sa majorité et à réorienter sa politique et celle de l’Europe afin de combattre l’austérité, d’investir directement pour l’emploi et de privilégier un « choc de demande » à travers des mesures en faveur du pouvoir d’achat. Il associe des sensibilités du PS allant au-delà de ce qui est en général présenté comme son aile gauche (Maintenant la Gauche, Un monde d’avance, La gauche populaire) avec une partie des « reconstructeurs » ou encore une poignée de proches d’Arnaud Montebourg, nouveau ministre de l’Economie, et des députés sans courant.
Ne pas provoquer la chute du gouvernement
« Les municipales ont sanctionné une politique économique et la désorganisation de la majorité, du fait que le pouvoir a contourné le Parlement et confié le pacte de responsabilité à deux syndicats et au patronat », a dit Pouria Amirshahi, qui évoque l’accord entre CDFT, CFTC et organisations patronales sur les contreparties aux baisses de charges. « Il serait temps de comprendre qu’un gouvernement procède d’une majorité (...) Valls ne représente pas un point d’équilibre mais un point de bascule de la famille socialiste. Nous n’avons pas voulu lui faire de procès d’intention a priori mais il n’y aura pas de chèque en blanc. »
Il concède toutefois que nombre de signataires du « contrat de majorité » pourraient céder à « l’argument d’autorité » et, au final, voter la confiance au gouvernement. Il établit en outre une frontière nette entre l’abstention, choix envisagé par beaucoup, et un vote avec l’opposition. « Je ne vois pas de vote contre, ça ne serait pas responsable. Ce serait provoquer avec la droite la chute du gouvernement ou une dissolution », a-t-il dit.
Le président François Hollande avait promis le 14 janvier d’engager la responsabilité du gouvernement sur le pacte de responsabilité, qui inclut une baisse du coût du travail de 10 milliards d’euros. Mais le remaniement gouvernemental et les critiques de plus en plus dures dans la majorité ont changé la donne.
L’esquisse d’un pacte de solidarité
La politique de l’offre privilégiée par François Hollande, qui a ajouté ces dix milliards aux 20 prévus par le crédit impôt compétitivité emploi, et les 50 milliards d’euros d’économies envisagés pour redresser les comptes publics attisent la fronde. Le chef de l’Etat a esquissé un « pacte de solidarité » qui doit résulter en un geste fiscal pour les ménages d’ici 2017 et une baisse des cotisations salariales sur les bas salaires, mais les contestataires voient dans les diminutions de cotisation « le germe d’une baisse généralisée du niveau de protection sociale ».
L’absence de changement de ligne politique a déjà pesé lourd dans la décision des écologistes de sortir du gouvernement et de laisser planer l’incertitude sur leur vote , mardi. François Hollande et son gouvernement sont ainsi pris entre deux feux, celui d’une majorité où l’on réclame de plus en plus la fin de l’austérité et celui de la Commission européenne qui, pour l’heure, refuse à la France un délai supplémentaire pour atteindre ses objectifs de réduction des déficits
Pour Hollande, « les mots ont vocation à rester des mots », assène Cécile Duflot
L’ex-ministre écologiste du Logement a refusé de participer au gouvernement Valls.
« Continuer à participer aurait été une manière de surdité », assure Cécile Duflot.
Cécile Duflot, ex-ministre écologiste du Logement qui a refusé lundi de participer au gouvernement Valls, a déclaré samedi que les écologistes « ont vocation » à « exercer le pouvoir » et qualifié la politique de François Hollande de « politique où le verbe est la communication sont plus que les actes ».
« Le pouvoir, les écologistes ont vocation à l’exercer pour faire prendre un autre cours à l’histoire de notre pays. Je continue plus que jamais de défendre le principe de participation à un gouvernement. Je souhaite un jour faire part de mon expérience (...) aux quatre, cinq, dix membres écologistes d’un futur gouvernement, dans un rapport de force différent », a affirmé Cécile Duflot devant le conseil fédéral d’Europe-Ecologie-Les Verts (EELV) à Paris. Celui-ci était réuni quelques jours après la décision du parti de ne pas participer au gouvernement de Manuel Valls.
« Appât alléchant »
« Je suis celle qui a qualifié le discours du président de la République à la conférence environnementale de septembre 2012 ’d’historique et infiniment émouvant à entendre pour une écologiste’. Mais j’ai payé pour savoir que pour certains, les mots ont vocation à rester des mots. Je fais le triste constat que c’est aussi cela qui a été sanctionné par les Français dimanche, une politique où le verbe et la ’com’ sont plus que les actes », a-t-elle ajouté.
« J’ai passionnément aimé être ministre », a-t-elle dit, ajoutant « si j’avais la sensation qu’il était possible d’agir avec la même utilité dans ce gouvernement (Valls, ndlr), j’aurais continué ». « Continuer à participer aurait été une manière de surdité » après le message des élections municipales, a estimé l’ancienne ministre, pour qui les propositions faites par Manuel Valls mardi à une délégation d’EELV pour rentrer au gouvernement était un « appât alléchant ».
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