De Karachi à Paris
From : 20 minutes ,le Point , rue 89, .......
Un attentat à Karachi lié à des présumées rétrocommissions illégales, Edouard Balladur mouillé? Pour l'instant, l'enquête est surtout nourrie de soupçons et de témoignages mais aucune preuve ne vient étayer formellement la piste de l'affaire d'Etat.
Attentat à Karachi: D'abord la piste Al-Qaïda puis pakistanaise
En 2002, un attentat tue 14 personnes à Karachi, au Pakistan, dont onze Français de la Direction des chantiers navals (DCN) qui travaillaient sur la construction de sous-marins vendus à Islamabad. Dans un premier temps et jusque récemment, la piste d'un acte terroriste d'Al-Qaïda est privilégiée par la justice française. Mais le juge antiterroriste Marc Trévidic privilégie désormais l'hypothèse de représailles pakistanaises après que Jacques Chirac a décidé en 1995 l'arrêt du versement de commissions liées au contrat sur la vente de sous-marins au Pakistan.
Quel est le contrat en question?
En 1992, la DCN s'intéresse au Pakistan en raison d'une éventuelle commande de sous-marins. Elle demande à la Sofma, société chargée d'exporter le matériel militaire, d'animer un réseau d'intermédiaires pakistanais en vue d'obtenir le contrat. Mission accomplie: en septembre 1994, la DCN remporte le marché dit Agosta de 5,41 milliards de francs proposé par le Pakistan. La Sofma obtient 6% de commission sur ce contrat (338 millions d'euros), une pratique légale à l'époque. Mais l'entreprise n'est pas la seule à s'occuper des intermédiaires. Deux petits mois avant la signature effective du contrat, Renaud Donnedieu de Vabres, au cabinet du ministre de la Défense d'alors, François Léotard, impose deux nouveaux négociateurs d'origine libanaise et leur société off-shore Mercor Finance, d'après des témoignages de responsables de la DCN devant le juge. Ils toucheront, eux, 4% du marché (216 millions d'euros).
D'après Libération, ces commissions ont servi à arroser de nombreux fonctionnaires, politiques et militaires pakistanais, une manière de les remercier d'avoir attribué le marché à la France.
Et Edouard Balladur dans tout ça?
Premier ministre à l'époque où le contrat est signé, Edouard Balladur est forcément cité dans le dossier. Libération affirme que l'ancien chef de gouvernement aurait bénéficié, pour le financement de sa campagne, de 10 millions de francs en espèces dont l'origine semble douteuse.
Pourquoi ces soupçons?
Parce que les enquêteurs s'interrogent sur la concomittance du calendrier du versement des commission et celui de la campagne présidentielle française. Les deux négociateurs de Mercor Finance ont été imposés par le gouvernement d'Edouard Balladur et les deux hommes ont demandé le versement de l'intégralité de leur commission dès la signature du contrat fin 1994, alors que la coutume en la matière veut qu'elle soit versée au fur et à mesure de l'accomplissement du contrat. Les deux intermédiaires ont touché 184 millions de francs, assure Libération. Edouard Balladur dément toutes ces accusations, assurant n'avoir jamais demandé «l'octroi de commissions». Il a dû s'en expliquer mercredi matin devant la mission parlementaire chargée de ce dossier.
Pourquoi le nom de Nicolas Sarkozy apparaît-il?
Ministre du Budget d'Edouard Balladur en 1995, l'actuel président de la République était également directeur de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur. Pour l'avocat des familles de victimes de l'attentat de Karachi, Me Olivier Morice, Nicolas Sarkozy était forcément «au coeur de la corruption». Ce scénario est une «fable», a rétorqué le chef de l'Etat.
Et Jacques Chirac?
Elu président de la République en 1995, Jacques Chirac ordonne l'arrêt du versement des commissions. Charles Millon, ministre de la Défense à l'époque, l'a confirmé. Mais d'après Libération, ce n'est qu'en 2001, un an avant l'attentat de Karachi, que les rétrocommissions vers le Pakistan ont cessé.
Quels sont les derniers rebondissements judiciaires?
En février 2010, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire «pour entrave à la justice et corruption» après la plainte des familles de victimes de l'attentat de Karachi. Les parties civiles estiment avoir «été trompées par l'Etat français». Elles reprochent notamment à la DCN de n'avoir pas communiqué aux enquêteurs antiterroristes un de ses rapports internes évoquant dès la fin 2002 la piste de représailles en raison de l'arrêt des commissions.
Karachi: un rapport de la police luxembourgeoise mouille Nicolas Sarkozy
ENQUETE – C'est Mediapart qui le révèle ce mercredi...
Le nom de Nicolas Sarkozy est explicitement et pour la première fois associé au Karachigate dans un rapport de synthèse de policiers luxembourgeois, daté du 19 janvier 2010 et versé dans l’enquête sur un espionnage informatique présumé à la Direction des constructions navales (DCN). Ce document, révélé ce mercredi matin par le site Mediapart, évoque un financement occulte de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995, dont Nicolas Sarkozy était le directeur de campagne. Une information confirmée à l'AFP par une source proche du dossier.
Ce rapport de synthèse note que le Président Nicolas Sarkozy a «directement» supervisé, alors qu'il était ministre du Budget d'Edouard Balladur entre 1993 et 1995, la constitution de la société offshore Heine, basée au Luxembourg et par laquelle transitaient les commissions, légales jusqu'en 2000, sur des contrats d'armement, notamment de la DCN. Parmi eux figurent le contrat Agosta portant sur la vente de sous-marins au Pakistan. D’un montant total de 5,41 milliards de francs (825 millionns d'euros), il comprenait environ 83 millions de commissions.
Selon le document de synthèse des policiers luxembourgeois, Nicolas Sarkozy aurait "directement" supervisé la constitution de la société Heine, basée au Luxembourg. C'est par cette société off-shore que transitaient une partie des commissions, légales jusqu'en 2000, sur les contrats d'armement et dont l'arrêt pourrait avoir servi de mobile à l'attentat de Karachi en 2002.
Les Luxembourgeois affirmatifs
«En 1995, des références font croire à une forme de rétro-commission [illégale] pour payer des campagnes politiques en France», notent les policiers luxembourgeois. «Nous soulignons qu'Edouard Balladur était candidat à l'élection présidentielle en 1995 face à Jacques Chirac et était soutenu par une partie du RPR, dont Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua», ajoutent les policiers sans faire explicitement de lien. Mais un peu plus loin, les enquêteurs du Luxembourg prennent moins de gants et affirment: «Une partie des fonds qui sont passés par le Luxembourg reviennent en France
pour le financement de campagnes politiques françaises.»
«On se rapproche du coeur du réacteur et on va encore progresser sur le montage financier», se félicite Fabrice Lhomme, l'un des deux auteurs de l'enquête de Mediapart contacté par 20minutes.
Ce n’est pas la première fois que le nom de Heine apparaît. Dans une enquête préliminaire antérieure, les policiers français ont trouvé à la DCN une note faisant état de l’accord de Nicolas Bazire, directeur de cabinet d’Edouard Balladur à Matignon, et du ministre du budget, Nicolas Sarkozy, pour la création de cette société. Pour les policiers, elle laissait «supposer des relations ambiguës avec les autorités politiques en faisant référence au financement de la campagne électorale de M. Balladur pour l'élection présidentielle de 1995». Mais le parquet de Paris n'avait pas donné suite.
L’enquête sur l’attentat de Karachi, qui a fait 14 morts dont 11 ingénieurs de la DCN en 2001, s’était au départ tournée vers la piste islamiste, avant de privilégier l’hypothèse de représailles pakistanaises après que Jacques Chirac a arrêté le versement de commissions liées au contrat Agosta.
Attentat de Karachi: Nicolas Sarkozy «au coeur de la corruption»?
Les familles de victimes s'en prennent violemment au chef de l'Etat...
Gisèle Leclerc a les cernes de ceux qui ne dorment plus du sommeil du juste depuis longtemps. Depuis que son mari, Jean-Yves, est mort. Cela fait un peu plus de sept ans maintenant. Ouvrier à Cherbourg, il participait avec dix autres Français au chantier de construction d'un sous-marin à Karachi (Pakistan). Jusqu'au 8 mai 2002. Ce matin-là, une voiture piégée est venue s'encastrer dans le bus qui l'emmenait au travail.
La porte-parole des familles de victimes dénonce «sept ans de mépris complet».
Accompagnée de Claire, Catherine et Magali, Gisèle est venue à Paris, ce jeudi, pour accuser Nicolas Sarkozy d'avoir une part de responsabilité dans cet attentat. Dans le bureau d'Olivier Morice, leur avocat, ces femmes, mères et filles de victimes ont détaillé la plainte déposée lundi devant le procureur de Paris.
«Rétrocommissions illicites»
Le document décrypte un système de corruption que la France aurait mis sur pieds avec le Pakistan dans le cadre du contrat de la vente de ce sous-marin. «La France versait des commissions au Pakistan qui revenaient ensuite sous formes de rétrocommissions illicites, raconte Olivier Morice, l'avocat. Tout ça dans le but de financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995.»
Sauf que cette année-là, c'est Jacques Chirac qui a été élu. Et l'une de ses premières décisions a été de stopper net le versement de ces commissions.
En représailles de quoi, le Pakistan aurait orchestré l'attentat, estiment les parties civiles.
Nicolas Sarkozy «au coeur de la corruption» ?
Pour arriver à cette conclusion, les parties civiles s'appuient sur un rapport - nom de code Nautilus - qui est resté secret pendant sept ans. «Dans le détail, on y voit les opérations, lâche Olivier Morice. Au moment de la signature du contrat, on a imposé des intermédiaires chargés de gérer le circuit financiers des commissions. Quand je dis "on", je pense à Renaud Donnedieu-de-Vabres, à François Léotard (ministre et soutien d'Edouard Balladur ».
Sans oublier Nicolas Sarkozy. «Il est au coeur de la corruption (...) Il était ministre du Budget et c'est lui qui a mené la campagne de Balladur.»
Rapidement, l'Elysée a réagi en expliquant que le président s'inscrivait «catégoriquement en faux» contre ces «allégations» qui relevaient de la «diffamation»
L'avocat des familles des victimes de l'attentat accuse le Président d'être au coeur d'une vaste affaire de corruption...
Dernière info: 17h59: Edouard Balladur a demandé à être entendu par la mission d'information parlementaire sur l'attentat de Karachi, selon lepoint.fr. Selon le président de la mission, le député UMP Yves Fromion, l'ex-Premier ministre «en a pris lui-même l'initiative».
15h30: Olivier Morice, avocat des familles des victimes de l'attentat Karachi, affirme lors d'une conférence de presse ce lundi qu'il va demander les auditions d'Edouard Balladur, François Léotard et Renaud Donnedieu de Vabres.
Les accusations se précisent et visent toujours plus haut. L'avocat des familles des victimes de l'attentat de Karachi, Olivier Morice, a accusé ce lundi Nicolas Sarkozy d’être «au coeur» d’une vaste affaire de corruption afin de financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995.
Selon l’avocat et Libération, daté de lundi, l’ancien Premier ministre aurait bénéficié de rétro-commissions sur un contrat de vente de sous-marins au Pakistan.
«Immunité jusqu'en 2012»
Au moment des faits, en 1995, Nicolas Sarkozy était ministre du Budget, mais aussi porte-parole du candidat Balladur. En 2009, interrogé sur ces soupçons, l’actuel chef de l’Etat avait balayé ces accusations, les qualifiant de «grotesques».
«Le président de la République est couvert par son immunité jusqu'en 2012. Mais il pourrait s'il le veut répondre en tant que témoin. Par le passé, un autre président l'a déjà prouvé» (Jacques Chirac ), a déclaré Olivier Morice ce lundi après-midi. «C’est très clair, il y a une corruption politique dans le cadre du financement de la campagne d’Edouard Balladur», avait-il affirmé ce lundi matin au micro d’Europe 1. Une corruption qui toucherait nombre d’hommes politiques.
Quatres sacs déposés dans une banque
Et l'avocat de poursuivre: «Que ceux qui ont bénéficié de cette corruption rendent des comptes devant la justice. Je pense notamment à M. Balladur, à M. Léotard (alors ministre de la Défense), à M. Donnedieu de Vabres (chargé de mission auprès du ministre de la Défense)». «Et puis vous comprenez bien qu’en filigrane derrière tout ça, la silhouette du président de la République est bien évidemment au centre même de ce qui est en jeu. Nous prétendons que Nicolas Sarkozy est au centre de la corruption», a-t-il ajouté.
Quant aux révélations de Libération concernant un versement de 10 millions de francs en espèce (1.524.490 euros), Olivier Morice a confirmé lors de sa conférence de presse avoir reçu en février dernier une copie d'un bordereau de banque faisant mention du dépôt de quatre sacs remplis de coupures de billets de 500 et 100 francs le 26 avril 1995.
Le procureur dans le collimateur
Olivier Morice a également accusé lundi le procureur de Paris Jean-Claude Marin de tenter «par tous les moyens d'éteindre l'incendie» face à ces soupçons de rétro-commissions. «Le procureur sait depuis novembre 2007 que le président de la République est directement concerné par ce scandale comme étant au coeur de la corruption», a-t-il affirmé à l’AFP.
Le parquet a ouvert fin janvier une enquête préliminaire à la suite d'une plainte des familles des victimes, notamment pour corruption et entrave à la justice. Cette plainte vise notamment le chef de «corruption» contre le club politique créé en 1995 par Edouard Balladur.