Les économistes qui perdent la boule
Huit économistes de renom signent une tribune dans Le Monde du 10 avril sur l'évolution probable du chômage dans notre pays et pressent le président de la République de s'engager beaucoup plus résolument dans les réformes structurelles. A les lire, on mesure, d'une part, la vacuité de la science économique officielle, incapable de comprendre la nature de la crise dans laquelle nous sommes et, d'autre part, de quel désarroi et de quelle colère sourde la population peut être saisie. Qu'on en juge.
D'abord, le pronostic est établi dès le titre : "Le chômage devrait baisser d'ici à 2017", suivi de : "Le chômage a, malgré tout, des chances de diminuer avant la prochaine présidentielle", avant de conclure : "Mais ce scénario idéal n'est pas certain. Dans une Europe chancelante, la perspective d'une poussée encore plus vive du chômage dans les années qui viennent ne peut être exclue". Que peut comprendre le citoyen ? Demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas. Une telle précision dans la prévision scientifique mérite un hommage appuyé.
Plusieurs économistes solistes dans cet octuor ont naguère publié maintes études établissant une relation positive entre l'allègement de cotisations sociales sur les bas salaires et l'emploi de ces catégories. On n'aura pas la cruauté de rappeler les défauts méthodologiques de ces études qui furent relevés à l'époque, mais on aurait aimé qu'ils dressent le bilan de ces allègements avant de proclamer : "Le CICE, crédit d'impôt pour la compétitivité et la croissance, insuffisamment ciblé sur les emplois à bas salaire, n'aura pratiquement aucun effet sur le chômage." De plus, on ne se souvient pas que, au moment de la discussion sur le pacte de compétitivité, ils aient émis quelques réserves sur la stratégie issue du rapport Gallois.
Au moment où le Parlement délibère sur le projet de loi qui reprend tel quel l'accord sur l'emploi imposé par le Medef à certains syndicats, nos économistes déclarent : "Quant à l'accord national interprofessionnel [...] il ne faut en attendre aucun effet significatif sur l'emploi." La CGT et FO trouveraient-elles des alliés ? Non, ne nous trompons pas : l'ANI "ne change que marginalement le marché du travail". Ces éminents professeurs et chercheurs en économie sont certainement férus aussi en histoire : ils ont pu constater que la dérégulation du marché du travail qui progresse lentement mais sûrement en Europe depuis trois décennies a conduit à des résultats de plus en plus satisfaisants. Ils ont raison, mais satisfaisants pour qui ? Pour les actionnaires qui ont vu leur part progresser dans la richesse produite au prorata de la baisse subie par les salariés et de la dégradation des conditions de travail.
Ne perdons pas espoir, car la capacité visionnaire de nos économistes n'a pas de frontières : "Le chômage baisse aux Etats-Unis depuis début 2010, et les prévisions macroéconomiques tablent sur une amélioration de la situation à l'horizon 2015 dans l'Hexagone." Comment comprendre alors que de nombreuses voix, jusqu'au sommet de l'administration fédérale, réclament que l'Europe mette fin à l'austérité, sinon l'embellie américaine fera long feu ?
Enfin, gardée pour la bonne bouche, voici la perle des fausses notes dans la partition de notre octuor, c'est-à-dire le clou des contradictions : "Les réformes structurelles de Schröder ont pavé la route du succès." Autrement dit, il faudrait que la France et tous les pays membres de l'Union européenne imitent le modèle allemand. Mais où a-t-on vu que tous les pays pouvaient simultanément être excédentaires ? Vanter ce modèle, alors qu'il est, par définition, non généralisable, signifie-t-il que l'on imagine faire accéder la France au même rang que l'Allemagne pendant que les vingt-cinq autres pays de l'Union européenne seraient maintenus dans des déficits multiples ? On a vu meilleure définition de la solidarité, et des moyens plus efficaces de bâtir une zone économique et monétaire commune.
Reste une dernière hypothèse pour comprendre pourquoi des économistes peuvent perdre la boule à ce point. Dans leur texte, et c'est là son objet véritable : ils appellent à "des réformes profondes de la négociation salariale, de l'éducation et de la formation professionnelle, mais aussi des retraites, de l'assurance-chômage, de l'accompagnement des demandeurs d'emploi et de la concurrence sur les marchés des biens et services." Cette politique porte un nom : l'ordolibéralisme. Elle consiste en un principe simple : bâtir un Etat fort mais mis au service exclusif du "bon fonctionnement des marchés", quitte bien sûr à provoquer la plus grande casse sociale. On l'aura compris, c'est là précisément la politique qui est à l'origine de la crise actuelle et de l'austérité qui la perpétue.
Du coup s'étonnera-t-on vraiment qu'il manque à la partition de notre octuor le moindre commencement de réflexion sur le modèle de développement qui adviendrait avec une telle casse sociale, alors même que la tâche de l'heure est évidemment de commencer à engager une transition écologique majeure. Ça, c'est sans doute pour après 2017, quand le plein emploi sera revenu. Les économistes de cette trempe méritent une boule de cristal.
L'austérité ou la rigueur : "Ça fait un peu désordre"
Si le sujet est aussi sensible, c'est parce que ces études servent en grande partie de socle pour justifier la mise en place des politiques économiques exigées par ces institutions – ici, en Espagne
L'affaire prend des airs de scandale. Les conclusions d'un article, "Croissance en période de dette" ("Growth in a Time of Debt"), publié en 2010 par deux économistes réputés de Harvard et ancien cadres du FMI, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ("R & R"), ont été remises en question par un trio de l'Université du Massachusetts (UMass) Amherst – ce qui est loin d'être rare, comme le rappelle le New York Times.
L'article original démontrait que le taux de croissance d'un pays est corrélé négativement à son endettement public, dès lors que celui-ci dépasse la barre des 90 % du PIB. Or, leurs confrères de l'UMass Amherst, Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin parviennent, avec les mêmes données, à un résultat différent : le seuil des 90 % n'a dans leurs conclusions aucune signification particulière, et ils ne trouvent qu'une très faible corrélation entre croissance du PIB et endettement.
Lire le post de blog : Une erreur dans une étude sur l'austérité dégomme les idées reçues
Depuis la parution de la contre-étude, la polémique bat son plein, car l'article de R & R a servi en grande partie d'assise scientifique pour justifier la mise en place de programmes d'austérité de part et d'autre de l'Atlantique. Le site collaboratif Quartz fait le tour, dans un petit florilège, des mentions de cet article par les politiques et économistes des deux côtés de l'Atlantique.
COMBIEN D'AUTRES CAS ?
Avant tout commentaire, un billet publié dans le Washington Post pose d'abord ce constat : "Si vous suivez le débat sur la dette, même nonchalamment, il y a de bonnes chances que vous ayez entendu un politicien ou un spécialiste dire que la dette souveraine des Etats-Unis est soit proche du point critique des 90 % du PIB, soit l'a déjà dépassé." Selon le site d'information Slate, pas moins de 500 articles universitaires citent l'étude en question.
Pour autant, le quotidien refuse de remiser les conclusions de R & R au placard : "Ça ne vide pas le dossier, ça complique juste sa défense." Et de poursuivre très ironiquement : "Tout de même, ça fait un peu désordre. (...) Combien d'autres assertions répandues sont basées sur de petites erreurs de calcul ?"
Même ton au Los Angeles Times qui, pour mieux relativiser le postulat de départ de l'étude, rappelle que, comme l'a démontré l'économiste Robert Shiller, "mettre en perspective la dette avec le ratio du PIB ne révèle pas forcément quelque chose d'utile" : la dette est en effet mesurée en valeur absolue, tandis que le PIB est mesuré sur une année. Or, utiliser une mesure de temps comme une année n'a "pas de signification économique particulière" : s'il était mesuré sur cinq ou dix ans, le ratio dette-PIB serait plus faible, puisque celle-ci se rembourse à long terme.
"MAUVAIS, VRAIMENT MAUVAIS"
L'économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman n'y va pour sa part pas avec le dos de la cuillère, et qualifie les travaux de R & R de "vraiment, vraiment mauvais".
Après avoir fait ses propres calculs, sur une période (1950-2007) et un panel (les pays du G7) plus réduits, Krugman ne trouve "aucune corrélation entre dette élevée et croissance faible" pour l'ensemble des pays examinés. Seuls deux pays se détachent du diagramme : l'Italie et le Japon. Sauf qu'au regard de leur histoire, il est "assez clair" pour Krugman que leur énorme dette est largement le fait du ralentissement de leur croissance, et non l'inverse, comme le suggèrent Reinhart et Rogoff.
POUSSER PLUS LOIN LES RECHERCHES
Plus clément, le Wall Street Journal (WSJ) estime que l'erreur "regrettable" relevée dans cette étude n'affecte pas "de manière significative le message central du document". Un avis partagé par le britannique Financial Times : il est "très difficile de savoir si l'étude de R & R a effectivement changé la la politique économique alors en élaboration, ou si elle est simplement utilisée comme une justification a posteriori de mesures de toute façon inévitables".
Après avoir fait ses propres calculs – "c'est un domaine très excitant" –, le WSJ conclut finalement que "clairement, plus de recherches à ce sujet sont nécessaires sur la dette et la croissance, et tous les efforts sont les bienvenus (...). Nous avons maintenant des données sur la dette d'un plus grand nombre de pays et sur une plus longue période que l'échantillon original, qui nous permettent de pousser plus loin la recherche." Un argument partagé par les auteurs de l'étude originale.
Reinhart et Rogoff ont, en effet, fait parvenir une réponse aux critiques, publiée mardi par le New York Times. Ils estiment que leur démonstration est "cohérente", et surtout que leurs résultats sont assez similaires à ceux du trio de l'UMass, "sauf que ce ne sont pas ces similitudes que les auteurs ont choisi de mettre en avant". Mais si Reinhart et Rogoff se défendent notamment d'avoir fait passer des "associations" pour "des relations de cause à effet", ils reconnaissent que les données sur lesquelles ils ont travaillé sont "très nouvelles" et "doivent faire l'objet de recherches plus poussées".
Au-delà de la controverse, l'hebdomadaire Time souligne que, "malheureusement, remettre l'étude de Reinhart et Rogoff en question ne répond pas à la question fondamentale : quel niveau d'endettement un Etat ne doit-il pas dépasser ? Nous ne savons toujours pas avec certitude si nos niveaux d'endettement actuels sont une menace imminente."
From : le Monde,....