La rivalité entre François Fillon et Nicolas Sarkozy est palpable dans l'optique de la présidentielle 2017. Les entourages des anciennes têtes de l'exécutif s'échauffent. Les piques se multiplient par médias interposés. Quand M. Fillon compare M. Sarkozy à "un lapin Duracell", ce dernier qualifie son ancien premier ministre de "loser".
Jeudi 6 juin, M. Fillon devait poursuivre sa stratégie de démarcation du sarkozysme, lors de l'émission "Des Paroles et des Actes" sur France 2, alors que l'ancien président devait savoir si sa mise en examen était maintenue dans le cadre de l'affaire Bettencourt.
■FILLON VEUT JOUER SA CARTE
Rabaissé par M. Sarkozy au rang de "collaborateur" lors du précédent quinquennat, M. Fillon est décidé à jouer sa carte pour 2017, pour empêcher le retour de celui qui reste le plus populaire chez les sympathisants UMP. "Moi, je trace mon chemin", confie-t-il, voulant dire que c'est désormais à son tour de briguer la fonction suprême après avoir été "parfaitement loyal pendant cinq ans".
L'ex-premier ministre veut s'imposer comme le numéro 1 aux yeux des sympathisants UMP pendant que l'ex-président s'astreint à une cure de silence. "Moi, je suis engagé dans la vie politique, ce n'est pas son cas", souligne M. Fillon, rappelant que M. Sarkozy avait annoncé son retrait après sa défaite à la présidentielle. "Fillon-Sarkozy, c'est Barre-Giscard : le premier empêche le second de revenir", analyse un ancien ministre.
■UNE RUPTURE PROGRESSIVE
Depuis la défaite à la présidentielle, M. Fillon a affiché au grand jour ses divergences avec M. Sarkozy. Pour ne plus être vu comme l'éternel numéro 2, l'ex-premier ministre sait qu'il doit s'affirmer et marquer une rupture avec celui qu'il n'a jamais considéré comme son mentor. "François Fillon n'a jamais été la créature de Nicolas Sarkozy. Il n'a pas la même relation avec lui que Brice Hortefeux. C'est toute la différence entre alliance et lieutenance", souligne Jérôme Chartier, porte-parole de M. Fillon.
Après s'être situé en février "au même niveau" que l'ex-président, M. Fillon a engagé le bras de fer avec lui en affirmant le 9 mai à Tokyo qu'il serait candidat à la primaire de 2016 "quoi qu'il arrive". Autrement dit, même si M. Sarkozy se présentait. "Comme certains doutent de ma détermination, j'ai voulu dire les choses ", explique M. Fillon au Monde.
Les sarkozystes y voient un aveu de faiblesse. Pour eux, le député de Paris n'a pas l'âme d'un leader et n'ira pas au bout. "C'est un velléitaire", tranche le député Guillaume Larrivé. Un ex-conseiller de M. Sarkozy lâche ainsi : "Fillon est fébrile car il voit que cela ne marche pas pour lui : il n'a pas réussi à devenir président de l'UMP, il a fait une mauvaise campagne, a dû céder le parti à Copé et renoncer à Paris..."
■SARKOZY CONTRE-ATTAQUE
L'ex-président surveille de près son ex-premier ministre. "Nicolas pense que Fillon est le plus dangereux, affirme un ténor de l'UMP qui s'est entretenu avec M. Sarkozy récemment. Il le considère comme le principal obstacle politique à son retour et multiplie les critiques contre lui, en raillant son manque de volonté ou en s'indignant de ses prises de distance."
Pour ne pas laisser le champ libre à son rival, le retraité le plus actif de France ne dissimule même plus sa volonté de retour. Il a déclaré être prêt à revenir "si l'on avait besoin de lui" ou "par devoir", le 3 juin, lors d'une conférence à Londres. Des propos destinés à fuiter dans la presse.
A ses interlocuteurs, il répète ce message depuis plusieurs mois : même s'il n'en a pas l'envie, il pourrait être "obligé" de "revenir" pour sortir "la France " de la crise et éviter à son camp d'être éliminé par le FN. Histoire de rappeler qu'il reste le numéro 1.
■DES DIVERGENCES DE FOND
Face aux critiques du camp Sarkozy sur son manque d'appétit pour la conquête du pouvoir, M. Fillon essaie de déplacer le combat sur le terrain des idées. "Pour gagner une présidentielle, ce n'est pas une question de volonté. Il faut avoir un projet", affirme-t-il.
Après avoir exprimé ses regrets sur les 35 heures ou le rythme de réduction des déficits lors du précédent quinquennat, M. Fillon tente de se présenter comme plus conscient de l'ampleur de la crise. "Nous avons une différence d'appréciation. Moi je pense que c'est une crise structurelle qui va s'aggraver. Lui pense que la situation est maîtrisable et que l'économie va repartir", juge-t-il.
Le point de clivage le plus profond porte sur la stratégie à adopter face au FN. Pour M. Fillon, l'ex-président a eu tort d'opérer un virage droitier pour séduire les électeurs tentés par le parti d'extrême droite. M. Sarkozy n'a pas digéré que M. Fillon évoque une "différence d'approche irréconciliable" entre eux sur ce sujet. "Ça, ça n'est pas passé, fulmine Brice Hortefeux, le premier des sarkozystes. La seule personnalité qui a fait baisser le FN, c'est Nicolas Sarkozy."
■LA CHASSE AUX SOUTIENS
"L'appel de Tokyo" de M. Fillon ne visait pas seulement à montrer sa détermination. Il visait aussi à rassurer ses alliés sur ses intentions, en leur réaffirmant sa volonté d'aller jusqu'au bout. "Fillon tente de verrouiller ses soutiens car il voit que Sarko essaie d'en retourner certains", observe un ex-ministre.
L'ex-président tente d'isoler son rival. Depuis un mois, il exerce des pressions sur des fillonistes jugés "sarkocompatibles". M. Sarkozy les prévient qu'un jour, ils devront choisir... Eric Ciotti, que l'ex-président charge de faire passer des messages à M. Fillon, a eu droit à un coup de fil de ce type, mi mai. Christian Estrosi a aussi été "testé" par l'ex-président lors de leur déplacement en Israël, les 22 et 23 mai. Idem pour François Baroin, qui a accompagné M. Sarkozy à Londres, et pour Valérie Pécresse, qui a été reçue par l'ancien chef de l'Etat, mercredi 5 juin. Hubert Falco a également eu droit à un entretien.
Le camp Fillon a déjà perdu un précieux allié pour la bataille de 2016 : Laurent Wauquiez a pris ses distances avec l'ex-premier ministre, le 1er juin, dans un entretien au Monde. Mais M. Fillon a réussi une prise de guerre en obtenant le ralliement de l'ex-préfet Patrick Stefanini. Ce conseiller d'Etat, qui est un proche de Brice Hortefeux, a aussi reçu un coup de fil de M. Sarkozy.
■LA PRIMAIRE ET LA BATAILLE DE L'OPINION
Le camp Fillon pense avoir marqué un point décisif en obtenant l'organisation d'une primaire ouverte en 2016 pour la présidentielle. "Les sarkozystes s'en mordront les doigts", se réjouit un filloniste, voyant d'un bon oeil que les sympathisants de droite et du centre votent et non les seuls adhérents UMP, restés majoritairement sarkozystes. Avec la primaire, la campagne change de nature. De la bataille pour le parti, l'on passe à celle de l'opinion.
Des partisans de l'ex-président ne veulent pas de ce type de scrutin auquel M. Sarkozy devrait se soumettre comme les autres candidats. M. Hortefeux nuance : "La primaire, c'est secondaire pour Nicolas Sarkozy car s'il revient, c'est qu'il en a envie et qu'il le peut. Si ces facteurs sont réunis, aucune procédure ne lui résistera." Si M. Sarkozy reste le leader naturel de la droite, son principal obstacle sur le chemin de l'Elysée pourrait se situer en dehors du champ politique, avec les affaires dans lequel son nom est cité.
Cinq affaires judiciaires menacent l'ancien chef de l'Etat
Bettencourt Le seul dossier dans lequel Nicolas Sarkozy est poursuivi et mis en examen pour "abus de faiblesse" au détriment de Liliane Bettencourt, dont il aurait profité du mauvais état de santé pour toucher des fonds.
Lagarde-Tapie Potentiellement, l'un des scandales les plus menaçants pour l'ex-président. Il est suspecté d'avoir poussé l'Etat, en 2008, a lancé une procédure d'arbitrage qui a permis à Bernard Tapie, en litige avec le Crédit Lyonnais, d'obtenir 403 millions d'euros.
Karachi Si son nom est cité dans cette affaire de ventes d'armes initiées lorsqu'il était ministre du budget, en l'état, il serait entendu comme simple témoin.
Kadhafi Deux juges enquêtent sur des soupçons, pour l'instant non étayés, de financement de la campagne présidentielle de M. Sarkozy en 2007 par Kadhafi.
Les sondages de l'Elysée L'enquête porte sur des sondages commandés, sans appel d'offres, par l'Elysée à des proches de M. Sarkozy, entre 2007 et 2012.
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