La lutte contre l'évasion fiscale s'avère payante. Elle a permis à vingt pays qui luttent contre les fuites vers les paradis fiscaux de récupérer en deux ans 14 milliards d'euros de recettes, selon l'OCDE. L'organisation, qui tient aujourd'hui et demain son quatrième Forum mondial sur la transparence et l'échange de renseignements à des fins fiscales, estime en outre que les États percevront des sommes encore plus importantes à l'avenir.
«Le G20 de Londres en avril 2009 a relancé la lutte contre les paradis fiscaux. Les pays ont pris un certain nombre de mesures, dont on voit aujourd'hui qu'elles ont été efficaces. 14 milliards, ce n'est pas rien. 100.000 contribuables se sont mis en règle ou ont été démasqués» explique François d'Aubert, délégué général à la lutte contre les juridictions et les territoires non coopératifs en matière fiscale.
À vrai dire, ces 14 milliards d'euros ont été obtenus par différents moyens: signatures d'accords d'échange d'information qui ont écorné le secret bancaire, mais aussi amnistie fiscale ou politique en cas de régularisation.
Ainsi, le montant de 1,2 milliard mis en avant dans le cas de la France par l'OCDE correspond à l'argent récolté par la cellule de régularisation. Active d'avril à décembre 2009, elle permettait aux contribuables ayant de l'argent caché à l'étranger de se mettre en règle avec le fisc. Des contribuables qui payaient l'impôt dû mais bénéficiaient de remises sur les pénalités.
Nouveau type d'accord
L'Italie a elle récupéré 5,6 milliards en deux ans grâce à des amnisties fiscales (le contribuable ne paye pas l'impôt dû mais seulement une amende forfaitaire plus basse). «Le Royaume-Uni a retrouvé 160 millions grâce à la récupération de fichiers du Liechtenstein et 100 millions de manière plus classique» précise François d'Aubert. Les recettes récoltées ont atteint 1,8 milliard pour l'Allemagne et 1,4 milliard pour les États-Unis.
Ce bilan arrive à point nommé, alors que certains pays ont mis de l'eau dans leur vin en matière de lutte contre l'évasion fiscale. L'Allemagne et le Royaume-Uni viennent en effet de signer un nouveau type d'accord avec la Suisse.
Le principe est le suivant: les banques helvétiques prélèvent des taxes sur les comptes que détiennent les Allemands et les Britanniques chez elles. Puis elles reversent ces sommes aux fiscs allemand et anglais. Avantage: les États récupèrent de l'argent. Inconvénient: le secret bancaire est préservé.
«C'est pourquoi nous nous opposons à ce type d'accord. Nous nous battons pour l'échange d'information» , conclut François d'Aubert. Reste que la formule est tentante. La France l'étudie, même si Bercy se montre pour l'instant réticent
«Offshore Leaks» : une enquête choc aux multiples ressorts
Les données exploitées sont issues de deux sociétés spécialisées dans les domiciliations offshore: Commonwealth Trust Limited, à Tortola, dans les îles Vierges britanniques (photo) et Portcullis Trustnet, basée à Singapour.
Les données exploitées sont issues de deux sociétés spécialisées dans les domiciliations offshore: Commonwealth Trust Limited, à Tortola, dans les îles Vierges britanniques (photo) et Portcullis Trustnet, basée à Singapour.
Une trentaine de médias publient les résultats d'une longue enquête collaborative sur les sociétés offshore et leurs riches clients. Parmi les noms mentionnés dans les données figure celui du trésorier de campagne de François Hollande.
Après WikiLeaks, Vatileaks, Offshore Leaks sera-t-il le nouveau scandale mondial en vue? Une trentaine de médias étrangers et Le Monde pour la France publient jeudi matin les résultats d'une longue enquête collaborative sur les sociétés offshore et les paradis fiscaux. Plus de 2,5 millions de documents ont été analysés, expliquent le journal suisse Le Matin et le Guardian , deux des titres impliqués dans l'enquête. Mises à disposition par le consortium journalistique d'investigation américain ICIJ, les données exploitées sont issues de deux sociétés spécialisées dans les domiciliations offshore: Commonwealth Trust Limited, à Tortola, dans les îles Vierges britanniques et Portcullis Trustnet, basée à Singapour.
Les coulisses de cette enquête internationale qui a réuni 86 journalistes et 35 publications sont aussi fascinantes que ses conclusions. Tout a commencé, il y a quinze mois, avec l'envoi anonyme d'un paquet en Australie. Son destinataire est le journaliste Gerard Ryle, qui sort d'une investigation de trois ans sur le scandale du Firepower. À la réception du disque dur, Gerard Ryle s'en va trouver le consortium ICIJ pour bénéficier de son expertise en matière de collaboration internationale. Mais contrairement à WikiLeaks, les données ne sont ni organisées, ni classées, un programmeur a donc construit une base de données pour permettre aux reporters de télécharger et de chercher les documents et mis en place un forum pour faciliter la communication. Le disque dur d'Offshore Leaks contient 260 gigaoctets de fichiers, soit un volume 160 fois plus important que les câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks en 2010. De quoi distiller des révélations sur toute une année
«Ces fuites, qui ont le potentiel de causer un choc sismique, montrent à quel point la finance offshore s'est répandue dans le monde», explique le Guardian. Les données - contrats, photocopies de passeport, feuilles de calcul, livres de comptes - concernent environ 122 000 entités, liées à plus de 130 000 personnes dans 140 pays, précise Le Matin. Le Guardian souligne la diversité des utilisateurs d'investisseurs offshore. Dans cette liste de noms, «on trouve des dentistes américains, des proches de despotes, des villageois de la classe moyenne grecque, des escrocs de Wall Street, des milliardaires indonésiens et d'Europe de l'Est, des dirigeants russes, des marchands d'armes et une société présentée comme la tête de pont du programme nucléaire iranien», énumèrele Guardian. «Le fait que des milliers de gens ordinaires apparaissent dans ces fichiers indique que les sociétés offshore ne sont pas uniquement le repaire de malfrats ou de politiciens voulant dissimuler de l'argent. Des anonymes adoptent ce système car ils ne se sentent pas à l'abri dans les institutions bancaires de leur propre pays», insiste la directrice adjointe de l'ICIJ.
Un disque dur de 260 gigaoctets
Le Guardian a mis en exergue quelques personnalités mentionnées dans ces documents. On y trouve l'ancien ministre des Finances de Mongolie, le président d'Azerbaïdjan et sa famille, l'épouse du premier ministre adjoint russe Igor Chouvalov, l'époux d'une sénatrice canadienne, la collectionneuse d'art espagnole la baronne Carmen Thyssen-Bornemisza. Côté français, 130 individus seraient concernés mais le nom qui fait le plus de bruit est celui de Jean-Jacques Augier. Le trésorier de la campagne présidentielle de François Hollande, qui a racheté le magazine Têtu, est actionnaire de deux sociétés offshore dans les îles Caïmans, via son holding financier Eurane, affirment Le Monde et le Guardian. «J'ai investi dans cette société par l'intermédiaire de la filiale d'Eurane en Chine. L'investissement dans International Bookstores apparaît au bilan de cette filiale. Rien n'est illégal», a déclaré l'intéressé au Monde. Jean-Jacques Augier souligne ne détenir «ni compte bancaire personnel ouvert aux Caïmans ni investissement personnel direct dans ce territoire». Les rares personnalités citées dans le Guardian et qui ont accepté de s'expliquer, comme la baronne Carmen Thyssen-Bornemisza, assurent, elles aussi, de la légalité de leurs investissements.
Les conclusions d'un G20 tenu à Londres se voulaient très vertueuses. Les Etats de ce cénacle promettaient "des mesures contre les paradis fiscaux", brandissaient la menace de sanctions et assuraient à tout-va que "l'époque du secret bancaire était terminée".
Après la crise qui vient de secouer Chypre, place offshore prisée par les oligarques russes et autres amateurs d'opacité dans la gestion de leurs affaires, nous voici, en France, dans le tourbillon de l'affaire Cahuzac, un scandale d'Etat qui met en cause la probité et la transparence élémentaires réclamées de tout responsable politique, a fortiori de haut rang. L'actualité est parfois faite d'enchaînements vertigineux. Que les choses soient claires : l'enquête que Le Monde commence à publier aujourd'hui, consacrée au maquis des paradis fiscaux à l'échelle mondiale, à leur fonctionnement occulte et à leurs bénéficiaires de tous horizons, ne prend son point de départ ni dans les tumultes de Nicosie ni dans les démêlés de M. Cahuzac.
Cette investigation a été lancée voici des mois. Elle se base sur l'accès sans précédent qu'un consortium international de journalistes d'investigation a pu avoir à une gigantesque base de données, révélant les dessous du monde offshore. 2,5 millions de fichiers ont été épluchés, comparés, recoupés. Le résultat : la mise à nu du maillage tentaculaire de la finance de l'ombre. Dans cette masse de documents, deux banques françaises sont mentionnées. Ainsi que l'ancien trésorier de la campagne de François Hollande en 2012, Jean-Jacques Augier, qui assure ne rien avoir fait d'illégal en recourant, pour un partenaire chinois, à des montages offshore.
L'exposition de cas individuels, aussi saisissants soient-ils, ne doit pas masquer le fond du problème : les paradis fiscaux sont une menace pour la démocratie. Ils minent l'état de droit en jouant sur la dissimulation. Ils sont l'aubaine absolue des fraudeurs de tous bords. Ils favorisent le détournement de richesses publiques dans les Etats où fleurissent concussion et corruption. Dans cet univers de créativité juridique semble-t-il illimitée, ce sont des sommes colossales qui se cachent derrière des sociétés écrans. De riches particuliers y détiendraient au total, l'équivalent des PIB des Etats-Unis et du Japon additionnés.
Nul ne pourra prétendre, à la lumière de cette enquête, que les dirigeants politiques, malgré leurs dires, se soient donné les véritables moyens d'agir. Il est urgent de renforcer les règles, les moyens de contrôle, la coopération transfrontalière. La lutte contre le blanchiment passe par là. Et les banques occidentales amatrices de schémas opaques pourront difficilement faire l'économie de réponses claires. Du moins si elles veulent que, à l'heure de la crise, crédit soit accordé à leurs professions de foi sur l'"éthique
Une mine d'informations sur le système financier offshore telle qu'aucun média n'en a jamais eu entre les mains, étalant au grand jour les opérations financières opaques de personnalités politiques, d'escrocs et de super-riches dans le monde entier. C'est ce que représentent les 2,5 millions de fichiers obtenus par le Consortium de journalistes d'investigation international (ICIJ). On y trouve des médecins et des dentistes américains, des villageois de la classe moyenne grecque, des proches d'indéboulonnables despotes, des aigrefins de Wall Street, des milliardaires d'Europe de l'Est et d'Indonésie, des cadres russes et des trafiquants d'armes.
DE MOSCOU À MANILLE
Parmi les clients de ces paradis fiscaux identifiés dans les documents figurent aussi des particuliers et des entreprises impliqués dans l'affaire Magnitski, ce scandale de fraude fiscale qui a jeté un froid entre les Etats-Unis et la Russie et s'est traduit par l'interdiction en décembre 2012, pour les Américains, d'adopter des orphelins russes. On y trouve également le gestionnaire d'un fonds spéculatif américain accusé de recourir à des entités offshore dans le cadre d'un système planétaire à la Ponzi qui lui a permis de verser quelque 30 millions de dollars (23,4 millions d'euros) de pots-de-vin à des responsables gouvernementaux vénézuéliens.
Est aussi révélée l'identité de dizaines de clients américains ayant eu des démêlés avec la justice dans des affaires de fraude, de blanchiment d'argent et autres délits...
Les îles Caïmans : le seul nom est évocateur. L'exotisme des Caraïbes, son sable fin, ses palmiers mais aussi les valises de billets et les sociétés offshore, qui en font une caricature de paradis fiscal. «On retrouve tous les ingrédients, relève Daniel Lebègue, président de l'ONG Transparency International France. Pas d'activité économique, de l'évasion fiscale, du blanchiment d'argent, des hedge funds. C'est aussi le territoire par excellence du système des boîtes aux lettres.»
De fait, grâce au «zéro fiscalité» et une réglementation très souple, ces trois petites îles britanniques de 262 km², coincées entre Cuba et la Jamaïque, sont passées du statut de simples cailloux dans les années 1960 à celui de cinquième place financière au monde, derrière New York, Londres, Tokyo et Hongkong. En décembre 2007, les actifs des banques représentaient 2 000 milliards de dollars. Pas moins de 80 000 entreprises y sont domiciliées, la plupart n'étant que de simples sociétés-écrans. Il y aurait aussi plus de 1 000 établissements bancaires et compagnies d'assurances et près de 200 trusts. La plupart des banques françaises y sont : BNP, Société générale, Crédit agricole…
Sur 52 000 habitants, la moitié sont des expatriés, essentiellement Wasp, qui comptent parmi les meilleurs experts internationaux en fiscalité et en droit des affaires. Des compétences qui permettent d'offrir à leurs riches clients des montages financiers parmi les plus sophistiqués. L'exemple type est celui d'un jeune trader de la City qui a amassé une petite fortune pendant les années d'euphorie, fortune qu'il a cachée en Suisse. Mais plutôt que d'ouvrir un compte à son nom propre, il opte pour celui d'un trust localisé aux Caïmans. Ce montage parfait pour fuir le fisc risque d'être remis en cause par l'échange d'information imposé par les conventions fiscales bilatérales aux standards OCDE. Jusqu'à présent, le secret bancaire était des plus gardés et les autorités judiciaires refusaient de coopérer. Ce n'est pas un hasard si les plus gros scandales financiers de ces dix dernières années, Elf, Enron, Parmalat… ont tous eu des connexions avec les Caïmans.
L'archipel des crocodiles est aussi le refuge des hedge funds, plus de 9 000 au total, soit un tiers des fonds mondiaux. «Ils sont très compétitifs car très dérégulés, avec notamment d'importants effets de levier et très peu taxés», explique François d'Aubert, délégué interministériel à la lutte contre les territoires non coopératifs, le «M. Paradis fiscal» de Bercy.
Dumping fiscal
Championnes de l'opacité financière, les îles usent aussi de l'arme fiscale pour attirer investisseurs et entreprises, qui ne paient ni impôt sur le revenu, ni impôt sur les sociétés et aucune charge. Il existe juste un léger impôt sur la consommation et sur les importations. Autant d'atouts qui permettent à l'archipel d'afficher un PIB par tête de 42 000 dollars, à toutefois pondérer compte tenu des rapatriements très importants des expatriés.
Reste qu'aujourd'hui, l'économie très dépendante de son activité financière subit de plein fouet la récession mondiale. La croissance de 2 à 3 % avant la crise sera tout juste positive cette année. Et pour la première fois, les Caïmanais vont connaître le chômage….
Le nom du président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev (à droite) apparaît à plusieurs reprises dans quatre holdings basées dans les îles Vierges britanniques. Ici, lors du World Economic Forum 2013, aux côtés du premier ministre géorgien, Bidzina Ivanishvili.
Parallèlement à l'affaire Cahuzac, des millions de transactions effectuées dans des paradis fiscaux viennent d'être mis au jour, après quinze mois d'enquête par la presse internationale, incluant Le Monde. Un "Offshore Leaks" qui rassemble pas moins de 2,5 millions de fichiers, auxquels il faut encore ajouter les comptes de 120 000 sociétés offshores. Selon le quotidien belge Le Soir, c'est 160 fois le volume des câbles diplomatiques répertoriés par WikiLeaks. De quoi déclencher un séisme fiscal planétaire impliquant des dizaines de milliers de sociétés et de particuliers, issus de plus de 170 pays dans le monde.
Parmi les 130 Français impliqués dans le scandale, Jean-Jacques Augier, le trésorier de campagne de François Hollande, détenteur d'actions dans deux sociétés basées aux îles Caïmans. Mais ce n'est pas la seule pointure épinglée par les 38 médias ayant eu accès à la base de données de l'International Consortium of Investigate Journalists (ICIJ).
◾Mongolie : l'ex-ministre des finances
A commencer par Bayartsogt Sangajav, ministre des finances mongol de 2008 à 2012, et vice-président du Parlement. Il est doté d'un compte secret en Suisse, et détient des parts de Legend Plus Capital Limited, une entité offshore chinoise. Au total, il a placé 1 million de dollars sans le déclarer, alors même qu'il était à la tête de la Banque asiatique de développement (BASD) réclamant plus de fonds pour le développement de l'économie mongole. Selon le Guardian, M. Sangajav pourrait démissionner.
◾Philippines : la fille du président Marcos
Ce n'est pas la seule personnalité asiatique concernée par l'Offshore Leaks. Ainsi de la Philippine Imee Marcos, fille du président Ferdinand Marcos et actuelle gouverneuse de la province Ilocos Norte. Depuis 2005, elle est conseillère en investissement financier pour la compagnie Sintrat Trust, dont elle détient des parts, qu'elle ne mentionne pas dans sa déclaration fiscale.
Imee Marcos, aux côtés de sa mère, l'ex première dame Imelda Marcos, le 26 mars 2010 à Paoay (Philippines).
◾Azerbaïdjan : le chef de l'Etat et sa famille
En Azerbaïdjan, les noms du président Ilham Aliyev et ceux de sa famille apparaissent à plusieurs reprises dans quatre holdings basées dans les îles Vierges britanniques. Le président et sa femme Mehriban sont détenteurs d'une entité montée en 2003, et trois entités sont au nom de leurs filles Arzu et Leyla depuis 2008. Les holdings sont gérées par Hassan Gozal, un homme d'affaires azerbaïdjanais dont la compagnie de BTP a remporté de nombreux contrats publics à Bakou.
◾Russie : des proches de Poutine
Olga Shuvalova a également investi dans une holding basée dans les îles Vierges britanniques depuis 2007. La femme du vice-premier ministre russe Igor Shuvalov est également à l'origine de transactions avec une compagnie basée aux Bahamas, et qu'une enquête de l'hebdomadaire financier Barron's avait liées à son mari en 2011.
◾Etats-Unis : une collecteuse de fonds du Parti démocrate
Côté Etats-Unis, 4 000 Américains sont mentionnés dans les fichiers de l'ICIJ, dont Denise Rich. Son ex-mari, le magnat du pétrole Marc Rich avait d'ailleurs été gracié en 2001 par Bill Clinton, après avoir été condamné pour fraude fiscale. Denise Rich, collecteuse de fonds pour le Parti démocrate, a placé 144 millions de dollars en 2006 dans un trust aux îles Cook, et possède un yacht non déclaré, baptisé Lady Joy. Elle a renoncé à sa nationalité américaine en 2011 pour devenir autrichienne.
Denise Rich, collecteuse de fonds pour le Parti démocrate, a placé 144 millions de dollars en 2006 dans un trust aux îles Cook.
◾Canada : un avocat récidiviste
Au Canada, l'avocat et ex-politicien Tony Merchant, marié à la sénatrice Pana Merchant, a déjà eu affaire au fisc. L'enquête de l'ICIJ revient sur son compte offshore de 1998, où il a déposé 800 000 dollars. Selon le Guardian, les agents en charge du compte avaient l'interdiction de contacter Tony Merchant à ce sujet, au risque de lui "provoquer une crise cardiaque".
◾Espagne : une collectionneuse d'art
Enfin en Espagne, la baronne Carmen Thyssen-Bornemisza a détenu une compagnie entre 1996 et 2004, et en possède une autre depuis 1994 également domiciliée dans les îles Cook. Veuve du milliardaire Thyssen, elle utilisait ces holdings pour acheter des œuvres d'art aux ventes aux enchères de Christie's et Sotheby's, comme le Moulin à eau à Gennep de Van Gogh, actuellement exposé au musée Thyssen de Madrid. Son avocat a déclaré que M. Thyssen-Bornemisza a effectivement bénéficié de l'argent placé sur ces comptes, mais que ses holdings servaient principalement à pouvoir transférer des œuvres d'un pays à l'autre.
D'autres noms devraient être divulgués au cours des prochains jours selon l'ICIJ
Dans l'avion de Paris à Madrid, ce 28 janvier 2013, difficile de me concentrer sur les dernières pages de mon roman. L'Affaire Harry Québert attendra pour livrer sa vérité. C'est une autre enquête qui me conduit dans la capitale espagnole et m'occupe l'esprit. Une liste de 130 Français détenteurs de sociétés offshore a été extraite par le consortium d'investigation américain ICIJ, à partir de fichiers secrets, parmi des milliers de noms, des riches particuliers et de puissantes holdings financières, Européens, Américains, Russes ou Asiatiques, dissimulés derrière des prête-noms.
Elle est parvenue au Monde voilà quelques semaines, par l'intermédiaire de mon confrère Serge Michel, sur une messagerie chiffrée. Un comité restreint a été mis en place pour enquêter sur ce qui a aussitôt été appelé "l'opération Offshore Leaks".
La liste française n'a laissé filtrer que peu de noms de personnalités connues. Le voyage à Madrid doit permettre d'en savoir plus. ICIJ, qui a une correspondante en Espagne, est prêt à nous ouvrir ses précieux fichiers. Une mine d'informations confidentielles livrées par d'anciens salariés de deux entreprises de services financiers offshore, Portcullis TrustNet et Commonwealth Trust Limited, sur des centaines de milliers de sociétés créées à la fin des années 1990 et au long des années 2000 dans les paradis fiscaux.
Jamais les Etats et les administrations fiscales n'accèdent à de telles données. Seules leur parviennent des bribes d'information. Des indices de détention de comptes non déclarés à l'étranger, qui, souvent, butent sur le secret bancaire...
LISTINGS D'ICIJ DÉTONANTS
Je vérifie l'adresse griffonnée sur mon carnet : une petite place du bario del Pilar, au nord-est de la ville, un rendez-vous entouré de ce qu'il faut de mystère. Et surtout, la clé USB "d'au moins 32 gigabits", m'a-t-on précisé, qui me permettra de rapporter à Paris les fameux fichiers.
Les listings d'ICIJ sont détonants par leur ampleur : ils représentent une masse de données informatiques brutes de 260 gigabits. C'est 162 fois plus que les documents rendus publics par WikiLeaks. Ils fourmillent de renseignements précis, souvent codés, sur l'identité des administrateurs et les actionnaires de ces sociétés établies dans les îles Vierges britanniques, aux Caïmans, aux îles Cook, aux Samoa, à Singapour, dont l'existence à l'abri de ces juridictions opaques aurait dû rester secrète, loin des yeux des régulateurs et des autorités fiscales. Une porte entrouverte sur le monde des centres financiers offshore.
Les recherches, cependant, s'annoncent difficiles et l'ICIJ n'a cessé de le répéter aux médias associés à l'"ICIJ Offshore Project", du Washington Post à l'Asahi Shimbun, en passant par la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), le Guardian à Londres, le Premium Times au Nigeria, La Nación en Argentine ou Le Matin Dimanche en Suisse.
Là où WikiLeaks donnait à voir des câbles d'ambassade, des conversations par mail, bref des documents explicites et immédiatement exploitables, les fichiers d'ICIJ exigent d'être décodés, comparés, mélangés, analysés. Des heures de plongée informatique avant de pouvoir commencer la véritable enquête journalistique : les recherches sur les entreprises et les personnes, puis les appels téléphoniques et les rendez-vous... La confrontation des faits à leur vérité.
Mar Cabra, la correspondante d'ICIJ à Madrid, m'accueille avec un large sourire. Elle a pour mission d'aider les journalistes européens à naviguer dans les fichiers. C'est, dit-elle d'emblée, une coopération internationale inédite. Rompue à ce "data-journalism" qui promet de révolutionner le métier, elle donne le ton des trois jours que nous allons passer ensemble : l'interprétation des données est complexe, il faudra travailler sans relâche, tard dans la nuit. C'est ce que nous ferons, avec, pour tenir le coup, une théière toujours pleine.
Devant nous, deux écrans allumés en permanence. Nous passons de l'un à l'autre pour sélectionner les données qui nous intéressent puis les sauvegarder. Depuis quinze mois, au prix d'un travail intense, ICIJ a recensé les sociétés offshore, pays par pays. D'où cette liste de 130 Français.
Baptisée OMET (de l'anglais offshore main entity tables, liste des principales entités offshore), la base de données pour laquelle chaque média obtient un code sécurisé ouvre l'accès à des milliers de tableaux Excel, de documents Word, de PDF, certains explicites, d'autres abscons : des mails échangés entre les sociétés Portcullis TrustNet et Commonwealth Trust Limited et des avocats, suisses, américains ou des banques ; la correspondance privée d'avocats avec leurs clients ; des certificats d'enregistrement de sociétés ; des transferts d'actions ; des pièces d'identité.
Une jungle qu'il faudra explorer patiemment. Jusqu'à trouver la pièce probante, qui permettra d'identifier les propriétaires réels des sociétés ou de reconstruire l'architecture que l'on cherchait à cacher.
De retour à Paris, les véritables investigations commencent. Des heures en apnée. Un nom ou un code dans la base de données en donne un autre, puis un autre, puis un autre... Des recherches sans fin. C'est un voyage virtuel de Paris à Genève, de Genève à Singapour, de Singapour aux îles Vierges, un jeu de saute-mouton international qui doit se jouer des pièges posés par les experts de la haute finance et nous conduit jusqu'au coeur des "juridictions à palmiers", comme les surnomment les experts. Les moments de découragement ne manquent pas. L'opacité n'est pas aisée à combattre.
Des interrogations surviennent aussi. Sur le sens à donner aux résultats de nos investigations. Sans connaissance précise des flux d'argent qui ont transité par ces sociétés offshore, et ont pu échapper à l'impôt, impossible de tracer la ligne rouge entre optimisation fiscale et fraude.
Et, jusqu'où aller dans la révélation des noms ? Le gros entrepreneur régional qui cache ses plus-values aux Caïmans vaut-il autant que le responsable politique à qui la charge confère un devoir d'exemplarité ? Que disent nos recherches du visage de l'évasion fiscale de la société et du rapport à l'impôt ?
Puis arrive, sur le Forum d'échanges créé pour le projet, un message d'un journaliste étranger, François Pilet ou Titus Plattner en Suisse, Harry Karanikas en Grèce, Ivan Ruiz en Argentine, qui rouvre un dossier dans l'impasse, lui donne un sens politique nouveau.
Surtout, il y a ICIJ et ses équipes, à Madrid et à Washington, mobilisées à plein sur le dossier, qui, à travers leurs messages d'encouragement, rappellent finalement l'essentiel. Que la lutte contre l'opacité financière, qui offre l'anonymat aux fraudeurs, et se retrouve mise en cause dans toutes les crises financières, fait partie des grands combats démocratiques
From : le Monde,....