Asie : une reconfiguration géopolitique
Le supercomplexe asiatique a pris forme : on le voit à travers le modèle d’adhésion croisée aux organisations intergouvernementales asiatiques et avec l’apparition de politiques de contrepoids à la Chine, en particulier en Inde. L’engagement des États-Unis en Asie de l’Est et du Sud participe également de ce supercomplexe. Le durcissement de Pékin depuis 2008 favorise le maintien de l’influence américaine en Asie, malgré le déclin de Washington sur la scène internationale.
L’ouvrage Regions and Powers (Buzan et Waever, 2003) s’articulait autour du concept de complexe régional de sécurité. Nous avancions l’hypothèse de l’apparition, du fait de la montée en puissance de la Chine, d’un supercomplexe tripolaire, liant
l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est. Ce supercomplexe est aujourd’hui une réalité. Cinq tendances majeures ont présidé à la reconfiguration géopolitique de l’Asie ces dix dernières années : l’essor de la Chine, celui de l’Inde, l’affaiblissement des États-Unis, la conduite de luttes d’influence relatives à la définition d’une identité régionale asiatique et l’apparition de politiques de contrepoids opposées à la Chine.
La Chine, l’Inde et les États-Unis
On connaît les chiffres relatifs à la montée en puissance économique et militaire de la Chine. Elle est aussi manifeste qu’impressionnante et la plupart des Chinois en ressentent une fierté justifiée. En découlent cependant deux positionnements différents : d’une part un certain internationalisme et l’intention d’interagir de manière positive avec le reste du monde, d’autre part un nationalisme dur, dont les tenants considèrent que Pékin doit utiliser son pouvoir nouvellement acquis à son seul avantage, pour asseoir son statut de grande puissance, imposer ses revendications territoriales et tirer profit de sa position économique dominante. Nous sommes donc en présence de deux Chine : l’une veut s’intégrer à la société internationale et la réformer de l’intérieur, tandis que l’autre la rejette et défend une conception réaliste, plus traditionnelle et autoréalisatrice des relations qu’une grande puissance doit entretenir avec les autres acteurs de la société internationale. Selon le visage qu’elle donne à voir, cette Chine schizophrène peut paraître aussi bien inoffensive (Beeson et Li, 2012) que terriblement menaçante (Rozman, 2011).
Reste à savoir comment ces deux tendances vont évoluer en interne et dans quelle mesure elles vont influer sur les rapports de la Chine avec son environnement asiatique et avec la société internationale dans son ensemble. Esquissons un bilan de l’évolution du pays ces dix dernières années. Les points positifs sont nombreux. La Chine s’est intégrée dans les institutions est-asiatiques gravitant autour de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ; elle a acquis un rôle de premier plan dans d’autres institutions régionales, en particulier l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et les « pourparlers à six ». Elle a également conclu des accords de libre-échange avec ses voisins d’Asie du Sud-Est, et l’on considère généralement qu’elle a mené une politique responsable pendant et après la crise financière asiatique de la fin des années 1990. Ses relations tendues avec Taïwan se sont apaisées. Au plan international, elle apporte désormais une contribution importante aux opérations de maintien de la paix, a participé à des opérations de lutte contre la piraterie au large de la Somalie et est entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans nombre de pays, les investissements et produits chinois sont bien accueillis et, comme le Japon avant elle, la Chine a joué un rôle stabilisateur en acquérant des bons du Trésor américains en échange de l’ouverture du marché américain à ses exportations.
Les points négatifs n’en sont pas moins nombreux. Pékin a affiché ostensiblement l’accroissement de ses capacités militaires et réprimé durement toute opposition interne, de la part d’éléments libéraux de la société chinoise ou de populations n’appartenant pas à l’ethnie han, au Tibet ou dans le Xinjiang. Les relations avec le Japon demeurent tendues : le contentieux historique reste ouvert, la majorité des Chinois cultivant un fort sentiment antijaponais et des querelles territoriales ou frontalières mineures venant constamment raviver l’inimitié des deux pays (Buzan, 2010, Moon, 2011). Autre fait alarmant : l’attitude agressive de la Chine dans ses revendications territoriales en mer de Chine orientale et méridionale et face à l’Inde. L’aide qu’elle apporte au Pakistan dans le domaine nucléaire est également source de préoccupation. Par ailleurs, Pékin s’est ouvertement employé à empêcher le Japon – entre autres États – d’obtenir la reconnaissance de son statut au Conseil de sécurité des Nations unies (Ladwig, 2009, Ren, 2009). Le positionnement de la Chine sur les sujets globaux, en particulier sur le réchauffement climatique, a révélé un repli sur d’étroits intérêts nationaux, attitude comparable à celle des États-Unis, ainsi que le refus d’assumer un rôle de leader ou, d’ailleurs, de suivre l’impulsion donnée par d’autres. Prévoir quelles répercussions la crise actuelle aura sur la place du pays dans l’économie mondiale est encore difficile, mais le soutien constant des autorités chinoises aux grandes entreprises publiques contrôlant des secteurs économiques entiers augure d’un inquiétant
renforcement du nationalisme économique chinois.
Tout ceci mine la crédibilité d’une Chine qui se veut puissance de statu quo, attachée à un développement pacifique et au maintien de relations harmonieuses avec ses partenaires : pâle propagande ou tromperie manifeste ? Le doute se renforce de l’apparente corrélation entre le durcissement chinois et l’affaiblissement des États-Unis et de l’Occident depuis 2008. Le scénario correspond aux anticipations réalistes, qui prévoyaient que les puissances montantes deviendraient plus agressives au fil de leur essor et chercheraient à renverser le statu quo. La crainte et l’incertitude créées par la montée en puissance de la Chine sont accrues du fait de l’influence considérable de la pensée réaliste dans nombre de pays, au sein des milieux universitaires comme des cercles politiques. Si Pékin cherche à tirer parti de l’affaiblissement des États-Unis et si le déclin de ces derniers est bien réel, les voisins de la Chine ont de quoi avoir peur. Et si l’attitude menaçante de la Chine en vient à effrayer ses voisins, alors il sera difficile pour l’Inde d’éviter de s’engager dans une politique de contrepoids face à la Chine, avec ou sans les États-Unis.
Pékin devrait pour cela mener une politique très prudente et faire preuve de retenue envers ses voisins (Buzan, 2010). Ce n’est pas le cas aujourd’hui ; et la situation actuelle pourrait évoluer de manière à donner raison aux réalistes. L’échec de l’essor pacifique de la Chine favoriserait le développement d’un supercomplexe asiatique et pèserait sur les relations entre Pékin et Washington.
L’Inde réalise quant à elle une montée en puissance moins spectaculaire que la Chine et n’a pas atteint le même niveau de développement, mais jouit d’une croissance économique assez régulière pour être vue comme une tendance de fond. Son ambition de puissance émergente va bien au-delà de la seule Asie du Sud. Si l’essor de l’Inde démocratique ne suscite pas les mêmes craintes en Occident que celui de la Chine, certains pays frontaliers, dont évidemment le Pakistan, se sentent menacés par leur voisin géant. Le resserrement de ses liens avec les États-Unis a permis à l’Inde de s’approcher de son but : le statut de grande puissance sur la scène internationale. Elle a fait un pas de plus dans cette direction grâce à l’accord avec Washington officialisant son entrée dans le cercle des puissances nucléaires (Pant, 2009). L’influence économique, politique et militaire de New Delhi s’étend déjà à plusieurs régions du monde. Si l’Inde se montre à la hauteur de son ambition d’incarner la puissance asiatique dominante de l’océan Indien, elle disposera d’un argument supplémentaire pour prétendre au titre de grande puissance. La Chine a déjà commencé à la traiter comme telle, notamment du fait de son expansion navale (Saalman, 2011). Certains auteurs sont moins enclins à considérer l’Inde comme une grande puissance (Narlikar, 2011). Mais tant qu’elle parviendra à maintenir sa forte croissance économique, l’Inde profitera des prévisions optimistes à son endroit pour accéder à ce statut tant convoité – comme l’a longtemps fait la Chine.
La Chine et l’Inde sont des puissances émergentes (ce que Fareed Zakaria appelle The Rise of the Rest, 2009) et les États-Unis sont sur une pente descendante, accompagnant le déclin global de l’Occident. Cycliquement, on agite le spectre du déclin des États-Unis – mode qui a notamment fait rage au début des années 1970 et à la fin des années 1980. La poussée actuelle de déclinisme s’enracine dans la crise économique de 2008 et la remise en cause du consensus de Washington. L’unilatéralisme de l’administration Bush et ses méthodes dans la « guerre contre le terrorisme » avaient déjà porté un coup à la légitimité de Washington comme chef de file de la société internationale. L’unique superpuissance s’est également perdue dans des guerres longues, coûteuses, en Irak et en Afghanistan. Si les États-Unis sont en perte de vitesse sur la scène internationale, ils jouent pourtant un rôle d’arbitre et de régulateur toujours plus important en Asie de l’Est et du Sud. L’essor de la Chine et son attitude de plus en plus menaçante envers ses voisins leur ont permis de consolider leur position en Asie. Le resserrement des liens avec l’Inde initié à la fin des années 1990 s’est poursuivi (Paul, 2010) ; l’alliance avec le Japon et l’Australie a été renforcée.
Quelle identité régionale pour l’Asie ? Rivalités et luttes d’influence
L’appartenance, à géométrie variable, des pays de l’Asie de l’Est et du Sud à diverses organisations intergouvernementales (OIG) asiatiques est un bon indice de l’interaction croissante entre deux complexes de sécurité et pose la question brûlante de l’identité de l’Asie en tant que région. Ce type d’organisation s’est en effet multiplié à partir des années 1990. Comme le remarque T.J. Pempel (2010), l’Asie de l’Est se distingue des autres régions par la multiplicité de ses OIG, de taille modeste et qui coexistent sans qu’aucune ne domine les autres : aucune OIG régionale ne rassemble tous les États situés en Asie de l’Est. Cette configuration est-asiatique particulière est représentative de ce que E. Goh et A. Acharya (2007) appellent la « course à l’adhésion », où les États de la région se livrent une féroce compétition pour déterminer qui doit devenir membre de quelle organisation ou groupe : à travers elle s’expriment des conceptions rivales de l’identité, du rôle de la région et de sa place dans une société internationale agencée et encore dominée par l’Occident.
L’ASEAN+3 (APT) et les organes qui s’y rattachent sont les plus représentatifs de l’Asie de l’Est, mais n’incluent ni la Corée du Nord ni Taïwan. À l’origine, l’ASEAN établissait une distinction entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Nord-Est, mais elle s’emploie à réunir les deux ensembles depuis les années 1990. L’Asie du Nord-Est n’a pour sa part jamais compté d’OIG régionale, du moins jusqu’en 2008 lorsque la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont lancé le principe de réunions au sommet tripartites indépendantes de l’APT (Pempel, 2010). Le bilan de ces réunions, à l’issue du quatrième sommet tenu en 2011, reste cependant maigre. La dégradation des relations entre la Chine d’une part et le Japon et la Corée du Sud de l’autre a relégué cette tentative de dialogue au second plan (Rozman, 2011).
Pékin aurait souhaité que le sommet de l’Asie orientale (EAS) rassemble les États situés dans la région, mais le Japon a fait pression, avec succès, pour que l’organisation s’élargisse au-delà de l’Asie de l’Est (Goh, à paraître, Ren, 2009). Pékin et Tokyo se sont livré en coulisse une bataille sans merci pour prendre la main sur la création et la composition d’OIG régionales et promouvoir par celles-ci leur vision de la région et leurs ambitions pour elle dans le contexte de la société internationale-occidentale (Goh, à paraître).
Au risque d’une simplification abusive, on peut avancer que la Chine affiche généralement sa préférence pour des organisations intergouvernementales est-asiatiques aux effectifs restreints, dans lesquelles elle peut imposer sa domination. Cette stratégie rejoint l’inclination typique des grandes puissances pour le bilatéralisme : il s’agit de prendre l’ascendant dans diverses OIG régionales, tout en s’assurant que chacune reste bien séparée des autres. La Chine est tout à fait consciente de la nécessité de paraître moins menaçante pour ses voisins et mesure les risques liés à un durcissement de la rivalité qui l’oppose à Tokyo. Son engagement dans l’ASEAN va dans le sens de la modération, mais Pékin se positionne toujours en faveur d’un noyau dur est-asiatique, complété par un système de coopération régionale plus large, par exemple dans le cadre de l’EAS ou du Forum régional de l’ASEAN (ARF) (Ren, 2009). Inde et Japon peuvent s’entraider dans la « course à l’adhésion », au niveau régional et mondial – tous deux convoitant un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Le Japon, comme nombre d’autres membres de l’ASEAN, voudrait faire entrer dans l’organisation l’Inde et d’autres États pour d’une part amoindrir l’influence de Pékin et d’autre part créer des liens plus forts entre la région et la société internationale-occidentale.
Deux facteurs sont ici déterminants : l’absence de toute OIG-pôle incluant l’ensemble des États d’Asie de l’Est et le modèle régional combinant OIG restreintes et appartenances multiples. Ils expliquent l’existence d’un nombre impressionnant d’OIG sur le pourtour de l’Asie de l’Est, incluant un ou plusieurs États est-asiatiques et reliant ces derniers à un voisinage plus vaste. Très souvent, ces OIG permettent à leurs membres est-asiatiques de tisser des liens particuliers avec une région voisine ; à travers elles, les États de l’Asie de l’Est interagissent parfois directement avec la société internationale-occidentale. Il suffit de passer les OIG de la région en revue pour observer la répétition de ce modèle et constater qu’il a permis de créer des liens forts et nombreux entre différentes régions.
Au nord, on trouve les « pourparlers à six » et l’OCS. États-Unis, Russie, Japon, Corée du Nord, Corée du Sud et Chine participent aux pourparlers, initialement établis pour négocier l’abandon du programme nucléaire nord-coréen. L’OCS inclut quant à elle la Chine, la Russie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan, ainsi que des observateurs : Inde, Pakistan, Iran, Turquie, Mongolie et Turkménistan (Pempel, 2010). L’OCS exclut donc les États-Unis, mais compte parmi ses membres la Russie et lie la Chine à l’Asie centrale. Les États observateurs fournissent des liens transversaux avec l’Asie du Sud et le Moyen-Orient.
À l’est et au sud, jusqu’aux rives opposées de l’océan Pacifique, le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) regroupe la plupart des États d’Asie de l’Est, l’Amérique du Nord, l’Océanie et certains États d’Amérique du Sud. Divers organes tripartites complètent cette OIG, qui étendent des accords de sécurité originellement bilatéraux conclus avec les États-Unis : le Trilateral Coordination and Oversight Group (TCOG) réunit les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud ; un ensemble du même modèle comprend États-Unis, Australie et Japon (Pempel, 2010) et un sommet plus récemment institué regroupe la Chine, le Japon et les États-Unis. Washington a de ce fait un pied dans la région et on peut se demander à cet égard si l’Océanie fait réellement partie de l’Asie de l’Est ou si on doit plutôt la considérer comme un avant-poste du pôle international-occidental. Le Partenariat trans-Pacifique (TPP) vient s’ajouter à ce vaste ensemble. Australie, Brunei, Chili, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, États-Unis et Vietnam s’y rassemblent autour d’un projet d’accord de libre-échange ; Canada, Japon et Mexique pourraient les rejoindre. Si un accord complet et approfondi voit effectivement le jour, le Partenariat gagnera une importance significative. Il est cependant trop tôt pour prévoir l’issue du projet. Si Pékin reste
hors du TPP, celui-ci pourrait devenir un nouvel instrument de la politique de contrepoids menée par nombre de pays, sous la houlette des États-Unis, pour contenir la montée en puissance de la Chine. Dans l’hypothèse inverse où la Chine finirait par rejoindre l’organisation, ses tentatives d’isoler l’Asie de l’Est dans un ensemble régional plus étroit, plus facile à dominer, se verraient de la même manière contrecarrées. Dernière possibilité : le TPP pourrait s’avérer une coquille vide, de peu d’utilité, comme d’autres forums multilatéraux avant lui.
Au sud et à l’ouest, vers l’océan Indien, on trouve l’Association sud-asiatique de coopération régionale (SAARC), qui regroupe l’ensemble des États d’Asie du Sud et accorde le statut d’observateur à la Chine, au Japon, à la Corée du Sud, à la Birmanie et à l’Australie. Elle constitue en quelque sorte le pendant de la configuration de l’OCS où l’Inde et le Pakistan sont observateurs (Bailes, 2007).
Enfin, le Forum régional de l’ASEAN et l’EAS assurent dans une certaine mesure le lien avec l’échelon mondial, tout en renforçant les relations interrégionales mentionnées plus haut. L’ARF relie ainsi la plupart des États est-asiatiques à l’Asie du Sud, à l’Océanie, à l’Amérique du Nord, à la Russie et à l’Union européenne (UE). L’EAS, de même, compte parmi ses membres l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, la Russie et les États-Unis.
L’image à retenir de cette démonstration est celle d’un vaste éventail de pôles, de cercles de coopération qui étendent loin leur influence et se chevauchent partiellement, rapprochant l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud et les reliant tout à la fois à la Russie et à l’Occident. Un nombre croissant d’États d’Asie du Sud adhèrent aux OIG est-asiatiques et vice versa, tandis que ces mêmes OIG s’ouvrent à des membres non asiatiques. La pertinence de l’échelle régionale est ainsi remise en question, ou réduite à néant, par ces interactions et des liens transversaux multiples et étendus. L’idée d’une « région indopacifique » parfois défendue par l’administration Obama rend le concept même de région absurde à force de dilution. Comme je l’ai soutenu ailleurs, cette idée s’inscrit à merveille dans l’habile stratégie antirégionale que les États-Unis déploient déjà depuis des années (Buzan, 1998). Son principe : les États-Unis, en revendiquant leur appartenance à divers groupements régionaux (Atlantique, Asie-Pacifique, Amériques), légitiment leur ingérence dans les affaires de chacun d’eux et gagnent une influence utile pour contrer la formation de groupements dont ils sont exclus (en Europe, en Asie de l’Est, en Amérique latine). Ces tendances se retrouvent dans les stratégies de contrepoids à l’échelle du supercomplexe asiatique.
Contrepoids et containment
Nombre d’États voisins de la Chine, à la plus grande satisfaction des faucons de Washington, commencent à craindre que le durcissement récent de l’attitude de la Chine, tant en matière de litiges territoriaux que de politique intérieure, ne préfigure pire encore. Cette menace, ressentie par le Japon, l’Inde, le Vietnam, les Philippines ou l’Australie, les pousse à renforcer leur alliance avec les États-Unis qui n’ont ainsi aucun mal à maintenir leur positionnement stratégique dans le Pacifique occidental et l’océan Indien. L’Inde et plusieurs États d’Asie du Sud-Est cherchent de manière croissante à s’allier entre eux, avec le Japon ou les États-Unis pour faire front contre la menace chinoise. C’est là le véritable cadeau diplomatique et stratégique que les tenants chinois d’une ligne dure font aux États-Unis, et il vient à point pour accompagner le revirement stratégique récent de Washington qui replace l’Asie au cœur de la politique de sécurité américaine.
Le renforcement des liens stratégiques entre l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est dépendra principalement de la manière dont les montées en puissance respectives de l’Inde et de la Chine s’articuleront et de la répercussion de cet essor sur les alliances et l’engagement des États-Unis en Asie. On peut désormais discerner les prémices d’une interaction stratégique, encore limitée mais bien réelle, entre l’Inde et la Chine, adversaires davantage qu’ennemies. Elles s’opposent directement – différends frontaliers et sur les fleuves qui les traversent (IISS, 2010) – et indirectement – engagement de chacune dans la région d’influence de l’autre. Pour I. Rehman (2009) et D. Scott (2008), Inde et Chine se livrent à un jeu de containment et d’anti-containment, prises dans l’engrenage des dilemmes de sécurité. De manière générale, les réalistes indiens et chinois craignent le développement d’un profond antagonisme entre les deux puissances montantes, à leurs yeux inévitable du fait des différends frontaliers, de la détention par les deux pays de l’arme nucléaire, de leurs rivalités navales, économiques et en termes de stature internationale.
La Chine s’emploie à détourner l’attention de l’Inde en apportant un soutien aux États voisins ; elle est plus présente en Asie du Sud – au Pakistan, en Birmanie et au Sri Lanka (Paul 2010). Elle tente aussi de maintenir l’Inde hors des OIG est-asiatiques et du Conseil de sécurité des Nations unies (Ladwig, 2009, Ren, 2009). Pékin cherche par ailleurs à projeter sa puissance militaire dans l’océan Indien, notamment en construisant des infrastructures portuaires et de transport au Pakistan, en Birmanie et au Sri Lanka, officiellement pour favoriser les échanges économiques mais qui pourraient servir de point d’appui au déploiement d’une présence militaire (Ladwig, 2009). Les conséquences de l’intensification considérable des échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde restent encore incertaines. Pour B.R. Nayar (2010), le phénomène aurait une influence modératrice sur la Chine, moins tentée d’encourager l’hostilité des États d’Asie du Sud envers l’Inde. Ce n’est pourtant pas ce qu’on observe aujourd’hui : la Chine adopte une ligne plus dure que jamais dans les différends frontaliers qui l’opposent à l’Inde et fournit des réacteurs nucléaires au Pakistan. Comme les États-Unis, l’Inde cherche à limiter l’investissement chinois dans des secteurs sensibles tels que l’énergie ou les télécommunications (IISS, 2010).
L’élément principal de la politique de contrepoids de l’Inde face à la Chine est le rapprochement avec Washington amorcé en 2000, qui a notamment permis à New Delhi de se voir reconnaître le statut de puissance nucléaire (Pant, 2009). L’Inde n’entend cependant ni s’aligner ni s’enfermer dans la rivalité opposant son allié à la Chine. Elle nourrit le projet ambitieux d’étoffer ses forces avec par exemple une marine de haute mer dotée de trois porte-avions, pour affirmer sa présence comme puissance dominante dans l’océan Indien (Ladwig, 2009 ; IISS, 2009). New Delhi a par ailleurs fait évoluer sa politique de « Regard vers l’est », qui visait au départ d’abord à arrimer le pays au moteur de croissance économique régional, vers un engagement plus global en Asie de l’Est. L’Inde et la Chine se livrent une bataille d’influence en Birmanie ; la première entretient des liens d’amitié étroits et anciens avec le Vietnam, dont elle espère faire un allié aussi loyal que le Pakistan à l’égard de la Chine (Rehman, 2009). En Asie du Sud-Est, l’Inde cultive aussi de bonnes relations avec Singapour et l’Indonésie. La marine indienne est régulièrement présente dans la région et y participe à des exercices navals avec ses partenaires locaux. Ceux-ci se réjouissent du contrepoids ainsi apporté à la présence chinoise (Ladwig, 2009). New Delhi joue en outre un rôle croissant dans l’exploitation minière des grands fonds marins en mer de Chine méridionale, dans des zones contestées entre la Chine et les autres États riverains.
Depuis les années 2000, les relations entre Inde et Japon se sont améliorées, avec en 2008 une Déclaration conjointe sur la coopération de sécurité. Ce nouveau lien est d’abord politique, encore peu défini ; il n’est assorti d’aucun accord militaire et ne repose pas sur des échanges économiques particulièrement intenses (Brewster, 2010). Mais la marine indienne a étendu sa zone de manœuvre au-delà de la mer de Chine méridionale pour inclure les eaux du Japon et de la Corée du Sud (Ladwig, 2009). L’Inde souhaite par ailleurs acquérir des technologies de défense antimissile balistique (DAMB), qui pourraient lui être fournies par le Japon ou les États-Unis (Brewster, 2010, Scott, 2008). Inde et Japon se gardent bien de choisir un camp dans l’antagonisme opposant Washington et Pékin. Mais un axe démocratique s’est progressivement construit en Asie entre l’Inde, le Japon, l’Australie et les États-Unis pour émerger clairement dès 2007, inquiétant la Chine (Rehman, 2009, Brewster, 2010). Cet « atout démocratique » permet à l’Inde d’avancer sans hâte et sans heurts et de s’associer au système d’alliances locales bâti autour des États-Unis sans engagements trop contraignants.
Ces liens politiques, militaires et, dans une moindre mesure, économiques de plus en plus étroits entre l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud sous-tendent l’émergence du nouveau supercomplexe asiatique. Reléguée aux marges du continent, la Russie est trop faible pour peser réellement sur ses dynamiques. Sa marginalisation s’accentuera probablement avec la croissance et le développement rapides des États asiatiques. Restent les conflits encore ouverts : entre la Chine et Taïwan, entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, et l’éternel antagonisme Inde/Pakistan. La Chine alimente ce dernier de longue date. Jusqu’alors, l’Inde s’est sagement abstenue d’intervenir dans les contentieux impliquant les deux Corée ou la Chine et Taïwan et continuera probablement à le faire. Ces deux foyers de tension peuvent s’embraser à tout moment, mais ils n’influent pas significativement sur les dynamiques globales du supercomplexe.
Il existe désormais un supercomplexe asiatique, lâche mais bien réel et non plus embryonnaire. Les relations entre l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud en matière politique et de sécurité s’intensifient ; l’Inde et la Chine nourrissent une interaction stratégique soutenue dont elles perçoivent bien les enjeux. La Chine est plus puissante que l’Inde et se sent moins menacée par son adversaire que l’inverse (Scott, 2008) ; sa position en Asie du Sud est plus ancienne et plus solide que celle de l’Inde en Asie de l’Est. L’Inde dispose cependant d’un atout : son alliance avec les États-Unis. La Chine est certes en plein essor, mais elle n’est liée à aucune autre grande puissance. Les voisins de l’Inde sont favorables à l’engagement de la Chine en Asie du Sud, tout comme les États d’Asie du Sud-Est – Japon, Corée du Sud,
sans compter bien sûr les États-Unis – soutiennent celui de l’Inde dans leur région. La quasi-totalité des États en Asie du Sud et de l’Est cherchent à se protéger de la montée en puissance de la Chine ; une coalition prend forme qui s’étend du Japon à l’Inde en passant par le Vietnam et l’Australie, avec l’appui des États-Unis.
Si la Chine maintient la ligne dure adoptée à partir de 2008, cette coalition naissante se raffermira. Les États de la région tenteront de se défendre contre la menace chinoise en renforçant leur puissance militaire, en coopérant davantage en matière de sécurité et en recherchant le soutien des États-Unis. Une guerre régionale reste peu probable : plusieurs États ont l’arme nucléaire, Washington est engagé dans la région et tous les pays asiatiques s’accordent sur la nécessité de préserver la croissance économique. En Asie de l’Est, l’interdépendance économique joue de longue date un rôle modérateur en empêchant les conflits politiques de dégénérer ; sauf changement radical, elle devrait conserver sa fonction pacificatrice. Cet élément est beaucoup moins vrai en Asie du Sud, et son poids reste faible dans les rapports entre Asie de l’Est et Asie du Sud.
Il est néanmoins probable que les États asiatiques se lancent dans une course aux armements et jouent de politiques de contrepoids. Le souhait chinois de conserver ou d’acquérir les attributs d’une grande puissance – arme nucléaire, capacités spatiales, marine de haute mer – est légitime, mais Pékin doit s’attendre à ce que ses voisins réagissent. Le Japon, l’Asie du Sud-Est et l’Inde sont concernés par la puissance militaire croissante de la Chine : ils y répondront avec les mêmes moyens. Ce n’est pas tant un dilemme de sécurité classique menant à un conflit armé qui s’annonce si la Chine ne revient pas à une attitude plus modérée et cohérente avec l’idée de développement pacifique, mais plutôt une « paix froide » armée.
Le supercomplexe asiatique englobe désormais l’ensemble des interactions entre Asie de l’Est et du Sud en matière de sécurité et intègre l’ancienne et forte participation des États-Unis aux dynamiques régionales. Pour l’heure, l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud sont liées plus par des dynamiques de sécurité que par des relations économiques ; reste à voir comment ce (dés)équilibre, variable déterminante, évoluera. La forte présence des États-Unis agit comme un catalyseur mêlant dynamiques de sécurité régionales asiatiques et dynamiques mondiales, à l’œuvre entre l’Inde et la Chine. Du fait de cet enchevêtrement, les autres États asiatiques sont contraints à un jeu d’équilibrisme pour se protéger d’une Chine en plein essor et potentiellement menaçante, se prémunir contre un abandon d’États-Unis sur le déclin et éviter de s’impliquer dans une guerre froide entre les États-Unis et la Chine qui ne servirait ni leurs intérêts ni ceux de la région. Deux éléments moteurs expliquent ces dynamiques : la montée en force de la Chine, mais aussi l’incertitude quant à son évolution future et à la manière dont elle usera de sa nouvelle puissance. Pékin peine à convaincre qu’il aspire à un essor pacifique et son attitude ne peut générer que de la crainte chez ses voisins. Une aubaine pour des États-Unis faiblissants, qui voient là l’occasion de conserver et même de consolider leur position en Asie. Paradoxalement, c’est en rassurant ses voisins asiatiques que Pékin mettrait Washington en difficulté…
Les autorités vietnamiennes ont déployé dimanche des forces de police pour étouffer dans l’oeuf des manifestations antichinoises, après plusieurs jours de violences, alors que Pékin évacue ses ressortissants et suspend des échanges bilatéraux.
La Chine a évacué plus de 3.000 de ses ressortissants et envoyé cinq navires pour en ramener des centaines d’autres, selon les médias officiels chinois.
Deux Chinois sont morts et 135 autres ont été blessés, selon les autorités, tandis que des usines contrôlés par des capitaux étrangers, chinois mais aussi taïwanais, coréens ou singapouriens, ont été détruites par les émeutiers.
Dimanche, des centaines d’hommes en civil ou en uniforme patrouillaient près de l’ambassade de Chine à Hanoi, dans les rues de la capitale et d’autres villes où étaient prévues de nouvelles manifestations pour protester contre le déploiement d’une plateforme pétrolière par Pékin près des Paracels, des îles que revendiquent les deux voisins comunistes.
Des groupes de militants ont indiqué sur leurs blogs que plusieurs des leurs avaient été arrêtés par la police vietnamienne ou empêchés de sortir de chez eux.
Ces émeutes antichinoises sont les plus violentes à se produire au Vietnam depuis des décennies et elles risquent d‘ébranler la confiance des investisseurs étrangers dans le pays, poussant ainsi le gouvernement à tenter d’y mettre un terme, après avoir laissé faire pendant plusieurs jours.
– Rassurer les investisseurs étrangers –
Les autorités ont reçu ordre “de faire le nécessaire pour empêcher avec la plus grande fermeté des manifestations illégales susceptibles de troubler l’ordre et la sécurité publics”, avait averti samedi le Premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung.
Pékin a accusé Hanoï de “connivence” avec les émeutiers. La Chine a annoncé dimanche la suspension de programmes d‘échanges bilatéraux en raison de “l’atmosphère assombrie”, sans préciser la teneur de ces programmes.
Les experts estiment que Hanoï a pu se laisser dépasser par la colère populaire antichinoise, après avoir pensé instrumentaliser les manifestations.
Mais le pays dépend fortement des investissements étrangers pour son développement.
“Nous demandons aux pays de continuer à rassurer leurs investisseurs et leurs citoyens quant à l’activité économique au Vietnam”, a souligné samedi Dang Minh Khoi, collaborateur du ministre des Affaires étrangères, assurant que les actes “regrettables” des jours passés “ne se reproduiraient pas”.
Les Paracels, des îlots coralliens entre le nord Vietnam et le nord des Philippines, sont revendiqués par Pékin et Hanoï mais sont contrôlés par la Chine depuis 1974, date d’une bataille navale entre les deux pays qui avait causé la mort d’une cinquantaine de Vietnamiens.
– Animosité historique –
Comme les îles Spratleys voisines, les Paracels suscitent la convoitise car elles sont situées sur des voies maritimes fréquentées, leurs eaux sont poissonneuses et les sous-sols marins pourraient être riches en hydrocarbures.
Le conflit prend ses racines dans une animosité historique entre les deux voisins communistes et un nationalisme fort des deux côtés.
En 1979, les deux pays s‘étaient affrontés lors d’une guerre, brève mais sanglante, déclenchée par la Chine en réplique au renversement du régime Khmer rouge au Cambodge, allié de Pékin, par l’armée vietnamienne. Pékin et Hanoï ont également livré bataille en 1988, à propos des Spratleys.
La Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale et s’oppose ainsi à plusieurs pays de la région: les Philippines, Taïwan, Brunei, la Malaisie. Ses relations sont aussi très tendues avec le Japon, à propos d‘îles en mer de Chine orientale.
Ces derniers jours, les manifestations antichinoises se sont étendues à 22 des 63 provinces du Vietnam, pays de 90 millions d’habitants et tenu par un régime autoritaire qui ne tolère habituellement pas les mouvements de protestation.
Les foules en colère ont mis le feu à des usines détenues par des Chinois, mais aussi par des Taïwanais, Sud-Coréens et Singapouriens.
Selon les experts, derrière la ferveur patriotique animant les manifestants, se cache aussi un mécontentement latent envers les entreprises étrangères, qui font travailler leurs ressortissants plutôt que des Vietnamiens
L'inquiétant expansionnisme chinois en Asie du sud-est
La cote de la Chine est en chute libre en Asie du sud-est. A force de les bousculer, les Chinois finissent par effrayer leurs voisins du sud.
- Dans les Spratleys, le 29 mars 2014. Le BRP Sierra Madre, navire philippin qui date de la Deuxième guerre mondiale, a été délibérément échoué sur un récif en 1999, pour en faire une station d’observation face à un poste chinois aménagé non loin de là quatre années auparavant.
Prenez l’affaire de l’avion de la Malaysia Airlines, disparu le 8 mars, dont on est sans nouvelles depuis et dont les deux tiers des passagers étaient chinois. Pékin a fulminé publiquement et avec insistance contre l’indécision et les tâtonnements du gouvernement malaisien.
Et si la Chine a affecté elle-même de gros moyens à la recherche de l’appareil, l’effet en a été très limité.
L’attitude de Pékin a paru d’autant plus maladroite qu’elle est intervenue après une démonstration de force de la marine chinoise dans la zone économique exclusive (ZEE) malaysienne en mer de Chine du sud. La Malaisie est, en effet, l’un des six Etats riverains de cette mer. Comme quatre autres Etats (Chine, Vietnam, Philippines, Taïwan), elle entretient une garnison sur une île (le récif de James) de l’archipel des Spratleys, juste au nord de l’Etat malaysien de Sabah, dans le nord de la grande île de Bornéo.
En mars 2013 et en janvier 2014, la marine chinoise a procédé à des manœuvres à proximité du récif de James, situé à 80 km de la côte du Sabah et à 1800 km de la Chine continentale. Dans les deux cas, les marins militaires chinois ont prêté le serment de «défendre la mer de Chine du sud et de maintenir la souveraineté nationale». Comme la Chine revendique 80% des eaux de la mer de Chine du sud, ces serments sont loin d’être anodins.
Les autorités malaysiennes ont, au départ, décidé de taire cette affaire. Xi Jiping s’est rendu en visite officielle à Putrajaya (capitale administrative de la Malaisie) en octobre 2013. En Asie, la Malaisie est le troisième partenaire commercial de la Chine, après le Japon et la Corée du Sud. A elle seule, elle représente 25% du commerce entre la Chine et l’Association des nations de l’Asie du sud-est (Asean), dont elle est l’un des dix membres. Mais quand les manœuvres militaires chinoises ont fini par transpirer, le gouvernement malaisien a bien été obligé de protester.
Les relations commerciales entre l’Asean et la Chine ne cessent de se renforcer. De 1991 à 2010, ce commerce est passé de 5 milliards d’euros à 210 milliards d’euros. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Asean. Depuis la signature, en 2010, d’un accord de libre-échange entre l’Asean et la Chine, ces échanges ont encore augmenté de 25% alors que ceux avec les Etats-Unis ont diminué.
Que les produits chinois inondent les marchés du Vietnam, de l’Indonésie ou des Philippines ne tempère pas pour autant l’hégémonisme chinois en mer de Chine du sud. Sur l’archipel septentrional des Paracels, que les Chinois occupent depuis qu’ils en ont brutalement vidé une garnison sud-vietnamienne en 1974, Pékin a installé le chef-lieu d’une nouvelle division administrative qui couvre également l’archipel des Spratleys. Les bateaux vietnamiens et philippins sont chassés de leurs zones traditionnelles de pêche quand ils ne sont pas arraisonnés.
Ces décisions sont prises dans un contexte préoccupant: les experts pensent que le budget militaire chinois a quadruplé depuis le début siècle. Le premier porte-avions chinois, le Liaoning, a choisi la mer de Chine du sud pour y effectuer sa première sortie. De leur côté, les autres états riverains commencent à s’armer, même s’ils ne font pas le poids face à Pékin.
Cette appropriation de la mer de Chine du sud –que les Vietnamiens, au passage, appellent la mer de l’Est et les Philippins la mer de l’Ouest– a beau s’appuyer sur des arguments historiques douteux, il est sans appel aux yeux de Pékin. «Ne jamais faire de compromis» lorsque la souveraineté est en jeu, a rappelé, en mai 2012, le China Daily. Pékin veut bien d’une exploitation conjointe de ces eaux – très poissonneuses et dont le sous-sol regorge d’hydrocarbures – mais refuse toute remise en cause de la souveraineté chinoise.
Premiers concernés et qui revendiquent les Paracels et les Spratleys, les Vietnamiens font ce qu’ils peuvent pour faire face au diktat chinois qu’ils jugent inacceptable. Ils achètent six sous-marins russes, dont deux ont déjà été livrés, et se rapprochent des Etats-Unis et des Philippines. Coincé entre l’impératif d’une cohabitation avec la Chine et une opinion publique hostile à Pékin, leur gouvernement tente de rallier à sa cause l’Asean. Entre-temps, ce sont les Philippins qui sont montés aux créneaux.
Leur président, Noynoy Aquino, n’y a pas été de main morte en annonçant, début février, dans une interview accordée au New York Times, que Manille se battrait contre tout Munich en mer de Chine du sud, provoquant la fureur de Pékin. Son ministre des affaires étrangères, Abert del Rosario, avait annoncé la couleur dès décembre 2012 en prônant un réarmement japonais pour faire face à l’effort d’armement colossal de la Chine. «Le Japon pourrait être un facteur significatif de rééquilibrage» des forces dans la région, avait-il déclaré au Financial Times. La portée d’une telle déclaration doit être jaugée à l’aune de l’exécrable souvenir de l’occupation japonaise des Philippines lors de la Deuxième guerre mondiale.
Dans la ZEE des Philippines, au large des îles de Luçon et de Palawan, les incidents entre garde-côtes chinois et bateaux philippins sont quasiment hebdomadaires. Le dernier en date, fin mars: les Chinois ont barré le passage à des bateaux philippins envoyés assurer la relève d’une poignée de soldats installés sur un transporteur de troupes qui date de la Deuxième guerre mondiale et qui a été délibérément échoué sur un récif, en 1999, pour en faire une station d’observation face à un poste chinois aménagé non loin de là quatre années auparavant. Les Philippins sont parvenus à leurs fins en utilisant un bâtiment à tirant d’eau assez faible pour ne pas être intercepté par les garde-côtes chinois dans le dédale des rochers qui entourent le récif.
Ce récif est situé à 200 km de Palawan et à 1.100 km du continent chinois. Cela n’a pas empêché Pékin de protester contre la «violation» de ses eaux territoriales. La Chine est d’autant plus furieuse que Manille a, dans la foulée, réclamé l’arbitrage de la Cour internationale de la Haye, conformément à la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. La Chine a rétorqué sur le champ qu’elle n’accepterait pas un jugement international.
Alors que Barack Obama est attendu fin avril aux Philippines, en vue d’y resserrer les liens entre l’Amérique et son ancienne colonie, Washington a clairement approuvé la démarche diplomatique de Manille. Après avoir visité le Japon et la Corée du sud, le président américain doit se rendre également en Malaisie et il y a fort à parier qu’il profitera de cette tournée pour relancer son «pivot» vers l’Asie, souvent jugé comme une façon de «contenir» la Chine sans l’avouer.
La détermination dont la Chine fait preuve en Asie du sud-est a fini par pousser l’Indonésie à rappeler aux Chinois que les alentours de leur île de Natuna, riches en hydrocarbures, se situaient clairement en-dehors de toute revendication terriroriale de Pékin.
Jusqu’ici, la frontière maritime imposée par la Chine suit une «ligne en neuf traits» (en vert sur la carte ci-dessus), laquelle épouse la forme d’une «langue de vache» qui pend de la côte chinoise vers le sud et englobe l’espace maritime entre la péninsule malaysienne et Bornéo. Neuf «traits» dont on n’a pas fini de reparler et qui pourraient bouleverser la région.
Théorie des dominos de la mer Noire à la mer de Chine
La proximité affichée entre Pékin et Moscou à l'occasion de manœuvres navales sert les deux pays engagés dans des bras de fer avec les Occidentaux sur les deux fronts chauds du moment.
Barack Obama avait à peine terminé sa tournée en Asie que le ministère chinois de la Défense annonçait l’organisation avant la fin du mois de mai de manœuvres navales communes avec la Russie en mer de Chine. Les deux pays veulent officiellement «augmenter leur capacité à coopérer pour réagir aux dangers venant de la mer». Ce n’est pas la première fois que Moscou et Pékin font de telles manœuvres communes.
Elles ont commencé en 2005 dans le cadre du «groupe de Shanghai», une organisation créée dans les années 1990 pour rassembler des Etats d’Asie et d’Asie centrale. Mais celles de cette année prennent un relief particulier. Pour deux raisons: d’une part la crise en Ukraine oppose la Russie et les Occidentaux; d’autre part, la tension est vive dans la mer de Chine entre Pékin et les pays voisins qui se disputent la souveraineté sur des îlots, souvent inhabités.
publicitéLa Russie et la Chine ont donc un intérêt majeur à faire une démonstration de force. La première va montrer qu’elle n’est pas isolée, contrairement à ce que pourraient laisser croire les sanctions imposées par les Occidentaux à la suite de l’annexion de la Crimée et des troubles dans l’est de l’Ukraine.
Moscou a bien besoin de cet affichage. Car l’Union eurasienne que Vladimir Poutine cherche à opposer à l’Union européenne ne fait pas recette. La réunion qui vient de se tenir à Minsk, capitale de la Biélorussie, n’a rassemblé, outre ce pays, que la Russie et le Kazakhstan. Le président russe n’est certes pas très sensible aux créances démocratiques de ses alliés mais il aimerait certainement avoir avec lui des régimes plus recommandables que la dictature ubuesque d’Alexandre Loukachenko ou le despotisme familial de Nursultan Nazarbaiev.
L’Arménie va sans doute se joindre à l’Union douanière de Poutine, mais elle le fait contrainte et forcée parce qu’elle est totalement dépendante de la Russie dans son conflit avec l’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabakh. Ce qui ne l’empêche pas d’essayer de mettre en œuvre les réformes exigées par l’Union européenne pour signer l’accord d’association. Pour parer à toute éventualité.
Soutien tiède de la Chine à la Russie sur la question de la Crimée
Manifester sa proximité avec la Chine est donc essentiel pour le Kremlin. D’autant plus que dans l’affaire ukrainienne, le soutien de Pékin aux positions russes a été tiède, c’est le moins qu’on puisse dire. Ni au Conseil de sécurité, ni à l’Assemblée générale des Nations unies, la Chine n’a soutenu la Russie au sujet de l’Ukraine. Elle s’est prudemment abstenue.
Les dirigeants communistes n’ont aucune sympathie pour les soulèvements populaires contre les autocrates mais ils n’apprécient pas non plus la modification des frontières par la force et la sécession de régions sur une base ethnique. Que celles-ci soient le fait des «impérialistes» occidentaux ou des postsoviétiques.
Ils n’aimeraient pas que les mêmes principes d’autodétermination soient invoqués pour Taïwan, le Tibet et le Xinjiang qui font partie de leurs «intérêts fondamentaux».
Cette divergence avec la manière dont la Russie agit dans son «étranger proche» étant marquée, la Chine est intéressée à montrer, elle aussi, qu’elle a des soutiens dans le face-à-face qui s’annonce dans le Pacifique avec les Etats-Unis et leurs alliés. Elle a protesté, en grande partie pour la forme, contre la tournée qui a mené Barack Obama au Japon, en Corée du sud, en Malaisie et aux Philippines.
Elle considère que le «pivotement» de la stratégie vers l’Asie, réaffirmée par le président américain, constitue en fait une politique «d’endiguement» (containment) dirigée contre elle. C’était la politique menée par les Etats-Unis vis-à-vis de l’Union soviétique pendant la guerre froide.
Les manœuvres communes avec la Russie en mer de Chine orientale sont donc une manière de démontrer que la Chine aussi est une puissance maritime en devenir, ce qu’elle n’a jamais été dans son histoire. Dans son budget militaire qui connait d’année en année avec une progression à deux chiffres, la marine est une priorité.
La Chine veut devenir une puissance maritimeLa Chine vient de se doter de son premier porte-avions en rachetant, à l’Ukraine justement, un vieux bâtiment qu’elle a modernisé. Et elle s’apprête à en acquérir un second. Elle n’est certainement pas en mesure de rivaliser avec la flotte américaine mais elle veut être en mesure, à moyen terme, de faire valoir ses droits dans le Pacifique, ou ce qu’elle considère comme tels.
Car elle avance des revendications sur des territoires également convoités par ses voisins, que ce soit le Japon, la Corée du sud, les Philippines ou le Vietnam. Les incidents sont fréquents. Ces pays, dont certains ont été des ennemis des Etats-Unis dans un passé pas si lointain, recherchent maintenant la protection américaine. Barack Obama s’est déplacé afin de la leur promettre. Mais il s’est exprimé avec prudence. D’une part parce qu’il ne veut pas que le «pivotement» stratégique vers l’Asie suscite une forme d’escalade de la part des Chinois.
D’autre part parce que les Etats riverains du Pacifique sont également pris dans un dilemme. S’ils recherchent le soutien américain ils ne souhaitent pas que celui-ci soit trop appuyé et offre à Pékin un prétexte pour accroitre ses prétentions. La plupart de ces pays veulent d’ailleurs soigner leurs relations économiques et commerciales avec la Chine qui est, avec le Japon, la grande puissance de la région.
Si l’on ajoute qu’entre les alliés des Etats-Unis, les rapports bilatéraux ne sont pas toujours au beau fixe, notamment entre la Corée du sud et le Japon en proie à une montée du nationalisme, on comprend que Barack Obama ait veillé à maintenir un équilibre subtil.
Le président américain a voulu montrer que la montée de la tension en Europe ne le détournait pas de la priorité donnée à l’Asie. Russes et Chinois veulent laisser croire qu’ils se préparent à relever ce défi, ensemble le cas échéant.
From : Euronews ,Barry BUZAN (Professeur émérite de relations internationales à la London School of Economics and Political Science (LSE), chercheur associé au centre LSE IDEAS et membre de la British Academy), IFRI( Politique étrangère, vol. 77, n° 2, été 2012, pp. 331-344). Slate ( Daniel Vernet,
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