A l’occasion de la 6ème édition de la World Policy Conference à Monaco, Hubert Védrine trace pour lesechos.fr un panorama du monde et des relations internationales. Un monde, dit l’ancien ministre des Affaires étrangères qui a perdu son centre et où le jeu entre les puissances est « multiple, ouvert, et instable ».
Après le retrait d’Irak et, d’ici à la fin 2014, d’Afghanistan des troupes américaines, les Etats-Unis vont-ils se désintéresser du monde et se replier sur eux-mêmes ?
Les Etats-Unis ne vont pas, ne peuvent pas se « désintéresser » du monde même si un courant « isolationniste » réapparaît chez eux! Certes ils ne sont plus l’hyperpuissance des années 1990, mais ils sont toujours la première puissance même si leur leadership, face à la Chine et à tous les autres pays, n’est plus que relatif. Devaient-ils rester engagés de la même façon et aux mêmes endroits que pendant la guerre froide ? Bien sûr que non. Pour autant ils ne remettront pas en cause l’Alliance Atlantique et son article 5. Le parti Républicain est écartelé entre isolationnistes farouches et interventionnistes excités mais l’idée du repliement est une illusion d’optique, et une crainte européennes. Les Etats-Unis vont rester la puissance militaire mondiale numéro 1 (nucléaire, aérienne, maritime et technologique), mais s’engager avec plus de parcimonie. Il est de bon ton à Paris de douter d’Obama ou de le dénigrer. En réalité, même si sa conduite de la politique étrangère américaine peut parfois déconcerter, je pense qu’il a une vue juste du monde de demain et une vraie stratégie, à défaut de tactique.
Le redéploiement des forces américaines vers l’Asie-Pacifique notamment navales signifie-t-il aussi un allègement des dispositifs militaires au Moyen Orient?
Barack Obama n’a-t-il pas été élu pour mettre fin aux guerres de George W. Bush en Irak et en Afghanistan ? Il le fait, quel que soit le bilan, et les suites de ce retrait. Il estime qu’il n’a pas été élu non plus pour s’engager en Syrie, en Libye, ni même pour frapper l’Iran. Il agit en conséquence. Il y a une cohérence. Le reformatage en cours du dispositif et les redéploiements militaires traduisent une réactivité certaine des Etats-Unis et sont stratégiquement logiques. Pour autant, du fait d’Israël, de l’Iran, de l’importance vitale pour eux de la libre circulation en haute-mer, y compris les détroits et le Golfe, les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de laisser tomber le Moyen-Orient.
Quelles conséquences peut-avoir la diminution de la dépendance énergétique des Etats-Unis à l’égard du Moyen Orient avec la mise en exploitation des gaz de schiste et des autres hydrocarbures non-conventionnels ?
C’est important aussi. Le fait que les Etats Unis vont devenir indépendants énergétiquement du Moyen Orient rend moins vital à l’avenir le pacte du Quincy. Il y a en effet le gaz de schiste, des sables bitumineux, d’autres énergies potentielles, d’autres fournisseurs. Et il n’est même pas exclu qu’un jour les Etats-Unis fassent des économies d’énergie ! Au total, ils dépendront moins du Moyen-Orient, mais leur lien avec Israël restera étroit, pétrole ou pas. La bonne solution de la crise nucléaire iranienne, puis la relation avec l’Iran de demain est un enjeu immense pour le président Obama, et vraisemblablement pour son successeur. L’accord de Genève sur un processus intérimaire suppose en effet une levée des sanctions par étapes, prélude à une réinsertion de l’Iran dans le système international, si divers groupes (en Iran, aux Etats-Unis, en Arabie Saoudite, et en Israël) ne parviennent pas à le torpiller. Pour les Américains, donc il sera impossible de se détourner complètement du Moyen-Orient, mais ils se contenteront souvent du « leading from behind » (diriger depuis l’arrière, NDLR) qui a tant exaspéré les « durs », faucons et « néo-conservateurs », aux Etats-Unis. Et même si le, ou la, successeur d’Obama tente de revenir en 2017 à un leadership plus direct. Tout cela, amènera l’Arabie saoudite, le Qatar ou d’autres à rechercher d’autres débouchés, d’abord vers l’Asie. Ce sont les pays émergents qui deviendront les clients privilégiés des pays producteurs. Cette évolution aura aussi des conséquences industrielles en rendant à nouveau compétitive l’industrie chimique américaine qui ne l’était plus, et en ravivant la concurrence avec l’industrie chimique allemande, et créera des problèmes avec des industries naissantes comme en Chine et en Inde. Mais il est exagéré de prétendre que cette évolution énergétique rebat toutes les cartes du monde. Il faut aussi se méfier des prévisions trop péremptoires, comme on a eu, il y a quelques années, du genre le « Japon troisième grand » ou encore « le centre du monde est en Asie ». C’est du simplisme, car il n’y a plus de centre du monde, et il existe des pays émergents ailleurs qu’en Asie. Le jeu est multiple, instable, ouvert.
La Chine est-elle au bord d’une implosion ? Le parti communiste chinois prépare-t-il sa mue?
Je ne crois pas que la Chine soit au bord d’une implosion même si la situation sociale est très tendue, et je ne suis pas sûr que le parti communiste chinois prépare déjà sa « mue ». Ce que je vois c’est que la Chine arrive au terme du cycle lancé par Deng Xiaoping. Dans le sang et la cruauté, Mao Zedong avait réinventé la Chine, mais pas refaçonné le monde. Deng l’a fait. Avec lui, puis Jiang Zemin et Hu Jintao, c’est une ligne constante qui a été suivie et a changé le monde. L’idée de Deng a été de garder le contrôle politique, et en même temps de libérer l’économie par un capitalisme de Far West qui ressemble à celui d’un Rockfeller ou de la France de Louis-Philippe et de Napoléon III. C’est ce cycle qui s’achève, pour plusieurs raisons. D’abord, la Chine connaît des problèmes économiques de maturité ; il y a une énorme classe moyenne qui se développe, mais encore 300 à 400 millions de paysans pauvres ; les inégalités sont devenues gigantesques ; la situation écologique, et donc de santé publique, est terrifiante. Comme d’autres grands émergents, la Chine, arrive à la fin d’une période de croissance à deux chiffres. Elle a d’ailleurs annoncé de nouvelles réformes économiques plus ou moins libérales. Mais, la Chine a un problème politique que n’ont pas d’autres émergents, comme le Brésil ou l’Inde. Quel sera le régime dans 10 ou 15 ans ? Aura-t-il dû d’ici-là lâcher du lest et libéraliser un peu politiquement pour calmer la masse d’internautes qui, sans demander l’établissement d’une démocratie formelle à l’occidentale, réclament de façon de plus en plus virulente le respect des droits des personnes face à l’administration, à la justice, la police ? Il est probable que les dirigeants chinois utiliseront la peur, profonde chez les Chinois, du désordre, du chaos et de l’éclatement. Mais cela ne suffira pas. En tout cas, ils ne suivront certainement pas les traces d’un Gorbatchev ou d’un Boris Eltsine. Il n’est pas question pour eux de dissoudre le Parti communiste chinois qui ne fait qu’un avec l’appareil d’État. Leur problème, c’est : quelles concessions politiques minimum mais indispensables faire, sans être balayés…
L’Europe sera-t-elle gouvernable dans un an dans la perspective de la montée des populismes, de la crise morale, politique et économique ?
Vous parlez sans doute du fonctionnement des institutions européennes ? Car personne ne pense que l’Allemagne, la France, etc… ne sera plus gouvernée en 2014. Après les élections au sein du parlement européen, les partis hostiles à l’Union Européenne (pas eurosceptiques, euro-hostiles), seront plus forts. Cela compliquera encore plus ce système européen déjà très compliqué, le fonctionnement de la commission, le rapport Parlement/Commission, mais ils ne seront pas majoritaires. J’insiste, il ne faut pas confondre les euro-hostiles avec les eurosceptiques qui, eux, peuvent encore être convaincus. Le Front National ou le parti de gauche sont euro-hostiles. Ces perspectives ne sont pas idéales, mais cela n’empêchera pas les Etats-membres de tourner… Car, au grand désespoir des fédéralistes européistes, la commission, même si elle est très importante n’est pas le gouvernement de l’Europe. Et des alliances d’élus raisonnables, malgré tout majoritaires, pourront se nouer au parlement européen.
L’euro est-il encore menacé?
Je ne pense pas, même si des voix s’élèvent, un peu plus nombreuses et moins extrémistes pour dire que les contradictions de fond sont insurmontables et plaident pour une sortie « ordonnée ». Pour le moment au sein de la zone euro c’est en fait la logique d’intégration, de coordination et d’harmonisation qui avance. C’est la première année, après la révélation de la crise grecque, que la question de l’existence de l’euro a été posée en tant que telle. L’Allemagne a hésité un moment en se demandant si l’euro ne pouvait pas se débarrasser des pays du Sud en difficulté. Puis elle a réalisé que si elle revenait à un euro-mark, celui-ci grimperait à environ 40% au-dessus du cours actuel de l’euro, ce qui remettrait en cause tout le système mercantiliste allemand. Dès lors, l’Allemagne a décidé de garder ce système qui est à son avantage et favorise son industrie de haute gamme, mais à ses conditions. Je suis donc prudemment optimiste sur la zone euro, à condition que l’Allemagne (CDU/SPD) se prête à une vraie concertation sur la politique économique que l’on y mène, sur la croissance, et même sur les taux de change…
Après la destitution en Egypte le 3 juillet dernier du président islamiste Mohamed Morsi et les difficultés d’Ennahda en Tunisie, l’Islam politique est-il voué à l’échec ?
En tout cas il n’est pas voué au succès ! Son ascension a réveillé beaucoup de forces contraires. De toute façon la démocratisation est un processus long et compliqué, sauf quand il s’agit de rétablir la démocratie et pas de la créer. Dans plusieurs pays arabe, l’affrontement oppose des forces modernisatrices, démocratiques ou non, à des forces obscurantistes de réaction, de régression, parfois arrivées au pouvoir pas des élections … Cet affrontement va durer longtemps. Les islamistes vont relever la tête. Au sein de l’Islam, une minorité extrémiste essaye d’imposer sa conception littérale de la charia, comme c’est arrivé dans l’histoire du catholicisme. Mais les modernistes ne se laisseront pas faire. A long terme, j’ai tendance à penser que dans l’Islam les modernistes l’emporteront, Mais après bien des soubresauts.
Ukraine, Syrie… la Russie est-elle une menace ?
Après le cycle Gorbatchev- Eltsine, le chaos, et l’effondrement de l’URSS, Vladimir Poutine est animé par la volonté de restaurer le statut de la Russie. Il a gardé un « pouvoir de nuisance résiduelle périphérique », le pouvoir d’inquiéter les Baltes, les Polonais, la Géorgie, de bloquer une solution en Syrie et de se mêler un peu des affaires de l’Asie centrale. Mais sauf au Conseil de sécurité, cela ne va pas au-delà. Au total, il est plus nuisible que menaçant et il est peut-être en train d’évoluer (Syrie, Iran). Quoiqu’il en soit, la Russie est là, et on ne peut pas avoir comme seule politique russe de détester Poutine ! C’est ce que John Kerry a compris.
La World Policy Conference débute pour trois jours à Monaco, réunissant acteurs et experts internationaux.
Pendant trois jours, près de 300 experts des relations internationales, chefs d’entreprise et diplomates vont se pencher sur l’état de l’économie et de la gouvernance mondiale, sur les forces et les faiblesses de l’Asie, sur le modèle européen ou encore sur les crises du Moyen-Orient.
« Les Echos » sont partenaires de la World Policy Conference, dont c’est la 6e édition. Créée par Thierry de Montbrial, le fondateur de l’Ifri, elle est davantage un club qu’une conférence à la Davos. Elle se veut globale sur les 5 continents avec une attention particulière aux puissances moyennes régionales qui affichent une volonté et une capacité à agir pour le bien commun. Il s’agit d’être constructif et de favoriser le dialogue, sans exclure les autres. C’est une manière de contourner le débat sur le monde multipolaire, ou « zéro polaire » comme se plaît à le définir Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères. Si Nicolas Sarkozy et Dimitri Medvedev avaient été l’attraction du forum en 2008 à Evian, c’est Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, qui est cette fois la personnalité très attendue.
1- Peut-on être enfin optimiste pour l’Afrique ?
Un vent d’optimisme souffle sur l’Afrique. Malgré des infrastructures et une gouvernance encore médiocre, elle intéresse de plus en plus les investisseurs américains, européens et, surtout, chinois, au Kenya, au Nigeria, en Afrique du sud, au Maroc. Aujourd’hui, la moitié des trente pays du monde à plus forte croissance sont dans ce continent longtemps désespérant et désespéré. Certes, beaucoup partent de très bas et cette manne ne profite pas toujours à la majorité de la population. Mais les statistiques et les témoignages d’hommes d’affaires de Dakar à Conakry, de Nairobi à Lagos, révèlent une classe moyenne en plein essor, 150 millions de personnes aujourd’hui, 300 millions dans dix ans, sauf accident de l’Histoire. Une classe fournissant son lot d’entrepreneurs et demandant des comptes à ses dirigeants. L’inflation, cette taxe sur l’épargne, est sous contrôle, ou du moins très inférieure aux niveaux enregistrés il y a dix ans.
Les 54 pays africains ont pratiquement tous une Constitution et s’adonnent de plus en plus au multipartisme. Certes, Al Qaida mène kidnapping et attentats un peu partout, tandis que la Libye, la Tunisie, l’Egypte sont empêtrés dans une crise politique. Mais deux conflits (Somalie et Congo) semblent à bout de souffle et les deux en cours (Mali, Centrafrique) ont fait 2.000 morts en tout cette année. A peu près 50 fois moins que lors d’un « millésime » ordinaire du début du siècle. Y. B.
2- Les Etats-Unis vont-ils se désintéresser du Moyen-Orient ?
Le Moyen-Orient revient sans cesse happer la diplomatie américaine. Alors que l’administration Obama tentait un pivot vers l’Asie, les printemps arabes les ont pris par surprise. L’assassinat de l’ambassadeur américain à Bengazi, le renversement de Mohammed Morsi en Egypte, l’utilisation d’armes chimiques en Syrie ont été autant d’épisodes qui les ont contraint à se focaliser à nouveau sur la région. Lors de la dernière assemblée générale des Nations Unies, le président américain a sérié ses priorités : un accord de paix israélo-palestinien, un accord sur le nucléaire iranien et une solution négociée pour sortir du conflit syrien. Barack Obama a décidé de choisir ses combats.
Et comme l’a prouvé la question syrienne, ils ne seront pas militaires, à l’exception de l’utilisation de drones pour démanteler les réseaux d’Al Qaida. Le président a en effet été élu pour sortir le pays des conflits armés et l’opinion publique ne veut plus d’intervention au sol. Grâce à sa nouvelle puissance énergétique, avec l’exploitation et bientôt l’exportation de gaz et de pétrole de schiste, les Etats-Unis ont gagné plus d’indépendance envers les pays du Golfe. D’où une certaine nervosité de ses alliés traditionnels dans la zone : Israël aussi bien que l’Arabie Saoudite craignent que les américains ne se désinvestissent et manifestent leur irritation. Il est vrai que les moyens et les priorités sont réajustés, Mais les alliances demeurent et « les Etats-Unis restent un garant de l’ordre mondial », assure Justin Vaïsse, directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du quai d’Orsay. V. R.
3- La Chine est-elle menacée d’implosion ?
L’attentat sur la place Tian Anmen, en octobre, quelques jours avant la réunion des dignitaires du Parti Communiste a rappelé un peu brutalement que les indépendantistes ouïghours voulaient continuer à se faire entendre. Peu après, l’explosion d’une bombe devant le siège, en province, du Parti Communiste a braqué les projecteurs sur tous les oubliés de la croissance, auteurs, comme ce jour là, d’actes désespérés. Depuis que les réformes économiques sont en place, le régime de Pékin tente de préserver les contours d’une « société harmonieuse » mais reste confronté à ces deux risques avérés, les mouvements séparatistes et les déçus des réformes. Les autorités doivent pourtant agir avec doigté. La croissance moins dynamique que par le passé ravive les tensions sociales et avec elles les fractures à l’intérieur de la société. Ne pas démoraliser davantage la tranche la plus défavorisée de la population, celle formée par les paysans essentiellement, ni laisser la porte entrouverte aux poussées séparatistes.
Si aptes à tout contrôler soient-ils, les dirigeants chinois gardent tous en mémoire l’épisode du Falunggong. Ce mouvement d’inspiration bouddhiste a fait, au début des années 2000, vaciller le régime en formant à la surprise générale, une chaîne humaine autour de l’Elysée chinois. L’air de rien, ces acteurs non violents ont montré au monde entier la vulnérabilité du régime. Il n’en a pas fallu davantage pour instaurer de nouveaux contrôles, verrouiller l’internet dès l’apparition d’un danger. Le prix d’une paix apparente qui ne met pas le régime à l’abri de nouveaux débordements. M.G.
4- L’Europe sera -t-elle gouvernable dans un an ?
Ca passe ou çà casse ! Après s’être serrés la ceinture pendant quatre ans, avoir perdu presque partout du pouvoir d’achat et souvent leur emploi, fait le gros dos en attendant que leurs gouvernements inconséquents mènent les réformes douloureuses qui s’imposent, les opinions publiques sont à bout. Elles attendent une reprise qui s’annonce, au mieux, faible et progressive. La zone euro n’est donc pas près de résorber le chômage qui atteint plus de 12% de la population active et près de 25% des jeunes de moins de 25 ans. Si la croissance ne revient pas, combien de temps encore les populations déçues et appauvries accepteront-elles de faire confiance à leurs gouvernements et à l’Union européenne accusée d’impuissance ?
D’autant qu’une ligne de fracture s’est clairement dessinée entre une Allemagne vertueuse, volontiers donneuse de leçons, encline à se replier sur elle -même et des pays du sud rincés par les politiques d’austérité et sans horizon. Les élections européennes vont inévitablement servir de défouloir à cette colère diffuse. Les analystes de Notre Europe évaluent à 25% le score attendu des partis euro-sceptiques aux élections européennes de mai. Jusqu’ici la vague populiste a été contenue dans les pays européens mais elle a néanmoins enflé en Grèce, en Italie, en Finlande, au Royaume Uni, aux Pays-Bas et en France. La crise a fragilisé les démocraties.Il suffirait d’un soulèvement populaire, ici, ou l’explosion d’un parti populiste, là, pour déstabiliser un pays et déclencher un tsunami qui ferait à nouveau trembler la zone euro. C. C.
5- La Russie est-elle encore une menace ?
Un pouvoir de nuisance périphérique et résiduel ». Le mot, cruel, de l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, traduit bien combien la puissance, et donc la menace potentielle représentée par la Russie semble réduite désormais aux yeux de nombre d’observateurs occidentaux. Certes, la Russie est le principal producteur mondial d’hydrocarbures, un levier clé dans les affaires du monde, et toujours dotée du deuxième arsenal nucléaire de la planète. Elle bloque aussi régulièrement des résolutions clefs du Conseil de sécurité de l’ONU grâce à son droit de veto. Mais elle n’a aucun « soft power », pas d’alliés véritables, hormis l’Arménie et le Belarus, et semble dénuée de capacités de projections militaires.
Sa seule opération depuis sa défaite en Afghanistan a été l’invasion d’une Géorgie trente fois plus petite qu’elle en 2008. Si le Kremlin a empêché l’élaboration de toute solution politique en Syrie depuis 2011, il y a toutefois réussi un brillant coup de joueurs d’échecs en trouvant une porte de sortie à Barack Obama en septembre, et s’est montré également coopératif sur le dossier iranien. C’est en fait seulement dans son « étranger proche » ainsi qu’elle désigne ses voisins de l’ex-URSS, que la Russie effraye encore. Elle a bloqué des importations lituaniennes pour montrer son déplaisir devant l’activisme oriental de ce petit pays balte lors de sa présidence tournante de l’Union. Et ses menaces contre une Ukraine tentée par l’Europe ont amené le pouvoir de Kiev à résipiscence. Mais rien ne prouve que Vladimir Poutine veuille étendre les intérêts stratégiques de son pays bien au delà.Y. B.
6- Les Etats adopteront-ils une gouvernance de la cybersurveillance ?
Les révélations d’Edward Snowden sur l’étendue de la cybersurveillance des Etats-Unis ont provoqué une indignation générale. Le Brésil, dont la présidente a été mise sur écoute, a convoqué une conférence internationale en avril prochain pour s’attaquer au problème. « Sans le respect de la vie privée, il n’y a pas de liberté de parole ou d’opinion, et donc pas de démocratie. Sans le respect de la souveraineté d’une nation, il n’y a pas de base pour des relations appropriées entre les pays », a-t-elle dénoncé devant les Nations unies. Près de 500 écrivains les plus connus, dont cinq prix Nobel, ont lancé une pétition mondiale pour obtenir de l’ONU un texte qui protège les droits numériques des citoyens. Les écoutes illégales sont pourtant très répandues. « Cela complète la guerre traditionnelle. Il y a une analogie, imparfaite certes, qui est celle du désarmement nucléaire. Au départ, on se constitue une force de frappe puis on s’aperçoit que d’autres aussi et qu’il va falloir mettre des normes pour être sûr qu’il y ait des règles de conduite », explique Justin Vaïsse, directeur du centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d’Orsay. Les Etats sauront-ils développer une nouvelle gouvernance de la cybersurveillance ? Comment la définir quand les notions de liberté sont si différentes entre les pays ? Et si gouvernance il y a, ne faudrait-il pas la confier à une agence indépendante ? Une chose est sûre, la lutte contre le terrorisme ne suffit plus à justifier les écoutes sauvages auprès des opinions publiques. V. R.
7- La réconciliation entre l’Iran et les Etats-Unis est-elle possible ?
L’Iran a six mois pour faire ses preuves. En échange d’une limitation du programme nucléaire iranien, les Etats-Unis et l’Europe se sont engagés à alléger prudemment les sanctions qui étranglent peu à peu l’économie iranienne, sans toucher à celles contre le pétrole. Mais l’accord intérimaire conclu à Genève le 24 novembre par Téhéran et le G5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité + l’Allemagne) _ et éventuellement reconductible pour six mois, n’est qu’une étape. Un accord intérimaire qui, selon un des négociateurs, « permet d’enrayer la crise de prolifération nucléaire menaçant la région et au-delà ». Mais la gestion de la crise iranienne, comme le souligne l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine , est un enjeu considérable pour le président Obama. La détente entre les Etats-Unis et l’Iran après près de 35 ans de relations conflictuelles ouvre la perspective d’une réconciliation entre le « Grand Satan » et la « République des Mollah » et du retour de l’Iran dans le système international. Mais les obstacles sont nombreux. Le nouveau président iranien Hassan Rohani doit encore maintenir la pression pour que l’accord intérimaire ouvre la voie à un démantèlement des installations, notamment de la centrale d’Arak. Il va devoir aussi affronter les Gardiens de la Révolution, peu enclins à céder, et continuer de bénéficier d’une certaine neutralité du guide suprême Ali Khamenei. Et Barack Obama va devoir convaincre le Congrès de lever les sanctions sans rompre l’alliance avec Israël. La partie n’est pas gagnée... J. H.-R.
8- L’islam politique est-il menacé de disparition dans la tourmente des printemps arabes ?
Destitution de Mohamed Morsi le 3 juillet en Egypte par l’armée, Ennahda en difficulté en Tunisie, Erdogan et son Parti pour la justice et le développement (AKP) contestés en Turquie, 2013 a été une mauvaise année pour l’islam politique. Mais cela ne signifie pas que les mouvements islamistes disparaîtront de la vie politique. En Egypte, en dépit d’une féroce répression, des milliers de morts et d’arrestations, et surtout leur échec à gérer le pays arabe le plus peuplé, les Frères musulmans qui, sous le nom de Parti de la liberté et de la justice, avaient remporté les élections de 2012, bénéficient toujours d’un soutien populaire. En Tunisie, Ennahda, qui est devenu le premier parti après la chute de la dictature de Ben Ali, a certes montré ses limites dans l’exercice du pouvoir mais a fait preuve de plus de souplesse pour passer un compromis avec l’opposition. Son fondateur, Rached Ghannouchi, en annonçant en octobre la décision de son parti de permettre un dialogue national, a bien précisé qu’« Ennahda ne quittait pas le pouvoir, seulement le gouvernement ». De même l’AKP, n’est peut-être plus « la source d’inspiration » de l’islam politique dans le monde arabe. Mais Recep Tayyip Erdogan demeure toujours l’homme fort de la Turquie. Sans oublier que l’Iran chiite, avec l’élection d’Hassan Rohani, vient de montrer sa capacité à s’adapter pour s’efforcer d’assurer la survie du régime des mollahs. La lutte ancestrale entre laïcité et islamisme pour le pouvoir ne s’achèvera pas en 2014...JHR
From : Yves Bourdillon, Catherine Chatignoux, Michel de Grandi, Jacques Hubert-Rodier et Virginie Robert ( les Echos , le Monde ),...