Enfermé dans un piège
En liant, le 4 septembre, la livraison du BPC au règlement politique de la crise en Ukraine, le président français s'est lui-même enfermé dans un piège. De la même manière que Nicolas Sarkozy, lorsqu'il avait signé le contrat en 2011, avait parié sur Medvedev et misé sur une normalisation du pouvoir, Hollande a cru à tort que le Kremlin était prêt à l'apaisement. C'est dans une ambiance de guerre froide marquée par une vive recrudescence de l'activité militaire russe dans l'est de l'Ukraine que doivent se rencontrer, en marge du G20, François Hollande et Vladimir Poutine.
La France ayant convaincu ses partenaires européens de renoncer au caractère rétroactif des sanctions sur les ventes d'armes (niveau 3), elle se retrouve aujourd'hui seule à devoir décider. «Nous ne pouvons même plus nous retrancher derrière Bruxelles», regrette une source bien informée. Le contrat des BPC serait en outre «déséquilibré». Très favorable aux Russes, il n'inclurait notamment aucune clause suspensive en cas de violation du droit et des traités internationaux. Rien d'étonnant à ce que ce soit Moscou qui mène la danse... Pendant ce temps à Saint-Nazaire, les étapes qui doivent mener à terme au transfert du bateau n'ont pas été interrompues. Le Vladivostok est passé sous pavillon russe vendredi après-midi, comme l'atteste une capture d'écran de Marine Traffic. Selon DCNS, il s'agit uniquement «d'un test».
«Le président de la République considère que la situation actuelle dans l'est de l'Ukraine ne permet toujours pas la livraison du premier BPC (Bâtiment de projection et de commandement, le terme qui désigne le porte-hélicoptère)», a fait savoir l'Élysée dans un communiqué. «Il a donc estimé qu'il convenait de surseoir, jusqu'à nouvel ordre, à l'examen de la demande d'autorisation nécessaire à l'exportation du premier BPC à la Russie.»
La France était sous la pression de ses partenaires, notamment américains, hostiles à la livraison des deux navires, de véritables «couteaux suisses» de la Marine en raison de leur polyvalence qui leur permet de transporter des hélicoptères et des chars, ou d'accueillir un état-major embarqué, en pleine crise ukrainienne. Le rôle de Moscou dans cette dernière avait été dénoncé par les Occidentaux.
La Russie ne bronche pas
Un cessez-le-feu avait été signé début septembre, signé par l'Ukraine, la Russie et les séparatistes de l'Est sous les auspices de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Mais depuis, les deux camps s'accusent mutuellement de ne pas respecter cette trêve. D'après l'armée ukrainienne, 150 soldats ont trouvé la mort depuis.
Le premier BPC, le Vladivostok, devait initialement être livré en octobre et 400 marins russes se sont formés depuis le 30 juin à sa manœuvre dans le port de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Selon le vice-premier ministre russe, le deuxième porte-hélicoptère commandé par son pays, le Sébastopol, dont la livraison est prévue pour la fin 2015, devait être mis à l'eau à la mi-novembre.
En Russie, le vice-ministre de la Défense Iouri Borissov a déclaré que son pays ne lancerait pas de procédure contre la France à la suite de ce report mais espérait toujours que le contrat serait honoré, rapporte l'agence de presse RIA.
L'incident s'est produit lundi, lorsque les 400 marins russes en formation depuis le début de l'été à Saint-Nazaire, sur le Vladivostok, ont voulu emménager définitivement sur le bâtiment de projection et de commandement (BPC). La date officielle de livraison du Mistral à la Russie ayant été fixée au 14 novembre, en tout cas jusqu'à ce que l'État français annule la cérémonie de «remise des clés» organisée par le constructeur DCNS, les matelots ont fait comme si rien n'avait changé. Leur formation étant terminée depuis plusieurs jours, les dernières manœuvres en mer également, ils ont voulu transférer leurs affaires personnelles du bateau- école Smolny, où ils passaient toutes les nuits, sur le Vladivostok, qui est désormais prêt à prendre la mer. Mais ils en ont été empêchés. Et s'iIs ont depuis été autorisés à remonter sur le bateau, c'est seulement pendant la journée. «En transbordant leurs affaires sur le Vladivostok, les marins auraient pris possession du bateau, qui serait devenu russe. Il aurait été très difficile de les déloger. Ce déménagement, c'était peut-être le signal qu'ils préparaient leur départ…», confie une source bien informée.
Les autorités françaises auraient-elles peur que les marins russes filent à l'anglaise? Qu'ils rééditent le scénario des vedettes de Cherbourg, en décembre 1969, la nuit de Noël? Le contrat de vente de 12 vedettes lance-missiles à Israël remonte à 1965. Mais avec la guerre des Six-Jours (juin 1967), de Gaulle décrète un embargo sur les ventes d'armes - offensives - à destination d'Israël. Après le raid israélien sur l'aéroport de Beyrouth en décembre 1968, il rompt également le contrat des vedettes. Elles fausseront pourtant compagnie à leurs gardiens français en appareillant dans la nuit du 24 au 25 décembre 1969, à 2 heures du matin, pour rejoindre triomphalement le port de Haïfa. À l'époque, la manipulation des services secrets israéliens avait ridiculisé les autorités françaises. Des historiens affirment cependant que le gouvernement français avait été informé des intentions israéliennes et qu'il avait laissé faire, les vedettes ayant déjà partiellement été payées.
Surveillance discrète
Entièrement acquitté par la partie russe, le Vladivostok connaîtra-t-il le même destin? «J'ai peur qu'un matin on se réveille et que le Vladivostok ne soit plus là», confie une source proche du dossier. Elle ajoute: «Nous y pensons depuis longtemps. Les Russes sont des partenaires, mais mieux vaut parer à toutes les éventualités.» Pendant les essais en mer, le Vladivostok a fait l'objet d'une surveillance discrète mais serrée des forces de sécurité françaises. Là aussi, Cherbourg fournit un précédent: avant l'opération d'exfiltration menée par les Israéliens, deux vedettes avaient réussi à quitter les eaux territoriales françaises pendant des essais réalisés en mer… Les forces de l'ordre du ministère de l'Intérieur auraient récemment renforcé les mesures de surveillance dans le port de Saint-Nazaire. À quai, enserré dans un bassin clos, il faudrait aujourd'hui au Mistral, s'il voulait appareiller clandestinement, franchir plusieurs écluses et bénéficier de complicités locales...