Les "grandes oreilles" de Pékin en France
En banlieue de Paris, "l'Obs" a découvert un centre secret chinois d'écoutes satellitaires. Il espionnerait une partie des communications entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient. Pourquoi la France laisse-t-elle faire ?
C'est une annexe discrète de l'ambassade de Chine en France. Elle est située dans une rue paisible de Chevilly-Larue, banlieue pavillonnaire au sud de Paris. Il s'agit d'un territoire inviolable de plus de un hectare où, selon les conventions internationales, la police française n'a pas le droit de pénétrer. Il abrite un court de tennis, un parking et deux immeubles de trois étages. Sur l'un des toits trônent trois immenses antennes paraboliques. La dernière, qui fait plus de 5 mètres de haut, est flambant neuve. A quoi sert vraiment cette étrange "annexe" ?
Rien n'indique sa fonction véritable. A l'entrée, des caméras de surveillance mais pas de plaque. La sonnette ne fonctionne pas et lorsqu'on compose le numéro de téléphone inscrit dans l'annuaire, personne ne répond jamais. "Ce qu'ils font là-bas ? Je n'en sais rien", confie le numéro deux de la mairie de Chevilly-Larue, Cyrille Bernardin. "Ce sont des voisins mystérieux mais, depuis le temps, nous avons pris l'habitude", dit un riverain.
Cela fait plus de 40 ans que cette dépendance diplomatique chinoise est nichée au 148 de la rue du Lieutenant-Petit-Leroy. Au début, dans les années 1970 et 1980, elle hébergeait les bureaux du conseiller commercial ainsi que des logements de fonction pour des employés de l'ambassade principale, elle-même située dans un quartier chic de Paris, avenue George-V. Aujourd'hui, des dizaines de diplomates vivent toujours au 148, dans les deux immeubles de type HLM. Mais, à l'évidence, cette annexe, qui est surveillée de près par la DGSI, n'est pas qu'un dortoir - et ses antennes géantes, dont les premières ont été installées il y a trois ou quatre ans, ne servent pas à recevoir China TV...
Selon Mme Li, attachée de presse à la représentation chinoise à Paris, l'extension de Chevilly-Larue est un "service logistique" de l'ambassade, "les antennes sont pour la communication", dit-elle sans plus de précisions. Et pour cause ! Pour les services français, cette dépendance héberge, en réalité, depuis peu, un centre secret d'écoutes satellitaires. D'après une source fiable, ce centre dépend de l'équivalent chinois de la NSA américaine, l'APL-3, c'est-à-dire le troisième département de l'état-major de l'Armée populaire de Libération dont le siège est dans la banlieue de Pékin, et est probablement rattaché à son unité 61046 chargée de l'Europe. (...)
Consulté par "l'Obs", un spécialiste des interceptions satellitaires, ancien cadre technique d'un service occidental, a étudié le dispositif des trois antennes déjà opérationnelles à Chevilly-Larue. Il estime que, probablement, deux paraboles servent à écouter et la troisième à transmettre vers la Chine la "production" (comme on dit dans le jargon) ainsi récoltée.
L'installation est officiellement une annexe de l'ambassade de Chine qui héberge des diplomates. Mais sur les trois importantes antennes qui sont situées sur le toit des bâtiments, deux, au moins, seraient destinées à l'écoute des télécommunications entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient.
Selon le Nouvel Obs, cela fait quarante ans que la Chine occupe ces infrastructures de Chevilly-Larue. Au début, l'annexe hébergeait les bureaux du conseiller commercial et des logements de fonction pour des employés de l'ambassade. Mais l'hebdomadaire, qui affirme que les lieux sont "surveillés de très près" par la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, relate que les antennes géantes sont bien plus récentes, installées il y a "trois ou quatre ans" pour les premières
Du côté de la mairie, personne ne semble être en mesure d'expliquer ce qui se cache derrière ces murs. «Ce qu'ils font là-bas? Je n'en sais rien», indique à l'Obs le numéro deux de la mairie de Chevilly-Larue, Cyrille Bernardin. Présente depuis plusieurs dizaines d'années au 148 de la rue du Lieutenant-Petit-Leroy, cette résidence diplomatique suscite quelques fantasmes. Elle serait surveillée de près par la DGSI, depuis que les antennes ont été posées il y a quelques années.
Un «service logistique» de l'ambassade
Interrogée par l'hebdomadaire, Mme Li, l'attachée de presse l'extension de Chevilly-Larue, indique que celle-ci est un «service logistique» de l'ambassade, «les antennes sont pour la communication», indique-t-elle. Mais il s'agirait en réalité d'un centre d'écoutes satellitaires selon une source du magazine. Le centre dépendrait de l'APL-3, l'équivalent de la de NSA américaine.
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L’interception et l’écoute des signaux électromagnétique :
L’APL-3, également appelé Tongxin Bu (« Département communications »), s’occupe de l’interception des signaux d'origine électromagnétique (ROEM ou en anglais SIGINT) et des autres missions de l’infoguerre.
L’APL-3 dépend directement du Département d’Etat-major général. Son quartier général se trouve à Xionghongqi, dans la banlieue nord-ouest, dans le district pékinois de Haidian.
L’APL-3 ferait travailler en son sein 20 000 techniciens.
Le Tongxin Bu a été mis en place en 1950. L’APL-3 va connaître au début des années 80 une période d’accélération de ses activités. En effet, après la chute du régime iranien en 1979, les américains sont chassés du pays et perdent leur base d’écoute de l’URSS. Devant trouver un nouvel emplacement ils vont s’allier pour la circonstance aux Chinois et ainsi faire bénéficier à ces derniers de la technologie américaine. Un accord sino-américain fut signé, celui-ci prévoyant la mise en place sur le territoire chinois de bases destinées à espionner l’URSS. Dans un premier temps des techniciens chinois sont envoyés aux Etats-Unis pour y être formés, puis dans un second temps deux stations, de Qitai et Korla dans le Xinjiang, sont construites par le Science and Technology Directorate de la CIA, avec du matériel technique fourni par l’Office of SIGINT Operations (OSO) de la CIA et de la NSA.
La mission prioritaire de l’APL-3 est l’interception des communications des armées étrangères. Pour ce faire le Tongxin Bu bénéficie d’un grand nombre de bases d’écoutes. La plus grande d’entre elles se trouve dans le quartier de Xibeiwang dans la banlieue de Pékin.
Roger Faligot dans son livre « les services secrets chinois » détail l’emplacement de ces différentes stations en Chine :
« Selon les spécialistes qui ont exploité de nombreuses photos-satellite, chaque région militaire possède ses stations (Pékin, Shenyang, Chengdu, Canton, Lanzhou, Jinan et Nankin). Les stations du 3e Département ont une fonction géographique : ainsi la station du Chengdu surveille le Tibet et l’Inde tandis que celle de Shenyang va balayer la Corée et le Japon….
Les autres sites se trouvent au nord-est de la Chine : près de Jilemutu et du lac Kinghathu ; puis sur la côte sud, près de Shanghai, ainsi que dans les districts militaires du Fujian et du Cantonais constamment mobilisés face à Taiwan. De telles stations existent aussi près de Kunming (au nord du Viêt-Nam et de la Birmanie), ainsi qu’à Lingshui, sur la pointe sud de la grande île de Hainan, au sud de la Chine. La base de Lingshui s’est étoffée en 1995, couvrant ainsi la mer de Chine du Sud, les Philippines et le Viêt-Nam, lequel est aussi bien écouté par des stations perlées le long de la frontière. Dans les années 1980 ont été également installées des stations dans deux petites îles de l’archipel des Paracelse. En plus des stations de Kashi et Lop Nor, deux autres ont vu le jour au Xinjiang, à l’ouest de la Chine : la base de Dingyuanchen, orientée vers la Russie et les anciennes républiques musulmanes d’URSS, se distingue de celle de Changli, près de la capitale d’Ürumqi, qui doit intercepter des communications-satellite. » p 507 et 508
La Chine a également des bases d’écoute à l’étranger notamment au Laos, en Birmanie et à Cuba.
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"Ce sont des voisins mystérieux mais, depuis le temps, nous avons pris l'habitude", dit un riverain.
Cela fait plus de 40 ans que cette dépendance diplomatique chinoise est nichée au 148 de la rue du Lieutenant-Petit-Leroy. Au début, dans les années 1970 et 1980, elle hébergeait les bureaux du conseiller commercial ainsi que des logements de fonction pour des employés de l'ambassade principale, elle-même située dans un quartier chic de Paris, avenue George-V.
Aujourd'hui, des dizaines de diplomates vivent toujours au 148, dans les deux immeubles de type HLM. Mais, à l'évidence, cette annexe, qui est surveillée de près par la DGSI, n'est pas qu'un dortoir - et ses antennes géantes, dont les premières ont été installées il y a trois ou quatre ans, ne servent pas à recevoir China TV...
Selon cet expert, les deux antennes "écoutantes" sont orientées vers l'Afrique et le Moyen-Orient. Ce n'est pas un hasard : il s'agit des deux zones prioritaires dans la guerre économique qui oppose la Chine à l'Occident, la France en particulier. Etant donné son inclinaison, l'une de ces paraboles intercepte les ondes émises par un satellite en position géostationnaire au-dessus de la Corne de l'Afrique - vraisemblablement le satellite Thuraya 2, l'un des plus intéressants pour des "grandes oreilles". Voici pourquoi.
Lancé en 1997 par une société des Emirats, le système de téléphonie satellitaire Thuraya peut gérer 13.000 communications simultanées. Il est le principal outil de communication des hommes d'affaires lorsqu'ils se déplacent dans des régions d'Afrique et du Moyen-Orient dépourvues de réseau de téléphonie mobile - notamment, les mines et les plateformes d'hydrocarbures.
Autrement dit, le centre de Chevilly-Larue intercepterait par exemple les communications (discussions, mails et SMS) des businessmen - Français et autres - qui négocient, sur place, des contrats miniers ou pétroliers.
Selon un autre homme de l'art consulté, les "grandes oreilles" de Chevilly-Larue permettraient aussi aux espions de Pékin d'écouter et de pister les chefs terroristes islamistes, tous fans des téléphones satellitaires Thuraya. Le but : prévenir une attaque contre les installations et les personnels chinois en Afrique ou au Moyen-Orient.
La seconde antenne "écoutante", qui pointe plus vers l'ouest, viserait, elle, probablement, l'un des satellites Inmarsat, autre système de communication satellitaire. Grâce à elle, l'APL-3 "couvrirait" l'Afrique de l'Ouest, pré carré de la France, mais aussi une grande partie de l'Amérique latine, autre région hautement stratégique pour l'économie chinoise.
Des données prétraitées sur place par de puissants ordinateurs
Selon l'expert en interception satellitaire, les flux récoltés par les deux paraboles sont sûrement prétraités sur place à Chevilly-Larue par l'équipement informatique récemment installé dans l'annexe :
De puissants ordinateurs transforment d'abord le signal intercepté en données, puis, grâce à une chaîne dite 'de démultiplexage', isolent les voix, les mails, les télex... Ensuite, ils enregistrent toutes les communications verbales passant par les numéros de téléphone ciblés par les services secrets. Ils accumulent aussi les métadonnées de ces numéros (lieux, dates, interlocuteurs des discussions...). Enfin, ces ordinateurs font un premier tri des emails par mots-clés."
Le tout est envoyé, via la troisième parabole géante, au QG de l'APL-3 près de Pékin où cette "production" est traitée en détail.
L'avantage des services chinois, c'est que pour traduire et analyser, ils ne manquent pas de personnel, eux..."
De fait, l'APL-3 emploie 130.000 personnes. L'expert estime que pour faire fonctionner une base d'interception de la taille de celle de Chevilly-Larue, une équipe d'une trentaine de personnes suffit.
Le choix de Chevilly-Larue
Pourquoi avoir choisi cet emplacement près de Paris ? Depuis qu'ils ont décidé que leurs "grandes oreilles" doivent couvrir l'ensemble du globe, les Chinois ont besoin d'installations au-delà de leurs frontières. Or ils n'ont pas à leur disposition des DOM-TOM comme la France, ni des bases militaires sur tous les continents comme les Etats-Unis. Pour étendre son réseau d'écoutes, Pékin doit donc utiliser ses ambassades et leurs... annexes. Un spécialiste explique :
Celle de Chevilly-Larue présente plusieurs avantages. Elle est vaste, discrète et assez loin de Paris pour ne pas subir trop d'interférences électromagnétiques. Et puis les techniciens en écoutes peuvent loger sur place."
Enfin, les toits des bâtiments de type HLM peuvent supporter le poids des antennes et de leurs soubassements en béton, c'est-à-dire plusieurs tonnes. Ce n'est sans doute pas le cas de l'immeuble de l'ambassade à Paris.
"No comment" aux Affaires étrangères
Comment les services chinois ont-ils pu implanter un tel centre à moins de 10 kilomètres de Paris ? Selon la convention de Vienne de 1961 qui régit le statut des ambassades, les territoires d'une mission diplomatique sont certes inviolables mais on "ne peut [y] installer et utiliser un poste émetteur de radio qu'avec l'assentiment de l'Etat accréditaire".
Paris a-t-il autorisé l'implantation des trois antennes géantes à Chevilly-Larue ? "Oui", assure Mme Li de l'ambassade de Chine. "Pas de commentaires", répond, de son côté, le cabinet du ministre des Affaires étrangères que "l'Obs" a sollicité à plusieurs reprises à ce sujet.
Le ministère s'est-il plaint de l'utilisation de ces paraboles comme "grandes oreilles" ? La France a-t-elle obtenu des contreparties ? Toujours "pas de commentaires" du Quai-d'Orsay comme à chaque fois qu'il s'agit d'une affaire de renseignement.
Les autorités françaises mal à l'aise
A la DGSI, on reconnaît officiellement que l'annexe de Chevilly-Larue pose un problème de contre-espionnage mais - sur ordre ? - on en minimise l'importance. Interrogé en présence d'un conseiller du ministre de l'Intérieur, un haut responsable de la DGSI déclare :
Cette annexe a reçu récemment un système lourd de transmission. Si, avec ce matériel, les services chinois peuvent, au passage, intercepter des communications, ils le font. Mais ce type de renseignement d'origine électromagnétique, que d'autres pays pratiquent en France, ne nous gêne pas outre mesure : il n'est pas agressif, on prend ce qui passe, c'est tout. Il y a d'autres formes d'espionnage chinois beaucoup plus offensives dont nous mesurons chaque jour la dangerosité. En matière technique, ce qui nous embête vraiment ce sont leurs capacités de cyberattaque à distance. Ces frappes informatiques ne proviennent pas de Chevilly-Larue ni de France, mais de Chine."
En fait, les autorités françaises sont très mal à l'aise avec cette affaire de "grandes oreilles" à Chevilly-Larue. Pour plusieurs raisons. D'abord, parce que, selon nos sources, Paris a effectivement donné son accord en toute connaissance de cause pour la pose des antennes en question. Un ancien haut responsable au fait des discussions raconte :
C'était vers 2010 sous Sarkozy. Evidemment la demande officielle chinoise concernait des moyens de transmission et non d'écoute. C'était d'autant plus facile à faire passer que les paraboles pour les deux utilisations sont identiques. Mais personne n'a été dupe. La DGSI a râlé mais on lui a répondu que la France était en train de négocier de gros contrats, il fallait se montrer coulant..."
A quel niveau la décision a-t-elle été prise ? Au sommet de l'Etat ? Interrogé par "l'Obs", le conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, Jean-David Levitte, assure "tout ignorer de cette affaire". "Ça ne me dit rien", répond quant à lui Claude Guéant, ancien secrétaire général de l'Elysée et ex-ministre de l'Intérieur.
Autre motif du "no comment" embarrassé du ministère des Affaires étrangères : son patron actuel, Laurent Fabius, multiplie les allers-retours en Chine (pas moins de huit depuis son entrée en fonction), espérant lui aussi décrocher de mirobolants contrats.
Il entend donc maintenir le couvercle sur tout sujet de friction entre les deux pays. Particulièrement en cette année où l'on célèbre en fanfare les 50 ans des relations diplomatiques entre la France et la Chine communiste...

