George W. Bush en état de grande faiblesse, par Alain Frachon
LE MONDE | 31.10.05 | 13h27 • Mis à jour le 31.10.05 | 13h27
Le camp conservateur américain est en rébellion contre son chef. Depuis quelque temps, George W. Bush sème dans les rangs de sa propre coalition doute, colère et incompréhension. A tel point que l'un des maîtres à penser de la famille républicaine, William Kristol, s'interroge : "Si les conservateurs sont toujours aussi démoralisés lors des législatives de 2006, quelles sont nos chances de maintenir une solide majorité au Congrès ?" Les derniers développements dans le scandale dit du "Plamegate" affaiblissent un peu plus encore une Maison Blanche qui reste dans la ligne de mire d'un procureur spécial particulièrement tenace. La présidence est sous surveillance.
Retour en arrière. Quand il emporte la Maison Blanche en novembre 2000, George W. Bush a su réaliser l'union des différentes familles républicaines. Il s'affirme comme le chef des trois tribus du mouvement conservateur américain. Affichant haut et fort ses convictions chrétiennes, comme un programme politique, il séduit les gros bataillons électoraux du renouveau évangélique, mouvement qui domine le sud des Etats-Unis. Fils de son père, incarnation de l'aristocratie de la Côte est, il dispose aussi de la confiance des républicains traditionnels, milieux d'affaires, bourgeoisie aisée et nationalistes purs et durs. Enfin, il a conquis le petit groupe des intellectuels néoconservateurs, qui, depuis le 11 septembre 2001, reconnaît en lui le digne successeur de Ronald Reagan, un homme habité par la mission de propager de par le monde les valeurs de la démocratie américaine.
Cocktail réussi : Bush a su marier différents courants aux objectifs parfois contradictoires. C'est son talent politique.
Et il était convaincu d'avoir posé les bases d'une coalition électorale durablement majoritaire, destinée à dominer la vie politique du pays pour au moins un quart de siècle.
L'opposition démocrate, aujourd'hui divisée et sans programme, n'était pas loin de penser la même chose.
Or voilà que la famille ne reconnaît plus son chef. Chacune de ses branches a des raisons de lui en vouloir, de s'estimer trahie dans ses convictions les plus profondes. Le camp conservateur tonne contre la Maison Blanche. C'est peut-être un tournant, un moment-clé dans la dynamique politique et culturelle qui, jusque-là, a assuré le succès de l'équipe Bush.
Premier grief : les nominations à la Cour suprême. A peine était-il arrivé à la Maison Blanche que deux des piliers de la coalition républicaine – chrétiens fondamentalistes et néoconservateurs – avaient prévenu M. Bush : il leur devait, il leur avait promis de faire pencher l'équilibre de la Cour de leur côté et de façon durable ; il aurait l'occasion, rare, de renouveler au moins deux des sièges d'une institution qui, autant que le Congrès ou l'exécutif, façonne le profil politique du pays.
M. Bush a obtenu l'approbation du Sénat pour une première nomination, celle du juge John Roberts, devenu président de la Cour. Assurément conservateur, mais tendance molle, le juge Roberts n'a pas suscité l'enthousiasme des républicains intégristes. D'où sa confirmation rapide par la commission des affaires judiciaires du Sénat, avec l'approbation de certains démocrates.
Restait le deuxième poste à pourvoir, une opportunité à ne pas rater, une chance que la famille conservatrice attendait depuis longtemps : M. Bush se devait d'être au rendez-vous. Au moins une demi-douzaine de hauts magistrats, à l'ADN ultraconservateur, figuraient comme prétendants politiquement et juridiquement légitimes. M. Bush n'a choisi aucun d'eux.
Il a désigné celle qui fut longtemps, au Texas, sa conseillère juridique privée et, à la Maison Blanche, la responsable des services juridiques de la présidence. Harriet Miers n'a jamais été juge ou professeur de droit. Impossible de savoir quelles sont ses opinions sur les questions juridiques importantes pour l'avenir du pays – fédéralisme, avortement, séparation de l'Eglise et de l'Etat, discrimination positive, etc.
SCANDALE DU "PLAMEGATE"
Son parcours a été hésitant : il a fallu une double "conversion" à cette catholique démocrate pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, "born again" évangélique républicaine... Bref, elle était jugée deux fois illégitime pour le poste : ni compétente ni idéologiquement sûre. Le mouvement évangélique et nombre de néoconservateurs ne comprennent pas. Ils ont affiché leur colère contre M. Bush. Ils l'ont acculé à retirer la candidature de celle dont il disait "connaître le cœur" , faute de pouvoir détailler ses opinions juridico-constitutionnelles...
Certains attribuent le fiasco Miers à une Maison Blanche désorientée et déstabilisée par le scandale dit du "Plamegate" – du nom de Valerie Plame. Le "Plamegate" est l'une des retombées de la campagne de désinformation orchestrée par la présidence – notamment, le vice-président Richard Cheney et son chef d'état-major, Lewis Libby – en 2002 et 2003. Il s'agissait de vendre à l'opinion la thèse d'un Saddam Hussein à la tête d'un arsenal d'armes de destruction massive présentant une menace telle qu'elle justifiait la guerre contre l'Irak.
Pour se venger d'un envoyé spécial du gouvernement, l'ancien diplomate Joseph Wilson, qui avait dégonflé un des bobards de la Maison Blanche, l'achat par Bagdad d'uranium nigérien, des "sources" ont révélé à la presse que sa femme, Valérie Plame, était un agent de la CIA – ce qui ruinait la carrière de cette dernière et constitue un crime fédéral.
Chargé d'identifier ces "sources", un procureur spécial, Patrick Fitzgerald, enquête dans une seule direction : la Maison Blanche. Il vient d'obtenir l'inculpation pour mensonges à la justice – d'un des hommes-clés de l'aventure irakienne : le néoconservateur Libby, bras droit du vice-président. Et le juge Fitzgerald regarde aussi du côté de Karl Rove, principal conseiller politique de M. Bush et architecte de la coalition républicaine.
LA RAGE DES NÉOCONSERVATEURS
Cette enquête puis le procès Libby vont ramener au coeur du débat public ce que MM. Bush et Cheney voulaient faire oublier : les conditions dans lesquelles ils ont décidé la guerre contre l'Irak. Le "Plamegate" agit comme une pincée de sel sur la plaie irakienne ; il rouvre débats et divisions au sein des républicains sur l'opportunité de cette guerre. Il ravive la rage des néoconservateurs contre le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, accusé d'être responsable du chaos irakien actuel pour n'avoir pas su préparer l'après-Saddam Hussein. Il exacerbe la colère des républicains ancienne manière – en gros, ceux qui furent les collaborateurs de Bush père à la Maison Blanche –, tous, ou presque, opposés à la guerre.
Ce dernier groupe rejoint d'autres éléments de la coalition pour stigmatiser une ultime trahison du credo républicain par l'équipe Bush : la politique économique.
Très exactement, l'ampleur des déficits budgétaires – hausse du budget de la défense et de celui de la santé – et la mobilisation, à retard, de l'Etat fédéral pour reconstruire le Sud après le cyclone Katrina interdisent de lutter contre le "big government" , c'est-à-dire de mettre en œuvre l'un des dogmes du parti : réduire le poids de l'Etat dans la vie du pays.
Complétez ce tableau avec l'inculpation pour malversations financières – dans une coalition qui se pique de défendre les "valeurs" ! – du chef des républicains à la Chambre, le Texan Tom DeLay, et le résultat est clair : un Bush singulièrement affaibli.
Alain Frachon
Article paru dans l'édition du 01.11.05