Entre Sarkozy et Obama, la frontière turque
par E.Zemmour le Figaro
10/04/2009
On a enfin compris pourquoi la première lettre envoyée par Barack Obama à destination de la France fut pour... Jacques Chirac. Ce n'était pas une erreur de la poste ni un pied de nez à Sarkozy. C'était pour la Turquie. Dans son discours de Prague, dimanche dernier, Obama a en effet repris au mot près l'argumentaire de l'ancien président français en faveur de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Pont entre l'Occident et l'Islam, la Turquie dans l'Europe, ce serait la fin assurée du choc des civilisations. Disent-ils. Sarkozy reste insensible à cette idée. Il l'a redit. Mais pas devant le président américain, à qui il a parlé... de réchauffement clima tique.
Les Américains, de Bush à Obama, n'ont pas changé d'avis : l'entrée de la Turquie dans l'Europe ferait coïncider les frontières de l'UE avec celles de l'Otan. Défense européenne, soldats américains, grand marché transtlantique, c'est tout comme pour eux. Et pour les Anglais et les pays de l'Europe centrale. Et pour l'Italie aussi, et l'Espagne et les Nordiques. En ramenant la France dans les struc tures intégrées de l'Otan sans rien obtenir sur la défense européenne, le président Sarkozy a donné des gages à « la famille occidentale ». Il peut légitimement arguer que son retour ne signifie pas soumission. Qu'il repoussera l'entrée de la Turquie dans l'Union, avec l'aide des Allemands, comme les deux pays ont déjà bloqué l'élargissement de l'Otan à l'Ukraine et la Géorgie. Allié fidèle, mais debout.
Mais Obama n'est pas Bush : la puérile et irraisonnée « obamania » des opinions et médias européens joue contre toute velléité d'indépendance. Au sommet de Prague, les chefs d'Etat européens avaient l'air de petits garçons avides de plaire au père prodigue de retour. Combien de temps Sarkozy pourra-t-il résister à l'amicale pression de toute la « famille » ?
Obama , l'UE et la Turquie
From ?
Barack Obama a estimé que l'entrée de la Turquie dans l'UE "constituerait un signal important" envoyé à ce pays musulman. L'appui du président américain à la candidature turque peut pousser les pays européens à revoir leur position .
La position française ne compte pas plus que celle des autres Etats de l'Union européenne mais elle compte autant. C'est une union d'Etat et les décisions concernant l’adhésion de nouveaux Etats membres sont prises à l'unanimité. On sait aussi que la chancelière allemande Angela Merkel s'est déclarée à titre personnel contre l'adhésion de la Turquie.
La prise de position de Barack Obama renvoie à la grande vision stratégique américaine dans la région. Pour eux, la Turquie doit être intégrée au bloc occidental. C'est presque une vision héritière de la vision de la guerre froide où la Turquie était contre le bloc soviétique. Les Américains se disent : "il faut que la Turquie soit de notre côté dans la lutte contre l'islamisme politique et ses manifestations violentes" et peut-être aussi: "elle doit être de notre côté dans les tensions qui se réveillent avec la Russie post-soviétique".
On observe que, de façon générale, les populations européennes sont de plus en plus réticentes à l'entrée de la Turquie dans l'UE, y compris dans les pays qui étaient plutôt pro-adhésion. Les gouvernements sont pour la plupart assez attentistes sur cette question, excepté les quelques Etats qui sont ouvertement pour (Royaume-Uni, Suède) ou ceux qui sont ouvertement contre l'adhésion, comme la France.
Ce qui bloque c'est tout d'abord le problème de la fatigue de l'élargissement, la grande difficulté de l'UE telle qu'elle existe aujourd'hui à absorber le dernier grand élargissement et les petits élargissements successifs. La crise économique ne va rien apporter de positif sur ce point. Et si on raisonne en termes de capacité d’absorption de l’UE, la Turquie est un très gros pays. Son adhésion changerait la physionomie et le fonctionnement des institutions européennes. C'est une opération qui coûterait probablement très cher à l'Europe. De plus la finalité stratégique de cette opération n'est pas encore complètement définie dans la mesure où l'Europe elle-même ne sait pas très bien quel rôle elle aura à jouer sur la scène internationale dans l'avenir.
La question religieuse est toujours très délicate à soulever dans ce contexte des relations bilatérales UE-Turquie mais il est évident qu'elle est sous-jacente. Beaucoup d'européens ont plus de difficultés à envisager l'adhésion d'un pays musulman à 99%, dirigé par un gouvernement labellisé islamiste.
Ce qui est justement intéressant dans le discours de Barack Obama sur la Turquie, c'est qu'il dit qu'elle doit adhérer l'Union européenne parce que c'est un pays musulman. C'est une question que les dirigeants européens évitent de soulever systématiquement pour ne pas froisser les Turques et parce que finalement on est dans l'idée que l'Europe est un projet laïc. Les Européens ne veulent pas mettre l'accent sur les clivages religieux. Au contraire, du côté américain, ce qui importe c'est justement de valoriser cette identité religieuse dite modérée de la Turquie, comme pont vers le monde musulman.
Entrée de la Turquie dans l'UE : ceux qui sont pour, ceux qui sont contre
from : le monde 10.04.09
"J'ai toujours été opposé à cette entrée [de la Turquie dans l'Union européenne] et je le reste", a déclaré dimanche Nicolas Sarkozy, après que Barack Obama s'est déclaré favorable à une adhésion d'Ankara. Le député européen socialiste Vincent Peillon a jugé "irresponsable (...) de décréter a priori qu'on ne veut pas faire entrer la Turquie dans l'Union européenne" ; à la droite de la droite, on reprochait au chef de l'Etat de ne pas avoir concrétisé ses convictions – de nouveaux chapitres d'adhésion de la Turquie à l'UE ont en effet été ouverts lorsque Paris présidait l'UE, et la Constitution française remaniée permet d'éviter un référendum sur un élargissement de l'UE si le Parlement l'approuve à la majorité des trois cinquièmes.
Ceux qui sont contre
L'UMP, qui n'a pas encore rendu public son programme électoral, s'est félicitée que "le chef de l'Etat respecte ses engagements" ; Jean-François Copé assure que le groupe UMP à l'Assemblée est "archimajoritairement contre". Michel Barnier, longtemps partisan de l'adhésion, a expliqué au Figaro avoir changé d'avis, et prôner un "partenariat privilégié".
Pour le MoDem, dernier à nous préciser sa position, "il est primordial de fixer des frontières car l'Union ne peut que perdre en force ce qu'elle gagnerait en étendue. En revanche, nous défendons, bien sûr, l'idée de proposer à nos voisins proches (Turquie, Ukraine, ...), dont l'adhésion ne peut être acceptée car elle rendrait la construction de l'Union politique, sociale et démocratique que nous appelons de nos vœux impossible, un véritable et grand statut de partenariat privilégié, pouvant même éventuellement déboucher sur des liens de type confédéral".
Debout la République, du souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, prévoit dans son programme de "rompre les négociations d'adhésion de la Turquie avec l'UE". Philippe de Villiers, qui conduit avec Frédéric Nihous les listes Libertas, met en avant sur son site son hostilité à l'entrée de la Turquie dans l'UE, et entend prouver celle du fondateur du mouvement Libertas, l'Irlandais Declan Ganley. Mais l'UMP comme Nicolas Dupont-Aignan ont réaffirmé que celui-ci a précédemment exprimé des positions favorables à un tel élargissement. Au Front national, opposé de longue date à l'entrée de la Turquie dans l'UE, Jean-Marie Le Pen et les autres têtes de listes ont dénoncé le "mensonge" de Nicolas Sarkozy sur le sujet, tandis que le Parti de la France, fondé par l'ex-FN Carl Lang, a fait de son refus de la Turquie le thème d'un tract.
Ceux qui sont plutôt pour
Le PS a adopté le manifeste du Parti socialiste européen, qui déclare, page 25 : "Nous sommes en faveur d'un processus ouvert de négociations avec la Turquie dans une perspective d'adhésion à l'Union européenne, sur la base de critères clairs". La prudence semble de mise. Martine Aubry s'est déclarée "favorable à ce que l'on poursuive le chemin de la Turquie vers l'Europe, même s'il est loin d'être encore terminé". Dans l'entourage de Laurent Fabius, qui avait exprimé ses réserves sur l'adhésion, en 2005 et 2006, on se dit "sur la même ligne" que la première secrétaire. Mais on refuse de "tomber dans le piège de l'Elysée, alors que la priorité, pour les électeurs, c'est les réponses européennes à la crise, et non les discussions avec la Turquie qui prendront des années".
A Europe écologie, qui associe les Verts à d'autres mouvements, on résume ainsi la position commune, là encore absente du programme : un "soutien de principe aux négociations et à l'adhésion, à terme, de la Turquie, sachant que dans 10 ou 15 ans, ce ne sera plus le même pays, et qu'elle devra remplir des conditions politiques indispensables, telles que la reconnaissance de Chypre, des droits des minorités, notamment kurdes, et la question mémorielle – le génocide arménien".
Le Front de gauche, qui rassemble le Parti communiste et le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, ne mentionne pas la Turquie dans son projet. L'argumentaire de campagne du PCF indique que ce parti est "plutôt favorable à l'entrée de la Turquie dans l’UE", sous plusieurs conditions, tandis que le PG renvoie au texte adopté lors du congrès fondateur, qui demande l'"arrêt du processus d'élargissement tant que les institutions n'auront pas été démocratisées et que les droits sociaux n'auront pas été garantis" (p. 13), ce qui "n'est pas dirigé contre la Turquie".
Au Nouveau Parti anticapitaliste, un porte-parole indique que "c'est au peuple turc de décider, nous ne sommes pas contre l'adhésion en soi". Mais le NPA la soumet aussi à la reconnaissance du génocide arménien, aux droits des minorités et à la question des prisonniers politiques. A Lutte ouvrière, qui n'en parle pas dans ses "axes de campagne", "nous sommes absolument pour l'entrée de la Turquie dans l'UE, même si le gouvernement turc n'est pas irréprochable. Nous considérons que cela peut être un pas vers une amélioration des conditions sociales des travailleurs turcs, sur la base des acquis des pays de l'UE", précise Michel Rodinson, directeur du journal Lutte ouvrière.