Qui savait quoi parmi la garde rapprochée de Sarkozy ? L'heure est à la confrontation de leurs déclarations.
Ils sont passés de l'ombre à la lumière en quelques jours. Jérôme Lavrilleux, Guillaume Lambert, Dominique Dord, Philippe Briand, Eric Cesari. Des noms jusqu'ici inconnus du grand public qui se retrouvent aujourd'hui sous le feu des projecteurs depuis que l'affaire Copé-Bygmalion s'est déplacée vers les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012.
>>> Qui savait quoi parmi la garde rapprochée de l'ancien chef d'Etat ? Qui charge qui ? Plongée dans une affaire complexe où chacun tente de tirer son épingle du jeu.
Jérôme Lavrilleux, directeur adjoint de la campagne de Sarkozy . Lavrilleux, premier fusible de Copé ?
Lors d'une interview-confession, lundi soir, Jérôme Lavrilleux a lâché potentiellement une petite bombe : des fausses factures destinées à masquer les dépenses de campagne hors budget de Nicolas Sarkozy ont été financées par l'UMP à hauteur de 11 millions d'euros. Jérôme Lavrilleux a déjà laissé entendre qu'il n'était pas le seul à ignorer ces manœuvres frauduleuses. "Il y a eu l'engrenage irrésistible d'un train filant à toute vitesse. Ceux qui devaient tirer la sonnette d'alarme ne l'ont pas fait. J'en fais partie mais je n'étais pas seul dans le wagon", a-t-il affirmé.
Jérôme Lavrilleux n'a pas profité de sa victoire très longtemps. A 44 ans, ce conseiller général de Saint-Quentin (Aisne) depuis 2002 et directeur de cabinet du président de l'UMP Jean-François Copé, a remporté dimanche un siège de député européen en obtenant près de 18 % des voix dans la circonscription Nord-Ouest.
Lire : Un proche de Copé essaie de faire barrage à Marine Le Pen dans le Nord-Ouest
Mais, alors qu'il n'atteint pas son objectif de battre la patronne du FN, Marine Le Pen, qui obtient plus de 33 % des voix, il fait face à un autre front : l'affaire Bygmalion et la crise interne de l'UMP. De la même façon qu'il tente par tous les moyens de relativiser sa propre responsabilité dans la défaite de son parti, le patron de l'UMP, Jean-François Copé, mis en cause dans cette affaire, tente de se défausser sur son directeur de cabinet et serait prêt à livrer sa tête.
L'HOMME À TOUT FAIRE
A 44 ans, ce proche de Jean-François Copé depuis 10 ans est un pur produit de la politique. Après Xavier Bertrand, il s'est rapproché de Jean-François Copé, à la mairie de Meaux (Seine-et-Marne), dont il devient peu à peu l'homme à tout faire, le fidèle lieutenant, l'organisateur, le facilitateur, le conseiller politique. Son efficacité, sa force de travail (il aime à répéter qu'il travaille seize heures par jour), son intelligence politique et sa fine connaissance des élus et de la carte électorale en font une pièce-maîtresse de celui qui aspire à être candidat à la présidentielle.
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En 2011, dans le sillage de M. Copé qui a décidé de se mettre au service de Nicolas Sarkozy, candidat à sa réélection, M. Lavrilleux devient l'une des chevilles ouvrières de la campagne présidentielle, organise les meetings, compose les salles, orchestre la claque, et pénètre le premier cercle des conseillers du président, qui apprécie son efficacité et sa discrétion.
Suit la guerre entre Jean-François Copé à François Fillon pour la présidence de l'UMP. Le grand public découvre alors Jérôme Lavrilleux lors d'une séquence télévisée surréaliste où il accuse le camp Fillon de bourrage d'urnes et de tricherie. Pour ce dernier, il devient l'homme à abattre.
Jérôme Lavrilleux brandit un procès-verbal de la Cocoe constatant 128 enveloppes de trop par rapport au nombre de gens ayant émargé au bureau de vote numéro 1 des Alpes-Maritimes. | AFP/KENZO TRIBOUILLARD
Craint, il est accusé d'être l'exécuteur des basses œuvres, un « tueur à sang froid », voire le « mauvais génie » de Jean-François Copé. Il n'en a cure. Car Jérôme Lavrilleux ne se contente plus d'être l'homme de l'ombre. Il veut sa propre carrière. En 2002, il s'est fait élire conseiller général de l'Aisne, avant de remporter un siège au Parlement européen le 25 mai.
VERS UNE ISSUE JUDICIAIRE
Mais, à la crise au sein de l'UMP et à l'affaire Bygmalion, s'ajoute la défaite électorale du 25 mai pour le parti. Certains cadres de l'UMP y voient un lien. Pour François Fillon, qui n'a toujours pas digéré de s'être fait « voler » la victoire lors de l'élection pour la présidence du parti en 2012, l'UMP, « atteinte dans sa crédibilité » et qui « doit s'interroger sur les raisons de son échec », a « maintenant besoin d'un changement profond ». De son côté, Laurent Wauquiez estime que « l'UMP va avoir besoin d'une profonde reconstruction » ; Alain Juppé et Bruno Le Maire réclament une refonte du parti et une « transparence » absolue sur les pratiques et la gestion.
Au pied du mur donc, Jean-François Copé veut se faire passer pour une victime de ses collaborateurs, Jérôme Lavrilleux en tête. Soupçonné d'avoir utilisé des fonds du parti au profit de ses amis, et pointé du doigt par les autres dirigeants du parti après la défaite électorale aux européennes, M. Copé lâche son bras droit et en fait une cible idéale. Honni par les fillonistes, certains d'entre-eux estiment que son élection au Parlement européen est une bonne occasion offerte à M. Copé pour « couper la branche pourrie ».
En effet, cette histoire de surfacturation supposée à une entreprise dirigée par des proches le concerne de très près. C'est lui qui a organisé tous les meetings de campagne de Nicolas Sarkozy, ces fameuses réunions publiques aujourd'hui dans le viseur parce que jugées trop coûteuses.
Alors qu'une issue judiciaire semble se profiler – M. Copé envisage de porter plainte contre X pour faire la lumière sur ces affaires – Jérôme Lavrilleux, fraîchement élu, bénéficiera de son immunité parlementaire s'il est mis en cause. Mais le Parlement européen, à l'inverse de l'Assemblée nationale et du Sénat, ne rechigne généralement pas à lever la protection de ses élus, quand de forts soupçons pèsent sur eux.
Le préfet de Lozère fuit les médias depuis les aveux télévisés de Jérôme Lavrilleux. Il faut dire que l'ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy est en première ligne depuis ces révélations puisqu'il était le supérieur hiérarchique de Jérôme Lavrilleux pendant la campagne présidentielle. Ce que ce dernier n'a pas manqué de faire remarquer pendant son interview sur BFM-TV : Une tacle directe en direction de Guillaume Lambert, qui dirigeait la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. "Je prends ma part de responsabilité. Je n'étais pas le directeur de campagne et je ne me défausse sur personne … moi", a tancé Jérôme Lavrilleux
Guillaume Lambert, lui, n'a rien à dire. L'ancien chef de cabinet de l'Elysée a d'abord laissé parler son avocat. Guillaume Lambert est "totalement étranger aux dispositions mises en place entre Bygmalion et l'UMP", a affirmé mardi Me Christophe Ingrain, précisant que son client avait appris "avec stupéfaction" ces "allégations"."Je n’ai rien à déclarer. Je n’étais pas le trésorier de la campagne. Ma position professionnelle ne me permet pas de faire d’autres commentaires", a indiqué l'intéressé, interrogé par l'Opinion. Pas sûr que "le trésorier de la campagne" Phillippe Briand goûte la pique envoyée par Guillaume Lambert.
Phillippe Briand, trésorier de la campagne de Sarkozy
En première ligne face aux accusations de Jérôme Lavrilleux, le trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 conteste tout dépassement de budget. Selon le maire UMP de Saint-Cyr-sur-Loire, il n'a jamais été question pour le directeur de campagne (NDLR : Guillaume Lambert qui ordonnait les dépenses, a souligné l'ancien trésorier) d'un dépassement du budget du président-candidat qui s'est élevé très exactement à 21.459.000 euros. "De même, il n'a jamais été demandé d'imputer des dépenses sur le compte de l'UMP", a assuré Philippe Briand, contrairement à ce qu'affirme Jérôme Lavrilleux.
Dominique Dord, ancien trésorier de l'UMP
L'ancien trésorier de l'UMP Dominique Dord a été entendu par la police judiciaire mardi, comme témoin dans l'affaire Bygmalion. "Les policiers voulaient savoir comment se passait à l'UMP la chaîne qui conduisait jusqu'à la signature d'un chèque quand on recevait une facture", a-t-il indiqué mercredi matin sur Europe 1. Le député-maire d'Aix-Les-Bains a expliqué que chaque signature de chèque nécessitait la validation de quatre cadres supérieurs du parti, dont le directeur de cabinet de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, et le directeur général de l'UMP, Eric Césari. "Je n'ai rien fait dans le dos de Jean-François Copé : j'ai quand même plutôt le sentiment que c'est moi dont la confiance a été abusée par au moins une des 4 personnes, laquelle je n'en sais rien, l'enquête j'espère, le déterminera", a indiqué l'ancien trésorier de l'UMP.
Avant de mettre en doute les paroles de Jérôme Lavrilleux. "J'ai quelques raisons d'être réservé par rapport à ce que peut dire Jérôme Lavrilleux compte tenu des aveux qu'il vient de faire. A partir du moment où on peut avoir monté une affaire comme ça, on peut penser qu'il y a d'autres choses qui ne sont pas forcément si limpides que ça dans ses aveux, a estimé Dominique Dord.
Eric Cesari, directeur général des services de l'UMP
Eric Césari est un très proche de l'ancien président. Nicolas Sarkozy l'a nommé à la direction générale de l'UMP en 2008. Depuis, il se montre d'une fidélité sans faille à l'égard de l'ancien chef de l'Etat. Comme le raconte Le Figaro, cet ancien collaborateur de Charles Pasqua a eu une explication franche avec le désormais ex-président de l'UMP Jean-François Copé, à qui il a rappelé qu'il n'avait jamais eu la signature bancaire du parti, contrairement à ce qu'avait laissé entendre le député-maire de Meaux.
Pourtant, invité d'Europe 1 mercredi matin, l'ancien trésorier de l'UMP Dominique Dord a assuré que chaque signature de chèque nécessitait la validation de quatre cadres supérieurs de l'UMP : le directeur du service qui est compétent (la communication pour la campagne présidentielle de 2012), la direction financière, le directeur de cabinet de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, et … le directeur général de l'UMP, Eric Césari
Comptes de campagne de Sarkozy : comment le manège (présumé) a pu passer inaperçu ?
Les dépenses de Nicolas Sarkozy pendant la présidentielle de 2012, pourtant scrutés par la CNCCFP et le Conseil Constitutionnel, sont de nouveau au centre des attentions avec l'affaire Bygmalion.
Les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy refont parler d'eux ! En juillet 2013, ils avaient déjà été invalidés par le Conseil constitutionnel pour un dépassement de plafond. Le 26 mai, l'avocat de la société Bygmalion, Me Patrick Maisonneuve, lâche une bombe : "On parle d'affaire Bygmalion. Moi je pense que c'est l'affaire des comptes de campagne du candidat Sarkozy."
Dans la foulée, Jérôme Lavrilleux avoue à son tour que les dépenses de campagne ont fait l'objet de fausses factures, pour un montant d'"environ 11 millions d'euros". Mais au fait, à quoi correspondent les comptes de campagne ? Qui les contrôle ? Comment ont-ils été falsifiés ? Et surtout, pourquoi les fausses factures n'ont pas été découvertes plus tôt ? Explications.
Les comptes de campagne, comment ça marche ?
En France, chaque candidat à une élection doit déclarer ses recettes et ses dépenses relatives à ses opérations électorales, justificatifs à l'appui. Ces comptes de campagne rassemblent par exemple l'organisation de meetings ou la commande de sondages.
Ils permettent d'obtenir un remboursement des dépenses à hauteur de 47,5% aux frais de l'Etat. A l'élection présidentielle, ce taux ne s'applique que pour les candidats ayant obtenu plus de 5% des suffrages. En dessous de 5% des voix, le défraiement tombe à 4,75% - en 2012, c'était par exemple le cas d'Eva Joly (EELV) et de Philippe Poutou (NPA), qui ne sont pas parvenus à passer la barre des 5%.
Aucune dépense ne peut être payée et aucune recette ne peut être perçue par le candidat en personne : elles doivent être gérées par un mandataire. Pour la campagne de 2012, le trésorier de Nicolas Sarkozy était Philippe Briand, député UMP d'Indres-et-Loire, qui continue de nier les accusations de fausses factures.
Après l'élection, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) est chargée de vérifier qu'il n'y a aucune irrégularité dans les dépenses et les recettes des candidats.
Comment les comptes sont-ils contrôlés ?
La CNCCFP est composée de neuf membres issus de deux grands corps de l'Etat (Cour des Comptes et Conseil d'Etat) et de la Cour de Cassation. Elle examine les comptes de campagne déposés par les mandataires financiers pour, selon le Code électoral, en jauger "la sincérité, la fidélité et l'exhaustivité." Le but ? Vérifier que les dépenses de campagne n'excèdent pas 22,509 millions d'euros pour les candidats qualifiés au second tour.
Tout manquement se voit sanctionné : "La commission peut réduire le montant du remboursement en fonction du nombre et de la gravité des irrégularités constatées" stipule le document informatif à l'attention des mandataires en 2012. Elle peut même invalider les comptes de campagne d'un candidat, comme ça a été le cas le 19 décembre 2012 pour Nicolas Sarkozy. Comme il en a le droit, l'ex-président avait décidé d'entamer un recours, rejeté en dernière instance par le Conseil constitutionnel en juillet 2013.
Pourquoi les comptes de campagne de Sarkozy ont-ils été rejetés ?
Malgré un montant de 21,33 millions d'euros déclaré par l'équipe du président-candidat (en dessous, donc, du plafond de 22,51 millions), la CNCCFP a jugé que les dépenses de Nicolas Sarkozy "excéd[aient] de 466.118 euros, soit 2,1%, le plafond autorisé".
En cause, deux meetings seulement. Celui de Toulon, le 1er décembre 2011, où Nicolas Sarkozy s'était exprimé officiellement en tant que président de la République, mais avait prononcé un discours de candidat ; et celui de Villepinte, le 11 mars 2012, où 30% des dépenses n'avaient pas été notifiées dans les comptes de campagne. La Commission et les Sages avaient alors estimé que l'oubli d'incorporer ces frais constituait une "irrégularité grave".
Pour combler le trou de près de 11 millions d'euros occasionné par l'invalidation des comptes, les militants UMP avait été invités à renflouer les caisses du parti par des dons lors du fameux "Sarkothon".
Qu'est-ce que les contrôleurs n'ont pas vu ?
Jusqu'alors, on ne parlait "que" d'un dépassement de 466.118 euros du plafond. Depuis, Jérôme Lavrilleux, directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, a reconnu lundi dernier l'existence de "factures présentées à l'UMP qui correspondaient à des dépenses faites pour la campagne". La manœuvre a consisté à faire sortir du budget du candidat (séparé des comptes du parti) certaines sommes, pour masquer un dépassement "d'environ 11 millions d'euros".
Même si elle a invalidé les comptes de campagne fin 2012, la CNCCFP ne s'est donc pas aperçue en 2012 de l'ampleur de la supercherie. Dans "L'Express", François Logerot, président de la CNCCFP, s'est défendu de toute négligence. Selon lui, les prérogatives confiées à la Commission des comptes de campagne ne permettent pas d'avoir accès aux dépenses courantes des partis politiques.
Que faut-il changer ?
C'est bien d'un manque de visibilité qu'est venu le problème : "Nous aimerions avoir accès en même temps aux comptes de campagne d'un candidat et à ceux du parti afin de les comparer. Dans le cas de l'affaire Bygmalion, cela nous aurait permis de demander des justificatifs complémentaires", s'est justifié le haut magistrat.
Si ça avait été le cas, la Commission se serait à coup sûr aperçue de mouvements d'argent suspects entre l'UMP et les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy. D'autant que les sommes douteuses sont colossales : plus d'un tiers du budget total de la campagne de 2012.
Un droit de regard sur les dépenses des candidats et sur ceux du parti auquel ils sont affiliés pourrait éviter que l'affaire Bygmalion se répète. En ce sens François Logerot a appelé à ce que "des dispositions complémentaires à la loi d'octobre 2013 sur la transparence de la vie politique" soient mises en place.
Voir :
From : le Monde , NouvelObs (Clément Quintard ), le Point ,......