Affaire Tapie : l'implication de Nicolas Sarkozy est désormais au cœur de l'enquête
Le nom de Nicolas Sarkozy revient de manière récurrente dans les enquêtes judiciaires ouvertes sur l'arbitrage qui permit à Bernard Tapie, en juillet 2008, d'engranger 403 millions d'euros. Protégé par l'immunité qui couvre les actes liés à sa fonction présidentielle, M. Sarkozy pourrait toutefois avoir à répondre de son "activisme" dans le dossier lorsqu'il fut ministre de l'économie puis de l'intérieur, de 2004 à 2007.
Ex-administrateur du CDR, l'organisme chargé de gérer le passif de la banque, Patrick Peugeot l'a résumé devant la brigade financière, le 22 décembre 2011 : "Les affaires Tapie sont remontées en direction de la médiation puis de l'arbitrage chaque fois que M. Sarkozy en a eu le pouvoir, soit en sa qualité de ministre des finances, soit de président de la République."
En perquisitionnant au domicile de l'homme d'affaires, le 24 janvier, les enquêteurs ont eu confirmation des liens unissant les deux hommes. Outre la mention "déjeuner Sarkozy" trouvée dans l'agenda de M. Tapie à la date du 4 février, ils ont découvert deux courriers de condoléances à en-tête de la présidence de la République, datés des 1er et 2 mars 2010, signés du secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, et de M. Sarkozy lui-même. A l'adresse de M. Tapie, qui venait de perdre son père, outre les formules d'usage, M. Sarkozy avait pris la peine d'ajouter à la main sous sa signature : "Ton ami. Je partage ta peine et celle de ta famille."...............
Responsable, mais pas coupable. Le 23 mai, Christine Lagarde a plaidé devant les membres de la Cour de justice de la République. Menacée d'une mise en examen, l'ex-ministre de l'économie est ressortie de son audition-marathon avec le statut plus avantageux de témoin assisté. Mme Lagarde a convaincu de sa bonne foi, se disant à plusieurs reprises "étonnée" de découvrir des éléments qu'elle ignorait, et rejetant implicitement d'éventuelles irrégularités dans la gestion du dossier Tapie sur Stéphane Richard, qui dirigeait alors son cabinet.
Elle n'est pas la seule. Jean-François Rocchi, président du Consortium de réalisation (CDR, chargé de gérer le passif du Crédit lyonnais), a expliqué à la police que, en septembre 2007, M. Richard lui "avait indiqué que le gouvernement envisageait favorablement la proposition des liquidateurs" d'aller à l'arbitrage. "C'était une instruction précise", a-t-il ajouté.
C'est d'ailleurs M. Richard qui, d'après Mme Lagarde, lui "a parlé de ce dossier, pour la première fois, après le 16 ou le 17 août 2007". "Il m'a indiqué que l'arbitrage était envisagé. (...) Il m'a demandé si je voyais un obstacle au principe de l'arbitrage. Je lui ai répondu que je ne voyais pas d'obstacle." Et la patronne du FMI, ancienne avocate d'affaires, de préciser que "M. Richard paraissait très favorable à la solution de l'arbitrage", à laquelle elle s'est donc rangée. "J'estime, à l'heure actuelle, que j'aurais pu avoir plus d'informations dans le processus de la décision que j'étais amenée à prendre de ne pas m'opposer d'aller à l'arbitrage. Je précise que j'ai découvert a posteriori un certain nombre de notes de l'APE qui n'ont pas été portées à ma connaissance ou que je n'ai pas eues à l'époque. En d'autres termes, il me semble, maintenant, que j'aurais dû être plus méfiante", reconnaît-elle.
Questionnée sur les liens entretenus par M. Tapie et son avocat Me Lantourne avec les collaborateurs de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, Mme Lagarde – qui dit n'avoir rencontré M. Tapie qu'une fois, au printemps 2008, à la demande de M. Richard – répond : "Je n'avais pas connaissance d'interventions auprès [de Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée, et de François Pérol, son adjoint]. Cela étant, je savais parfaitement que [M. Tapie] pratiquait "l'entrisme" de façon systématique."
Interrogée sur une note du 15 décembre 2005 adressée par M. Tapie à Bercy, avec copie à M. Guéant, alors directeur du cabinet de M. Sarkozy, Place Beauvau, dans laquelle l'homme d'affaires proposait un règlement définitif du dossier avec des prétentions bien inférieures à celles qu'il formulera lors de l'arbitrage, Mme Lagarde ne cache pas son amertume : "Je n'ai pas eu connaissance de ces documents. Rétrospectivement, je me dis qu'il est bien dommage de ne pas avoir saisi cette occasion d'en finir."
Même réaction à propos d'une note de l'APE du 26 mars 2007 évoquant une réunion à laquelle participèrent MM. Tapie et Lantourne et M. Rocchi : "Je n'avais pas connaissance de cet élément à l'époque. (...) Rétrospectivement, je trouve ces éléments assez troublants."
La lettre d'allégeance de Christine Lagarde à Nicolas Sarkozy
L'ancienne ministre de l'économie, Christine Lagarde, a été auditionnée le 23 mai par la Cour de justice de la République dans l'affaire Tapie-Lagarde. Lors de la perquisition que les enquêteurs ont effectuée à son domicile parisien, le 20 mars, ils ont trouvé une lettre manuscrite, non datée, destinée à Nicolas Sarkozy, en forme de serment d'allégeance.
"Cher Nicolas, très brièvement et respectueusement", écrit la patronne du FMI.
"1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J'ai fait de mon mieux et j'ai pu échouer périodiquement. Je t'en demande pardon.
3) Je n'ai pas d'ambitions politiques personnelles et je n'ai pas le désir de devenir une ambitieuse servile comme nombre de ceux qui t'entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m'utilises, j'ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d'être inefficace, sans soutien je risque d'être peu crédible. Avec mon immense admiration. Christine L. "
Affaire Tapie : les deux lettres qui révèlent l'escroquerie
Les trois juges parisiens chargés d'enquêter sur l'arbitrage Tapie pensent enfin tenir les documents susceptibles d'étayer leurs soupçons d'"escroquerie en bande organisée" dans l'affaire Adidas. Il s'agit de deux lettres, rédigées par l'avocat de Bernard Tapie, Me Maurice Lantourne, et adressées les 5 et 12 septembre 2006 à... Pierre Estoup, celui-là même qui allait, quelques mois plus tard, signer une déclaration d'indépendance et rédiger dans sa quasi-globalité la sentence arbitrale accordant 405 millions d'euros à M. Tapie, le 7 juillet 2008.
Dans ces courriers, dont Le Monde a eu connaissance, il est exclusivement question du conflit entre Bernard Tapie et le Crédit lyonnais, lié à la vente d'Adidas. Or ces deux hommes, financièrement intéressés au résultat de l'arbitrage Tapie – Me Lantourne a perçu 2,5 millions d'euros d'honoraires, et M. Estoup, près de 300 000 euros pour son rôle d'arbitre –, avaient pourtant assuré aux enquêteurs ne jamais avoir abordé ce sujet avant l'arbitrage.
Pour obtenir ces documents cruciaux, les juges Serge Tournaire, Guillaume Daïeff et Claire Thépaut se sont rendus en perquisition, à trois reprises, les 3, 4 et 8 juillet, au cabinet d'avocats Fried Frank, dans le 8e arrondissement de Paris. Me Maurice Lantourne, le conseil de Bernard Tapie, y a travaillé de 2006 à 2009. Or, l'arbitrage a été évoqué officiellement le 30 janvier 2007, pour se conclure, le 7 juillet 2008, par la sentence controversée. Les juges se sont fait remettre les courriers internes, fiches de travail et autres courriels de cette période, ayant trait à l'affaire Tapie.
La saisie a été contestée par le délégué du bâtonnier de Paris, et il a fallu qu'une juge des libertés et de la détention, la vice-présidente Annie Rochet, se prononce sur la possibilité de verser ces pièces en procédure. Le 12 juillet, dans une ordonnance détaillée, la juge Rochet a donné raison aux magistrats. Elle cite notamment le "document 45, une lettre de Me Lantourne à M. Estoup datée du 12 septembre 2006. (...) Elle est en contradiction avec les déclarations des intéressés relatives à leurs liens." Effectivement, le 6 novembre 2008, déjà suspecté d'avoir eu des relations commerciales avec Me Lantourne, M. Estoup avait dû s'expliquer auprès des conseils du Consortium de réalisation (CDR), la structure chargée de gérer le passif du Crédit lyonnais.
M. Estoup encourait une possible récusation, et Bercy s'interrogeait alors sur un éventuel recours contre la sentence. Il avait simplement admis avoir participé avec Me Lantourne à trois arbitrages déjà anciens, entre 1999 à 2002. Il avait ajouté : "Je n'ai délivré aucune consultation, aucun avis, ni reçu aucune note dans le dossier faisant l'objet du présent arbitrage." Il a aussi assuré, le 19 décembre 2012, devant la Cour de justice de la République, qui examine le rôle de l'ex-ministre de l'économie, Christine Lagarde, dans cette affaire : "Je n'ai jamais eu l'occasion de connaître de contentieux ayant pu intéresser Bernard Tapie." Le 8 octobre 2008, pour sa part, Me Lantourne avait écrit au CDR : "Je n'ai jamais consulté M. Estoup..." L'affaire s'était arrêtée là.
Depuis, les magistrats ont établi que les deux hommes avaient travaillé sur les mêmes dossiers à au moins neuf reprises, et pas trois. Et voilà maintenant que les juges disposent de ces fameux courriers de septembre 2006. Car dès le 5 septembre 2006, Me Lantourne écrit à Pierre Estoup. La lettre porte comme référence "Aff. BT". Il joint à cette missive toutes les pièces essentielles afférentes au conflit Tapie/Crédit lyonnais. Le 8 septembre 2006, comme l'atteste l'agenda de l'avocat, il rencontre M. Estoup. Avec cette mention : "Quid dossier". A l'époque, selon ses propres dires, il est pourtant censé ne plus travailler avec le futur arbitre depuis quatre ans.
Une semaine plus tard, le 12 septembre 2006, il s'adresse donc à nouveau à Pierre Estoup, cette fois pour lui adresser une note rédigée par ses soins et relative à l'affaire Tapie. Il y souligne qu'"il paraît aujourd'hui opportun de mettre un terme à la liquidation judiciaire" et assure que les "fautes commises par le CDR et le Crédit lyonnais sont extrêmement graves".
Les juges n'ont plus guère de doute : pour eux, les deux hommes ont partie liée. Une conviction renforcée par une autre découverte, issue elle aussi de la perquisition. Le 1er octobre 2004, un confrère de Me Lantourne lui demande, en vue d'organiser une réception, une liste de ses invités personnels. Me Lantourne transmet en retour, le 8 octobre, un listing d'une vingtaine de personnes qu'il souhaite voir conviées. Parmi celles-ci... MM. Tapie et Estoup. La juge Rochet en conclut que l'"on peut y apprendre que B. Tapie et P. Estoup étaient invités à la même réception". Quatre ans avant l'arbitrage. Et six ans après l'intrigante dédicace adressée en 1998 par M. Tapie à M. Estoup : "Votre soutien a changé le cours de mon destin..."
Mais les enquêteurs s'intéressent aussi à un deuxième arbitre de l'affaire Tapie, l'avocat Jean-Denis Bredin. La juge Rochet note d'ailleurs dans son ordonnance : "On peut s'interroger sur la neutralité de J.-D. Bredin." C'est que Me Lantourne a également adressé des courriers à son confrère, et ce bien avant qu'il ne soit désigné arbitre. Egalement référencée "Aff. BT.", une missive est rédigée le 25 avril 2006. Suivie d'une autre, le 29 septembre 2006, où Me Lantourne, à la demande de M. Tapie, transmet à Me Bredin le "projet d'avis de M. Lafortune, avocat général à la Cour de cassation". Comment le camp Tapie a-t-il eu connaissance de ce qui n'est encore qu'un "projet", rédigé par le magistrat Maurice Lafortune, le concernant ? La Cour de cassation se prononcera en octobre 2006, son arrêt faisant repartir la procédure de zéro.
Longuement interrogé le 3 juin, notamment sur l'activisme de Me Lantourne, Me Bredin s'en est pris à M. Estoup, à qui il avait pourtant consacré une dédicace l'assurant de ses "très fidèles amitiés". "Le comportement de M. Estoup dans ses relations avec Me Lantourne et Bernard Tapie n'est pas normal", a-t-il dit. S'il n'a aucun souvenir des courriers que lui a adressés Me Lantourne, il se rappelle en revanche des conditions dans lesquelles fut rédigée la sentence. M. Estoup, dont il juge les avis "partiaux", a "fait la rédaction du travail préparatoire de la sentence dans sa quasi-totalité". Pierre Mazeaud, le président ? "Il a fait ses observations, mais oralement." Et ce fameux "préjudice moral", soit les 45 millions d'euros accordés au couple Tapie ? Il se souvient que l'un des arbitres "trouvait que cela n'était pas assez". "M. Estoup ?", risquent les policiers. "Oui", répond Me Bredin.
Sollicité par Le Monde, M. Estoup n'a pas souhaité s'exprimer. M. Lantourne, quant à lui, a appelé à "la plus grande prudence sur les documents saisis, qui ne sont parfois que des projets de lettres. Par ailleurs, je maintiens n'avoir jamais demandé à M. Estoup de travailler en 2006 sur ce dossier."
NOTION DE "PRÉJUDICE MORAL"
Autre document suspect, ce fax de Jean Bruneau, président de l'Association des petits porteurs pour l'annulation de la vente d'Adidas, adressé à Me Lantourne : "Selon informations (...), tu aurais conclu un accord avec M. Rocchi et ses avocats à hauteur de 274 millions d'euros au profit de Bernard." Remarque des juges : "La somme ainsi évoquée est très proche de celle qui sera accordée par les arbitres dans leur sentence du 8 juillet 2008. Cette prévision est particulièrement étonnante et pourrait aller dans le sens de ceux qui estiment que l'arbitrage était un habillage juridique." "Je suis extrêmement étonnée par l'élément dont vous venez de me donner connaissance", déplore Mme Lagarde.
Sur l'introduction, in extremis, de la notion de "préjudice moral" ayant permis l'octroi de 45 millions d'euros de plus à M. Tapie, elle assure que "M. Rocchi n'a pas fait remonter l'information auprès de l'APE. (...) Il aurait dû le faire". L'ex-ministre explique aussi s'en être remis à ses services pour justifier l'absence de recours après la sentence. Encore plus choquant à ses yeux, cette lettre adressée le 23 octobre 2007 à Bernard Scemama, président de l'EPFR (structure chapeautant le CDR), à qui elle donne des "instructions" sur un éventuel arbitrage. Ce courrier lui "pose un réel problème" : "En effet, M. Scemama ne pouvait pas recevoir d'instructions de ma part ; or, elle comporte ce terme (...) Je ne pense pas que j'aurais signé un courrier de cette nature si j'avais été en mesure de le relire."
Selon Mme Lagarde, ce courrier, dont elle est signataire, a été rédigé à son insu : "Probablement en mon absence de Paris, dans la mesure où sa date correspond à l'assemblée générale du FMI à laquelle je participais en tant que ministre." "Je constate, ajoute-t-elle, que cette lettre comporte une signature résultant de l'utilisation de la "griffe"", c'est-à-dire le paraphe reproduisant sa signature. "Je précise que la "griffe" ne pouvait être utilisée qu'avec les accords préalables du chef de cabinet ou son adjoint, d'une part, et du directeur de cabinet, d'autre part", conclut-elle. Une autre pierre dans le jardin de M. Richard...
Affaire Tapie : comment l'arbitrage a été verrouillé
L'arbitrage Tapie a bien été faussé. C'est la conviction des enquêteurs, qui disposent de suffisamment d'éléments pour établir qu'une "escroquerie en bande organisée" a permis à l'homme d'affaires, le 7 juillet 2008, d'obtenir 403 millions d'euros à l'issue de l'arbitrage soldant son litige avec le Crédit lyonnais.
Le Monde a eu accès au dossier judiciaire de ce qui apparaît de plus en plus comme une affaire d'Etat. Les documents et témoignages recueillis par les juges semblent étayer l'existence d'une entente préalable à l'arbitrage. Comme l'a résumé, le 12 juillet 2012, l'ex-président du Crédit lyonnais, Jean Peyrelevade, devant la Cour de justice de la République (CJR) : "J'ai une conviction : le succès de M. Tapie est le résultat d'une véritable conspiration."
L'Etat, qui s'apprête à déposer un recours en révision, après s'être constitué partie civile, va pouvoir s'appuyer sur la procédure établissant qu'il y a eu fraude. Pour cela, il fallait établir un lien entre l'arbitre Pierre Estoup et Me Maurice Lantourne, l'avocat de Bernard Tapie.
C'est chose faite. L'enquête met en exergue le rôle moteur de ce tandem, aidé par le pouvoir sarkozyste. L'ex-patronne de Bercy, Christine Lagarde, entendue comme témoin assisté, a ainsi affirmé à la CJR, le 23 mai : "Au moment où j'ai pris mes décisions dans l'affaire Tapie, j'ai déjà indiqué que je n'avais aucune raison de douter de l'impartialité de M. Estoup. Aujourd'hui, avec le recul et au vu des éléments que vous me communiquez, il est évident que mon sentiment est différent..."
Bernard Tapie a l'affection démonstrative. En témoigne cette dédicace du 10 juin 1998, figurant en pages intérieures d'un exemplaire de son livre Librement adressé au magistrat Pierre Estoup : "Pour le président Pierre Estoup, en témoignage de mon infinie reconnaissance. Votre soutien a changé le cours de mon destin. Je vous remercie d'avoir eu l'intelligence et le cœur de chercher la vérité cachée derrière les clichés et les apparences. Avec toute mon affection."
Quel est donc ce mystérieux "soutien" qui a " changé le cours de on destin" ? Se peut-il que ce "soutien" se soit à nouveau manifesté dix ans plus tard, le 7 juillet 2008, sous la forme de la sentence arbitrale rédigée par ce même M. Estoup ? La police a identifié trois niveaux d'intervention : la décision est politique, initiée à l'Elysée par Claude Guéant et Nicolas Sarkozy. Deux architectes sont désignés, Stéphane Richard, directeur du cabinet de Mme Lagarde, et Jean-François Rocchi, patron du CDR, l'organisme chargé de gérer le passif du Crédit lyonnais, tous deux mis en examen. Et deux maîtres d'oeuvre gèrent l'arbitrage : Me Maurice Lantourne, le conseil de M. Tapie, et M. Estoup.
"M. LANTOURNE A SUGGÉRÉ M. ESTOUP"
Les policiers ont trouvé dans l'agenda de M. Tapie les numéros de téléphone de l'arbitre. Dans celui de M. Estoup, il y a la trace, en sus des coordonnées de l'homme d'affaires, d'un rendez-vous avec un certain... "Tapie ", le 30 août 2006. Les deux hommes assuraient ne pas se connaître.
Reste à imposer M. Estoup dans la procédure. Me Lantourne s'en charge : "J'ai effectivement proposé le nom du président Estoup", admet-il en garde à vue, le 28 mai, confirmant les déclarations de l'avocat du CDR, Me Gilles August, qui avait assuré aux enquêteurs, le 2 mai 2012 : "Me Lantourne a suggéré Pierre Estoup..."
Les deux hommes se connaissent. Et c'est un souci : les règles de l'arbitrage contraignent M. Estoup à déclarer son indépendance. Il aurait donc dû signaler à toutes les parties ses relations avec le camp Tapie, mais s'en est bien gardé. Il prend même soin de déchirer, au cas où, les pages de son agenda personnel, entre janvier et octobre 2008, période-clé de l'arbitrage.
Les policiers ont aussi découvert que, depuis 1997, M. Estoup facture des honoraires, en tant que consultant, à l'ex-avocat de M. Tapie, Me Francis Chouraqui. Les juges ont surtout la preuve, après avoir saisi deux courriers adressés en mars 2000 par Me Lantourne à M. Estoup, que l'arbitre est déjà intervenu, comme consultant, aux côtés de M. Tapie, dans le conflit qui l'oppose au Crédit lyonnais. Dans l'ordinateur de Me Lantourne figure aussi une note du 20 septembre 2008, relative à l'arbitrage, et destinée à Christine Lagarde. Aurait-il fourni des arguments à la ministre de l'économie ? L'avocat dit avoir écrit ce document pour sa propre gouverne. Mais la note est rédigée... au féminin.
Mais Me Lantourne ne fréquente pas que M. Estoup. Il s'est adressé, avant l'arbitrage, à Me Jean-Denis Bredin, le futur deuxième arbitre, dans des conditions troublantes. Cela se passe le 29 septembre 2006. A la demande de son client Bernard Tapie, Me Lantourne envoie ce jour-là un courrier lié au conflit avec le Crédit lyonnais à Me Bredin.
Le véritable axe reste l'axe Lantourne-Estoup. Les deux hommes se sont croisés, décomptent les enquêteurs, dans au moins dix procédures, depuis 2001, dont l'une en juin 2008, soit un mois avant la sentence finale. Les policiers trouvent même la trace d'un rendez-vous entre M. Estoup et M. Lantourne, le 9 octobre 2007. "Je ne pense pas que cela pose un problème...", répond aux policiers M. Estoup. Il a, tout comme Me Lantourne, ses entrées à l'Elysée – où il rencontre le secrétaire général Claude Guéant – ou à Bercy, et il donne, dans ses différentes missives, du "cher ami" à l'avocat de Bernard Tapie.
Encore faut-il mettre cela à profit. D'après les documents saisis, M. Estoup s'y active. D'abord, éviter tout recours de l'Etat. Dans un courrier adressé à Me Lantourne, et pas aux autres parties, l'arbitre écrit, le 14 novembre 2007 : "Je me suis attaché à assurer la sécurité juridique de ce document en supprimant tout ce qui pouvait dans le compromis ouvrir la voie à d'éventuels recours."
NEUTRALISER LES ARBITRES
Ensuite, dans ce scénario bien huilé, il faut neutraliser les deux autres arbitres, Me Jean-Denis Bredin et Pierre Mazeaud. Les honoraires sont confortables. Me Bredin touchera, au final, 398 000 euros. Pour une somme de travail réduite. Les échanges de courriers en attestent, c'est Me Estoup qui se charge de tout. Comme pour le " préjudice moral", cette somme de 45 millions d'euros allouée au couple Tapie. Le 23 juin 2008, Me Bredin écrit à ce sujet à M. Estoup : "Je vous adresse mon modeste brouillon, qui reprend pour l'essentiel vos excellentes observations..."
Le 30 juin 2008, nouveau courrier, cette fois rédigé par M. Estoup et adressé à ses collègues : "J'ai pratiquement terminé, non sans mal, la rédaction de la sentence..." C'est bien lui qui est à l'œuvre, ce que reconnaît Pierre Mazeaud, dans une missive : "Je tiens donc à vous remercier pour tout ce que vous faites, d'autant plus que j'en serais totalement incapable." M. Mazeaud n'est pas un expert en arbitrage, et paraît se désintéresser du dossier, au point qu'il a confié le soin aux collaborateurs de M. Estoup de rédiger ses propres courriers, avec son en-tête. Il s'agace quand les policiers le titillent : M. Tapie "est un voyou", lâche-t-il, "mais comme tout voyou, il a droit à la justice".
"J'ÉTAIS LE MÉCANICIEN"
Quant à Me Bredin, sa santé et sa mémoire sont chancelantes. Aux enquêteurs, il indique ne pas avoir connu M. Estoup avant l'arbitrage. C'est faux. M. Estoup possède deux de ses ouvrages, chaleureusement dédicacés. Dont l'un, dès 1991. Les deux hommes s'apprécient depuis longtemps : "Il a préfacé, confie M. Estoup aux policiers, un livre que j'ai écrit sur la justice française..." Me Bredin, de toute façon, a une conviction, exposée aux policiers : "M. Tapie a été déshonoré." Victime d'un AVC, il n'est pas en pleine possession de ses facultés. Le 4 mars 2009, il écrit à M. Estoup : "Pardonnez-moi, cher ami, de ne pouvoir vous écrire une lettre manuscrite mais mon état de santé m'en empêche complètement."
M. Estoup a donc le champ libre. "J'étais le mécanicien", admet-il. Le 15 juillet 2008, huit jours après la sentence, alors qu'un recours pourrait être envisagé, il a cette phrase, à l'intention des deux autres arbitres : "Selon les informations qui me sont parvenues, notre sentence est parue inattaquable." M. Estoup a des sources à Bercy. Le 28 novembre 2008, alors qu'il n'est plus question d'un recours, dernier courrier : "La tempête s'éloigne et les vents sont calmés."
From : Gérard Davet et Fabrice Lhomme ( le Monde )
http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/07/29/affaire-tapie-les-deux-lettres-qui-prouvent-l-escroquerie_3454805_3224.html