10 milliards d'euros : le chiffre a de quoi faire tourner la tête de plus d’un apôtre de la réduction des déficits publics. Il correspond à ce que pourrait économiser la France en alignant les prix de ses médicaments sur ceux des autres pays européens. Et ce alors que le déficit du régime général de la Sécurité sociale devrait atteindre 14,3 milliards d’euros, selon les dernières prévisions de la Commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS). L’eurodéputée Michèle Rivasi (EE-LV), le pharmacien lanceur d’alerte Serge Rader, et le président de l’Institut Necker, Philippe Even, interpellent le gouvernement sur les dérives de la politique du médicament en France.
Champions d’Europe des dépenses en médicaments
En 1980, les Français dépensaient 5 milliards d’euros pour leurs médicaments contre 37 milliards aujourd’hui. La forte consommation de médicaments est en effet une singularité nationale. En moyenne 5 médicaments sont présents sur les ordonnances françaises, contre 2 en Italie. Idem pour le nombre de boîtes de médicaments par an et par habitant : 39 en France contre 18 en Italie . «On est les champions du médicament», ironise la députée européenne et membre de la commission santé et environnement du Parlement européen. Si la consommation française de médicaments diminue un peu, le pays reste en tête en termes de dépenses. Au fil des pages, le rapport égrène les différences de prix entre la France et l’Italie, pays choisi pour ses «similarités de population et d’économie» avec l’Hexagone, explique Serge Rader.
Jusqu’à 18 fois le prix pratiqué en Italie
Parmi les cas évoqués, celui du Plavix, un antiagrégant plaquettaire, qui empêche la formation de caillots dans les artères. En 2012, plus de 2,5 millions de boîtes ont été vendues à 37 euros l’unité, pour une facture à l’assurance maladie de plus de 100 millions d’euros. Au prix italien, 58 millions d’euros auraient pu être économisés. Sans parler du générique de ce médicament (Clopidogrel) : 26 euros en France, 18 en Italie, un peu plus de 2 euros en Angleterre. Traitements anticholestérol, antiépileptiques, antidépressifs, contre l’hypertension artérielle ou diurétiques, etc... pas une famille de médicament n’est épargnée. Avec des écarts parfois considérables : comptez 31 euros en Italie pour le Copegus (un traitement de l'hépatite C) contre... 570 euros en France, soit 18 fois plus cher. Le pharmacien Serge Rader tape, littéralement, du poing sur la table : «Lorsqu’on répertorie les traitements les plus récents dans cette liste, on s’aperçoit que les trois quarts sont des médicaments à faible amélioration du service médical rendu.» Mais ces derniers peuvent pourtant être remboursés, dans la mesure où ils sont moins chers que leur prédécesseurs.
Le phénomène toucherait à la fois ces médicaments et leurs génériques. Un coût d’autant plus important pour l’assurance maladie qu’en France, une boîte sur quatre seulement est un générique, contre 80 % en Grande Bretagne par exemple.
A qui la faute ?
Le professeur Philippe Even va plus loin. Il parle de «poudre de perlimpinpin» pour définir ces nouveaux médicaments, plus chers, moins efficaces, mais tout de même remboursés par la Sécu. Selon lui, «la France a, malheureusement, une petite industrie pharmaceutique» à faire vivre. Le rapport de Serge Rader évoque l’accord tacite entre l’industrie pharmaceutique et l’Etat français – «une usine et des emplois contre un bon prix de remboursement». Une sorte de «chantage à la délocalisation», explique le pharmacien, qui aurait poussé les experts français à autoriser la sortie de «faux nouveaux médicaments» : simple changement de dosage, copies de molécules très proches, etc. Le tout accentué par des médecins «insuffisamment formés à la pharmacologie» qui prescriraient bien trop souvent les médicaments les plus récents et les plus chers.
Réformer la filière médicament
La fin du rapport présente des mesures fortes, censées permettre une économie de 10 milliards d’euros sur trois ans. La première vise à remplacer les marges commerciales des différents acteurs de la filière du médicament par de simples honoraires indépendants du prix du médicament. «Pour un pharmacien, le travail est le même s’il donne un médicament cher ou un autre, générique ou pas, dont le prix est inférieur», justifie Serge Rader. Une autre réforme viserait à diminuer de 50% les prix des génériques. Pour y arriver, le rapport évoque la possibilité de mettre en concurrence les 22 opérateurs génériques, qui s’accordent bien souvent sur leurs prix.
Il propose ensuite de «nettoyer la pharmacopée» en n'accordant des remboursements aux médicaments classés «sans plus-value thérapeutique» qu’à la condition d’une forte baisse de prix. Et enfin de fournir aux médecins un outil informatisé d’aide à la prescription qui prendra en compte la dimension économique du médicament. L’économie ainsi dégagée devrait permettre «la renaissance d’une recherche publique» innovante. L'eurodéputée Michèle Rivasi y ajoute la «dissolution» du Comité économique des produits de santé (CEPS), qui fixe le prix des médicaments de manière trop «opaque».
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Cette interpellation de Michèle Rivasi, Serge Rader et Philippe Even au gouvernement français intervient une semaine après la condamnation de neuf laboratoires pharmaceutiques par Bruxelles. Ils sont accusés d’avoir passé des accords avec des producteurs de génériques pour retarder leur apparition sur le marché.
Cette annonce intervient dans un contexte de changement de modèle économique pour les quelque 22 000 pharmacies en France. Les officines voient sans cesse leurs marges diminuer. Trois fermeraient chaque semaine en France.
Pour la députée écologiste Michèle Rivasi, membre de la Commission santé et environnement du Parlement européen, c'est une véritable "gabegie". Lors d'une conférence de presse lundi 24 juin à Paris, elle a souligné qu'avec 33 milliards d'euros en 2012, notre consommation nationale de médicaments remboursables dépasse allègrement celle de nos voisins, 17,83 milliards d'euros pour l'Italie, par exemple. Cela représente "72% de plus à populations égales, mais 85% de plus en hors taxes, pour les mêmes résultats sanitaires et même une meilleure espérance de vie à la naissance en Italie", remarque-t-elle. Des chiffres provenant d'une étude menée ces derniers mois par un groupe de travail dirigé par un pharmacien, Serge Rader.
Selon Michèle Rivasi, une baisse de 10 % par an de notre dépense pendant trois ans permettrait une économie de 10 milliards d'euros, "de quoi résoudre le déficit chronique de la branche maladie" de la Sécurité sociale. Les prévisions pour 2013 font état d'un déficit de 7,9 milliards d'euros pour cette branche. Les économies potentielles pourraient servir, estime la députée européenne, à financer de nouveau une recherche publique sur le médicament plutôt que de "continuer à l'abandonner aux firmes pharmaceutiques."
LE MARCHÉ DU GÉNÉRIQUE EN RETARD
Présents aux côtés de Michèle Rivasi, Serge Rader et le médecin Philippe Even ont pointé l'ampleur de la consommation de médicaments dans notre pays. En moyenne, une ordonnance en France comporte 4,75 médicaments contre 1,84 en Italie, sachant que sur les 540 millions d'ordonnances rédigés par les praticiens français, 13,5 millions prescrivent plus de dix médicaments. Les Français achètent 39 boîtes de médicaments par an et par habitant, contre 18 boîtes du côté transalpin.
De plus, le marché du générique, médicament équivalent aux "princeps" (originaux) dont le brevet est tombé dans le domaine public et donc moins onéreux, est loin d'atteindre la taille qu'il a dans d'autres pays développés : 31% du marché pharmaceutique national contre 50 % pour la Grande-Bretagne, 60 % pour l'Allemagne et 80 % pour les Etats-Unis. En outre, contrairement à la Grande-Bretagne ou à l'Italie, il n'existe pas de système d'appel d'offres, faisant jouer la concurrence entre les différentes firmes afin de favoriser la mieux-disante, ont expliqué Philippe Even et Serge Rader.
Les deux intervenants ont ensuite listé les sources des surcoûts observés en France: prescription hors du répertoire des médicaments génériques, recours aux "contre-génériques", "protection anormale de médicaments franco-français, sans génériques" ou encore "prix et remboursement injustifiés pour quantité d'autres médicaments princeps et génériques".
Serge Rader et son groupe ont ainsi calculé les économies qui seraient possibles en recourant systématiquement aux génériques ou aux médicaments anciens et peu coûteux plutôt qu'aux nouveautés dont l'apport thérapeutique est discutable. Pour ne citer qu'un exemple, le Plavix et son générique, le Clopidogrel, médicament "antiagrégant plaquettaire" destiné à prévenir le bouchage des artères, est vendu nettement plus cher en France qu'en Italie. Si l'on appliquait le prix italien, les finances de l'assurance maladie auraient économisé 58 millions d'euros en 2012. L'économie serait encore plus importante, affirme Philippe Even, si, plutôt que de prescrire cette "grande découverte française", les médecins prescrivaient de l'aspirine à petite dose, "tout aussi efficace et vendue environ trente fois moins cher."
SIX PISTES POUR RÉFORMER LE SYSTÈME
Michèle Rivasi suggère six mesures afin de réformer la filière du médicament en France. La première concerne les pharmaciens avec le remplacement de la rémunération actuelle — une marge commerciale — par un honoraire, ce qui rendrait "indépendant le coût de la distribution quel que soit le prix du médicament."
La deuxième porte sur les médicaments génériques, dont le prix devrait être diminué de 50%, une fois l'honoraire mis en place, et la mise en concurrence des 22 opérateurs de génériques à l'oeuvre en France.
La troisième, impliquant tant l'Agence nationale de sécurité du médicament — qui accorde les autorisations de mise sur le marché — que le Comité économique des produits de santé — qui en fixe le prix selon les consignes du gouvernement — consiste en un "nettoyage de la pharmacopée et la baisse du prix des spécialités pharmaceutiques." Michèle Rivasi souhaiterait que les médicaments dépourvus de plus-value thérapeutique (amélioration du service médical rendu - ASMR 5) ne soient remboursés qu'en contrepartie de "très fortes baisses de prix."
Quatrième objectif, "optimiser la prescription médicale en coût et en volume" et apporter une "information indépendante au médecin, trop soumis à l'influence des laboratoires pour une juste utilisation des deniers de l'assuré social."
Avant-dernière proposition, le financement d'une recherche publique, grâce aux économies qui peuvent être réalisées, avec fixation par l'Etat des objectifs de santé publique.
Enfin, dernière mesure, une évolution de la loi pour réduire les écarts de prix entre officines pour les médicaments non remboursés.
Devançant les protestations que l'industrie pharmaceutique pourrait opposer à son initiative, Michèle Rivasi a souligné que les 10 milliards d'efforts sur trois ans qu'elle appelle de ses voeux "ne représentent que 2,5% des près de 400 milliards d'euros de chiffre d'affaires que réalisent les quinze plus grands groupes pharmaceutiques mondiaux concernés".
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