En limogeant Delphine Batho, sa ministre de l’Ecologie, il procède d’un acte d’autorité dont il aurait pu faire preuve à de nombreuses reprises ces derniers mois. Les dérapages d’Arnaud Montebourg qu’on ne compte plus, les leçons de choses distillées par Laurent Fabius sur la façon dont Bercy devrait être piloté, avaient tout pour lui donner l’occasion de montrer qu’il tenait la maison. Mais voilà. L’ancienne lieutenante de Ségolène Royal, qui a obtenu son bon de sortie de l’équipe de Jean-Marc Ayrault après avoir déclaré tout de go que le projet de budget était « mauvais », n’a pas la surface de ses collègues indociles et ne peut de surcroit se prévaloir d’un bilan exceptionnel.
Son départ permet donc au président de siffler une fin de récréation qu’il annonçait depuis plusieurs semaines pour un prix politique relativement peu élevé. Ce d’autant qu’il pourra justifier cette expulsion par une sorte d’axiome de la Cinquième République qui ne souffre aucune exception : c’est le budget et son approbation qui forment le ciment d’une majorité.
Le débat sur le budget n'est pas clos
Il n’empêche. La résolution de ce petit désordre familial ne préjuge en rien d’une sérénité pour les mois qui viennent. Delphine Batho l’a peut-être dit maladroitement – au point que l’on peut se demander si elle n’a pas cherché la faute pour s’extraire par le haut d’une situation qu’elle jugeait intenable -, les interrogations ontologiques sur la nature même du budget qui se prépare demeurent. François Hollande a beau s’être employé à préparer les esprits à cette rigueur qui s’annonce – en profitant de ce peut-être provisoire consensus sur la nécessité de réduire les dépenses –, il n’a pas pour autant clos le débat.
La potion administrée à la fonction publique qui viendra s’ajouter aux décisions forcément peu populaires concernant les retraites vont rendre la rentrée un rien tendue. Bien imprudent serait certes celui-ci qui anticiperait une véritable révolte, le flou s’intensifiant sur la capacité de réaction d’un corps social français de plus en plus délité. Mais il est en revanche acquis que la pression politique, surtout à gauche, sera intense. Alimentée d’abord par l’absence de vision autre que comptable et pour certains bruxelloise de ce budget.
La déferlante bruxello-rigoriste a douché bien des espoirs
Comment imaginer que la gauche de la gauche, mais aussi les écologistes, restent inertes face à ce qu’ils considèrent comme un échec majeur de François Hollande : son incapacité à imposer à l’Europe et en particulier à l’Allemagne un programme de relance de la croissance sans lequel toute idée de consolidation budgétaire reste à leurs yeux sans objet. Et leurs arguments peuvent porter : l’austérité qui s’est imposée successivement dans plusieurs pays européens n’a pas pour l’heure produit de résultats mirobolants.
Tout aussi cardinale est la nature du deuxième point faible du budget qui se construit : l’absence de vision politique, structurante, dans les choix aujourd’hui arrêtés. Et notamment celui en son temps affiché par le candidat François Hollande de faire évoluer notre modèle de croissance. Pour le dire simplement, il s’agissait d’habiller de bien davantage de vert notre politique économique.
François Hollande n'a pas "la main verte avec ses alliés", selon les éditorialistes de la presse quotidienne. Le limogeage d'une seconde ministre de l'Ecologie,Delphine Batho, après celui de Nicole Bricq également "remerciée", montre que François Hollande "n'a vraiment pas la main verte avec ses alliés gênants", si ce n'est que "l'écologie n'est plus une priorité" estiment mercredi de nombreux éditorialistes de la presse quotidienne "L'écologie n'est plus une priorité", estime-t-il. Dans Libération, Nicolas Demorand fait chorus. "Après Nicole Bricq remerciée en quelques semaines, Delphine Batho, après quelques mois et sans vrai bilan, fait place à Philippe Martin qui gérera ces contradictions sur le fauteuil le moins durable du gouvernement".
"François Hollande disait pendant la campagne qu'il voulait faire de la France la nation de l'excellence environnementale. Il envoie pourtant cette fois, l'exact signal inverse", regrette Olivier Pirot (La Nouvelle République du Centre Ouest). "Peut-être le Président a-t-il fini par comprendre qu'il peut tenir sa majorité sans dire oui à tout le monde. À tout le moins le test avec les écolos auxquels il a beaucoup donné sans rien recevoir est intéressant", s'amuse Hubert Coudurier dans Le Télégramme.
"En coulant Batho, Hollande et Ayrault adressent un avertissement"
Dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace, Pascal Coquis n'y va pas par quatre chemins : "Virer deux ministres de l'écologie en un petit peu plus d'un an n'est pas qu'un record, c'est une provocation en duel sur le pré au petit matin." "La valse des ministres de l'écologie (trois en un an) souligne une absence de réelle considération. Pendant combien de temps encore, les Verts accepteront-ils de mendier quelques avancées ? Il faut en tout cas à leurs ministres un solide appétit de pouvoir pour avaler autant de couleuvres," affirme Jacques Camus de La Montagne Centre-Presse.
Même s'il croit "difficile (...) pour Cécile Duflot et Pascal Canfin, de continuer à soutenir une politique qui brise les pattes de leur cheval de bataille", Christophe Bonnefoy (Le Journal de la Haute-Marne) reste réaliste. "Il ne faut pas pour autant s'attendre à les voir ruer dans les brancards, " écrit-il. "En coulant Delphine Batho, l'Elysée et Matignon adressent un avertissement à l'allié écolo qui, ces temps-ci, faisait entendre des états d'âme sur sa participation au gouvernement", juge Philippe Waucampt du Républicain Lorrain.
Sur le fond, dans Les Echos, David Barroux revient sur "cette mode qui veut que l'on confie à la même personne le soin de gérer l'écologie et l'énergie part d'un bon sentiment" et affirme que "défendre l'écologie, c'est condamner l'énergie". Et de souligner que "profitant du limogeage de Delphine Batho, il aurait été plus logique que le gouvernement saisisse l'opportunité de disposer sur ces dossiers de deux ministres de plein exercice."
De son côté, Paul-Henri du Limbert (Le Figaro) profite de l'occasion pour revenir sur la rigueur. "Qu'a dit Delphine Batho, ex-ministre socialiste de l'Écologie ? Que dit la gauche du PS ? Que la politique engagée, et présentée avec beaucoup d'exagération comme la plus rigoureuse qu'on ait jamais connue, mène à une impasse." Alors que dans Ouest-France, Michel Urvoy note au contraire que le départ de la ministre "est aussi un message politique du Président et du Premier ministre à leur majorité, aux autorités européennes et aux bailleurs internationaux qui douteraient de la rigueur annoncée." "Delphine Batho paie une erreur qui la dépasse," conclut-il.
Delphine Batho a dénoncé samedi le "traitement de défaveur" dont elle a fait l'objet lors de son limogeage, évoquant "un problème de hiérarchie des valeurs", alors que Jérôme Cahuzac, souligne-t-elle, est resté trois mois au gouvernement après les premiers soupçons sur son compte caché. "Malheureusement, depuis le 2 juillet, la preuve a été faite qu'il n'y a pas de jurisprudence Batho dans la gestion du gouvernement. J'ai en quelque sorte bénéficié d'un traitement de défaveur", a déclaré l'ex-ministre de l'Écologie lors d'un pique-nique avec des sympathisants socialistes à Azay-le-Brûlé, dans les Deux-Sèvres.
"Je le dénonce parce que j'y vois un problème de hiérarchie des valeurs lorsqu'il faut trois mois pour démissionner un ministre du Budget suspecté de fraude fiscale et moins de trois heures pour limoger la ministre le l'Écologie qui dit la vérité sur le budget de son ministère", a déclaré la députée des Deux-Sèvres, émue, lors d'un discours d'une dizaine de minutes. L'élue a aussi estimé avoir fait l'objet d'un "jugement de cour", reprenant en souriant la fable de La Fontaine : "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir." Elle pense avoir déplu parce qu'elle a "défendu une conception de l'État fort face à un certain nombre d'intérêts particuliers et face à certaines puissances économiques". "La transition énergétique, malheureusement, n'est pas compatible avec la rigueur", a dit Delphine Batho, qui s'est déclarée "pour le redressement des comptes publics sans sacrifier l'avenir".
"J'ai dit ce que tout le monde pense"
"J'ai dit ce que tout le monde pense. J'ai dit ce que disent les ministres en privé. Beaucoup de gens ont le sentiment de ne pas être entendus. Aujourd'hui, je ne me sens pas seule", a-t-elle lancé. "Il y a un an, on était dans l'enthousiasme du lendemain des victoires électorales. Je ne veux pas qu'on soit aujourd'hui dans le temps des déceptions et désillusions parce je sais qui pourrait en profiter, et en profite déjà, en particulier en milieu rural", a affirmé Delphine Batho. L'ex-ministre a ajouté qu'elle entendait "continuer (son) travail dans la seconde circonscription des Deux-Sèvres et à l'Assemblée nationale dans la majorité" et "continuer à (s)e faire entendre dans la vie politique nationale
From : Liberation , le Point,....