Le gouvernement français, très lié à la Tunisie, a admis qu'il n'avait pas pris la mesure des événements qui ont abouti à la fuite du président Zine Ben Ali le 14 janvier. Il fait preuve d'une grande prudence face à la crise en cours en Egypte.
Interrogée dimanche à Munich sur la situation égyptienne, la ministre des Affaires étrangères a déclaré, citant notamment son homologue au Caire :
"Nos interlocuteurs nous ont dit que ceux qui mènent aujourd'hui la transformation veulent que les choses se passent de façon sereine, sans violence, et légale."
Priée de dire quelles étaient les leçons à tirer pour le Quai d'Orsay des événements dans les pays arabes, Michèle Alliot-Marie a répondu : "Nous avons besoin d'une vraie capacité d'analyse et d'expertise stratégique au ministère des Affaires étrangères, ce qui n'existait pas."
"Mon ambition est de faire du Quai d'Orsay un instrument moderne d'une diplomatie au service des ambitions du pays et des besoins du gouvernement. Il y a besoin d'anticipation et d'une vraie vision prospective", a-t-elle dit à des journalistes en marge de la conférence internationale de Munich sur la sécurité.
Sur la Tunisie, "nous avions des informations sur des sources de mécontentement diverses, sur des difficultés réelles", a-t-elle dit, citant l'emploi des jeunes, la production agricole, l'absence de liberté de la presse et le sentiment d'injustice dans la classe moyenne par rapport aux pratiques des Trabelsi, la belle-famille de Zine ben Ali.
"En revanche, nous n'avions aucune information sur la façon dont les choses pouvaient évoluer", a-t-elle noté. "Je veux que la nouvelle direction de la prospective du Quai d'Orsay soit capable de faire ça." Une telle cellule n'existe actuellement qu'à l'état embryonnaire.
L'ambassadeur de France à Tunis durant la révolution, Pierre Ménat, a été remplacé par Boris Boillon, ancien ambassadeur en Irak et proche de Nicolas Sarkozy.
Après un très vague début d’auto-critique formulé lors des vœux au corps diplomatique, Nicolas Sarkozy admettait que Paris « n'avait «pas pris la juste mesure de la désespérance d'un peuple frère », l'air de rien, l’heure est au resserrage de boulons du côté du Ministère des affaires étrangères.
Nommé il y a tout juste 18 mois ambassadeur de France en Irak, le jeune diplomate proche de Sarkozy, Boris Boillon doit déjà faire ses bagages. Direction…Tunis. Il remplacera Pierre Ménat. Ses jours étaient comptés. L’ex-ambassadeur n’avait pas vu venir « la révolte populaire ». Les autorités françaises lui reprocheraient « surtout d’avoir expliqué, télégramme diplomatique à l’appui, que le président Ben Ali était en mesure de se maintenir au pouvoir après avoir lâché du lest dans son dernier discours ».
Ambassadeur français en Tunisie de 2002 à 2005, Yves Aubin de la Messuzière, a affirmé la semaine dernière que le gouvernement était "parfaitement informé des dérives du système Ben Ali" mais que "l'expertise du Quai d'Orsay était négligée".
Le député socialiste Julien Dray a déploré dimanche sur Radio J que la ministre français des Affaires étrangères soit passée "complètement à côté" des crises arabes.
Selon le Canard Enchainé, Nicolas Sarkozy aurait accusé la diplomatie française de n’avoir rien vu venir en ces termes : « J'en ai plus appris sur la crise tunisienne par la nouvelle épouse d'Eric Besson et par Besson lui-même que par notre ambassadeur à Tunis ». L'hebdomadaire rapporte également les réactions d'Alain Juppé et de Michèle Alliot-Marie contre les diplomates français : « Nous sommes restés tout le temps dans un brouillard total ».
Un brouillard sur lequel Wikileaks donne quelques éclairages. Un télégramme diplomatique de l'ambassade des Etats-Unis à Tunis obtenu par le site de Julian Assange, daté du 14 août 2007, révélait que Serge Degallaix, ambassadeur de 2005 à 2009 (aujourd’hui conseiller diplomatique de Raffarin), avait jugé, lors d'un diner avec son homologue américain, que « La Tunisie n'est pas une dictature et ses leaders sont vraiment à l'écoute du peuple. Le gouvernement fait des progrès sur les droits de l'homme et la liberté, même s'ils sont lents ». Et d'ajouter en parlant du niveau de la corruption qu'elle était « moindre que dans d'autres pays ».
Mais tous les anciens ambassadeurs n’ont pas vu la même Tunisie. Dans une tribune publiée mercredi 26 janvier dans Libération, Yves Aubin de La Messuzière, ancien ambassadeur de France en Tunisie de 2002 à 2005 affirme que « les autorités politiques françaises » étaient « parfaitement informées des dérives du système Ben Ali » et que l'expertise des diplomates a été « négligée ». Selon l'ancien directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères (1999-2002), « les rapports diplomatiques mettaient aussi l'accent sur l'exaspération et le mal-être de la jeunesse tunisienne », ainsi que sur « la prévarication et le développement d'un système de prédation du secteur privé de l'économie par le clan Trabelsi ».
Michèle Alliot-Marie a estimé que les "canaux de transmission de l'information, très formatés", étaient le deuxième problème de la diplomatie française.
"Les ambassadeurs ont principalement des interlocuteurs institutionnels. Je veux mettre en place (...) d'autres réseaux qui permettent de faire des recoupements", a-t-elle dit, souhaitant que les ambassadeurs consultent davantage les milieux universitaires et économiques et la société civile.
La France doit également, dans les années à venir, renforcer son influence sur les plans économique, politique et culturel, a déclaré la chef de la diplomatie française.
Quai parisien situé dans le 7e arrondissement, le Quai d'Orsay désigne souvent, par métonymie, le ministère français des Affaires étrangères.
Ce ministère chargé de la politique étrangère et des relations de la France au sein de l'Union européenne a son siège au nº 37, dans un hôtel construit au milieu du XIXe siècle (entre 1845 et 1855).
Deuxième réseau diplomatique au monde, la diplomatie française compte actuellement 158 ambassades et 97 postes consulaires sur les cinq continents. Elle emploie près de 16.500 personnes.
Le ministère des Affaires étrangères est chargé d'informer le président de la République de l’évolution de la conjoncture internationale et de la situation politique, économique et culturelle des autres pays, en s'appuyant sur les rapports des ambassades et des consulats de France à l’étranger.
Chaque ambassadeur de France représente le président de la République auprès des autorités de son pays de résidence et a autorité pour négocier et signer des accords au nom de la France.
Par ailleurs, le Quai d'Orsay protège les intérêts français à l’étranger et porte assistance aux ressortissants français hors du territoire,essentiellement par l'intermédiaire des consulats
Ambassades et Consulats de France à l'étranger : complaisants avec les personnalités en place ? isolés de leurs ressortissants , voir : http://miscellaneous-land.over-blog.net/article-34594261.html ? etc ....???
Selon l'Ifrap :"Tout le monde s’accorde pour reconnaître les talents de négociateurs de nos diplomates français. Brillants, cultivés et compétents, ils sont cependant, aux dires de certains, hors de leur temps, cristallisés dans une époque révolue (...) La France étant férue d‘élitisme, tous ses diplomates sont estampillés "made in ENA". Le niveau, certes excellent de cette école ne parvient pas à masquer le fait que les diplomates sont ainsi formés à l’école de la pensée unique, et déconnectés de la réalité."
En comparaison, le Foreign Office britannique est accessible sur concours à tout détenteur d'un diplôme du troisième cycle sans obligation d'être passé par une école spécifique. Aux Etats-Unis, le State Department "ouvre son concours à toutes personnes , pourvu qu’elles soient dotées d’une bonne expérience professionnelle dans un autre domaine".
Dans le réseau diplomatique à l'étranger, il existe trois métiers essentiels : la diplomatie économique, la diplomatie culturelle et la diplomatie politique. Seule cette dernière, incarnée par le corps des conseillers des affaires étrangères et des ministres plénipotentiaires, donne aujourd'hui accès, à de trop rares exceptions près, à la fonction d'ambassadeur.
Or la France a besoin aujourd'hui, dans un contexte de mondialisation, de profils diversifiés d'ambassadeurs, prenant davantage en compte l'économie et la culture, lesquelles sont souvent des leviers toujours plus essentiels pour l'action extérieure de l'Etat.
Alain Juppé et Hubert Védrine ont cosigné une tribune dans Le Monde, lançant un appel à cesser « d’affaiblir le quai d’Orsay ! ». Pourquoi cette alerte ?
Chacun connaît le Quai d'Orsay, plus vieux service diplomatique du monde après le Foreign Office britannique. On ignore en revanche l’envers du décor des Affaires étrangères que ce livre-enquête révèle pour la première fois.
Qu’abrite l’univers feutré des ambassades de France ? De la grandeur, des servitudes mais aussi des misères et des bassesses.
Grandeur d’une poignée de diplomates de haut vol qui croient toujours dans le destin universel de la France, de fonctionnaires de base mal récompensés de leur dévouement.
Servitudes dans un monde secoué par des crises quotidiennes qui obligent nos représentants à défendre dans les pires conditions les citoyens français et les intérêts de la France, avec l’appui des services secrets.
Misères des budgets en chute libre, des disparités de statut entre « nobles » et « piétaille », des expédients parfois comiques, mais toujours lamentables. Misère des ambassades qui privatisent certains services de l’État, parfois au péril de la sécurité dans des pays autoritaires. Misère encore quand des diplomates sous influence compromettent les intérêts qu’ils devraient protéger.
Bassesses enfin quand l’omerta du Quai d’Orsay jette un voile sur les scandales : réseaux de promotions occultes, favoritisme, gaspillages de fonds, tourisme sous couvert de voyages officiels, pillage du mobilier national, corruption et même cas de pédophilie.
Enquête fouillée et inédite dans les couloirs et coulisses de nos représentations, Les diplomates. Derrière la façade des ambassades de France mêle anecdotes et chiffres, révélations et descriptions minutieuses, portraits incisifs et récits colorés souvent ponctués de scènes surréalistes.
Franck Renaud: Cette tribune affirme publiquement des choses que les diplomates savent et c‘est dit par deux personnes qui ont un poids certain et qui ont été deux grands ministres des affaires étrangères.
C’est ce qu’attendaient beaucoup d’agents du quai d’Orsay qui voient un ministère qui se paupérise depuis des années. Un ministère qui paye son tribut sans rechigner à la RGPP, toutes les mesures de restrictions budgétaires. D’ailleurs ce constat était déjà fait dans le livre blanc : pour le quai d’Orsay, on avait déjà gratté jusqu’à l’os. Maintenant, il faut arrêter tant sur le plan humain que financier sinon on ampute l’action extérieure de la France et on devient un petit pays à l’étranger alors que l’on se targue de notre réseau universel. Ou bien, on essaye de conserver un minimum de moyens.
« Le style de MAM s’impose au Quai d’Orsay ». Le Figaro en faisait ses gros titres dans un article louangeur sur la rupture Alliot-Marie. Du travail, pas de chasse aux sorcières, mais une reprise en main d’un Ministère à l’agonie, frustré sous l'ère Kouchner et une volonté farouche de s’émanciper de la lourde tutelle élyséenne et du conseiller Jean-David Levitte, surnommé « Diplomator » !
« Sa marque, elle entend surtout la donner en renforçant les capacités d'anticipation et d'influence de la diplomatie française » écrivait le journal.
C’était il y a 10 jours. Une éternité. Depuis, Ben Ali est tombé, la Tunisie a basculé, MAM est déjà fragilisée et le quai d’Orsay au centre de toutes les polémiques.
Controverse sur le récent séjour en Tunisie de MAM
Jean-Marc Ayrault a été le premier, dimanche, à dégainer à l'occasion d'une interview accordée à RTL.
Samedi, le site internet du Nouvel Observateur révélait que la ministre avait effectué deux déplacements - et non un comme indiqué précédemment - dans l'avion de l'homme d'affaires tunisien Aziz Miled, réputé proche de Ben Ali. D'abord entre Tunis et Tabarka, puis pour se rendre à Tozeur, dans le grand sud, le 29 décembre, évitant ainsi de traverser des villes en révolte. «Une agence locale, Nomade, a été chargée d'organiser la visite», précisait Le NouvelObs.com.
Une révélation que la ministre a aussitôt qualifiée de «totalement artificielle», assurant qu'elle avait déjà indiqué ces deux trajets depuis l'éclatement de la polémique. «Il n'y a rien de nouveau», a-t-elle argué, avant de préciser sur France Info : «Quand je suis en vacances, je ne suis pas ministre des Affaires étrangères, je suis Michèle Alliot-Marie». Des propos atténués lundi dans les colonnes du Parisien. «Lamentable», lui a rétorqué dimanche le chef de file des députés socialistes. «On est toujours ministre de la République, qu'on soit en vacances ou en activité, on ne se met pas entre parenthèses».
Selon l'hebdomadaire tunisien Tunis Hebdo,MAM aurait rencontré « en secret », le 27 décembre, le ministre de l'Intérieur Rafik Hadj Kacem et le chef de la garde présidentielle Ali Seriati. Le Quai d'Orsay dément fermement cette rencontre.
Le tandem Hadj Kacem-Seriati se serait efforcé de convaincre la ministre des Affaire étrangères de les aider à « mater la rébellion ». Deux semaines plus tard, à l'Assemblée, MAM offrait l'aide sécuritaire au régime Ben Ali. Voici ce qu'écrit l'hebdomadaire tunisien sur ce qu'il qualifie de rencontre « quasi-clandestine » :
« Une réunion a donc eu lieu le 27 décembre à 11 heures dans le salon d'honneur de l'hôtel Tabarka Beach entre les trois personnages. Cette réunion secrète dure deux heures durant lesquelles Hadj Kacem et Seriati tentent de convaincre, par tous les moyens, l'ancienne ministre de l'Intérieur qu'elle fut, de les aider afin de mater la “rébellion”. […]
C'est au cours de cet entretien secret que MAM, sous la “pression” d'Ali Seriati, a fini par s'entretenir téléphoniquement avec Ben Ali. De quoi ont-ils parlé ? Nul ne le sait, à part le président déchu, Nicolas Sarkozy et elle. »
A droite, quelques rares députés, tels Jacques Myard (Yvelines) et Patrick Devedjian (Hauts-de-Seine), se dévouent pour stigmatiser la « tartufferie » de l'opposition, mais l'embarras est, dans les rangs, manifeste.Le sénateur UMP Alain Fouché a manifesté son désaccord avec la ministre , il a en effet estimé samedi que «la morale républicaine» avait été «gravement offensée» avec ce voyage d'agrément en Tunisie, comme «la réputation d'indépendance» de la politique étrangère de la France.
Nul ne sait comment Nicolas Sarkozy va réagir : en tout cas, tous se seraient bien passés de ce médiocre feuilleton. Une évidence : le triple faux pas de Michèle Alliot-Marie, qui trouble l'opinion , est surprenant et, à bien des égards, dévastateur. Surprenant s'agissant d'une femme réputée jusque-là pour son « professionnalisme ».
From : le Monde , le Figaro , Marianne ,France Soir , Senat ,Rue 89,....