Les déclarations récentes du président rwandais Paul Kagamé permettent aux dirigeants français qui ont eu à conduire ou à connaître la politique menée au Rwanda de 1990 à 1994 de reprendre la posture de l'indignation outragée : comment peut-on accuser la France de complicité dans le génocide des Tutsi ? Cette imposture a déjà été dénoncée par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry : le noyau de responsables politiques et militaires qui, sous la houlette de François Mitterrand, a conduit une politique secrète à l'insu du Parlement tente, en s'abritant derrière « la France », de rendre les citoyens français solidaires d'une politique menée en leur nom sans qu'ils en aient été informés.
Si l'on en croit les responsables français de l'époque, leur objectif aurait été d'obliger toutes les parties (le président Habyarimana, son opposition et le Front patriotique rwandais, FPR) à trouver un accord politique refusé, selon eux, aussi bien par les extrémistes hutu que par le FPR, désireux d'exercer un pouvoir sans partage. Puis, une fois le génocide enclenché, la France aurait été le seul pays à intervenir pour y mettre fin avec l'opération « Turquoise ». Ce récit édifiant n'est qu'une falsification des événements visant à dissimuler de lourdes responsabilités individuelles, dissimulation qui explique que, vingt ans après, aucune conséquence n'ait encore été tirée des choix politiques qui ont été faits, de 1990 à 1994, au plus haut niveau de l'Etat français. Et ce en dépit des travaux menés par de nombreux chercheurs et journalistes qui, depuis 1994, ont soulevé quantité de questions demeurées sans réponse. En voici quelques-unes.
Une politique de conciliation ou une guerre contre les Tutsi ? Pourquoi, en avril 1991, à Ruhengeri, dans le nord du Rwanda, des militaires français ont-ils participé avec leurs collègues rwandais à des contrôles d'identité lors desquels ils ont trié les Tutsi, qui étaient tués par les miliciens à quelques mètres d'eux ? Pourquoi, en septembre 1991, Paul Dijoud, directeur des affaires africaines et malgaches au Quai d'Orsay, a-t-il dit à Paul Kagamé que si les combattants du FPR s'emparaient du pays, ils retrouveraient leurs familles exterminées à leur arrivée à Kigali ?
ACCORDS DE PAIX SIGNÉS À ARUSHA
Pourquoi l'armée française a-t-elle sauvé le régime Habyarimana en juin-juillet 1992 et en février-mars 1993, alors que des massacres de Tutsi avaient déjà lieu de manière récurrente depuis octobre 1990 ? Pourquoi, après l'assassinat, le 7 avril 1994, des responsables politiques rwandais partisans des accords de paix signés à Arusha, l'ambassadeur Marlaud a-t-il accueilli les responsables politiques extrémistes à l'ambassade de France et cautionné la formation du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) qui encadra le génocide ? Pourquoi le colonel Poncet ne s'est-il pas opposé, à Kigali, à « l'arrestation et l'élimination des opposants et des Tutsi », mentionnées en ces termes dans l'ordre d'opération « Amaryllis » du 8 avril 1994 ?
Pourquoi, dans la nuit du 8 au 9 avril 1994, l'un des avions d'« Amaryllis » a-t-il débarqué des caisses de munitions de mortier qui ont ensuite été chargées sur des véhicules des Forces armées rwandaises (FAR) ? Pourquoi, les 14 et 16 juin 1994, des fonds en provenance de la BNP sont-ils venus créditer un compte suisse permettant au colonel Bagosora, directeur de cabinet du ministère de la défense du GIR, de régler deux livraisons d'armes en provenance des Seychelles ? Pourquoi, le 18 juillet 1994, une cargaison d'armes destinées aux FAR a-t-elle été débarquée sur l'aéroport de Goma où se trouvait le PC du général Lafourcade, commandant de la force « Turquoise » ?
Pourquoi le premier ministre, Edouard Balladur, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, et le conseiller « Afrique » de François Mitterrand, Bruno Delaye, ont-ils reçu, le 27 avril 1994, en plein génocide, le ministre des affaires étrangères du GIR et son directeur des affaires politiques ?
Pourquoi, lors de sa rencontre du 9 mai 1994 avec le lieutenant-colonel Rwabalinda, conseiller du chef d'état-major des FAR, le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération, a-t-il estimé : « Il faut sans tarder fournir toutes les preuves de la légitimité de la guerre que mène le Rwanda de façon à retourner l'opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopération bilatérale », à un moment où des centaines de milliers de Tutsi avaient déjà été massacrés ?
Comment se fait-il que Bruno Delaye détenait, début mai 1994, une autorité suffisante sur les tueurs pour arrêter, d'un coup de téléphone, une attaque sur l'Hôtel des Mille Collines où étaient réfugiées des centaines de Tutsi ? Le contrat d'assistance militaire et de livraison d'armes signé par Paul Barril, ex-gendarme de l'Elysée, avec le premier ministre du GIR, le 28 mai 1994, faisait-il partie de la « stratégie indirecte » qu'évoque, dans une note du 6 mai 1994, le général Quesnot, chef d'état-major particulier de Mitterrand ? Pourquoi, le 18 mai 1994, à l'Assemblée, Alain Juppé a-t-il employé le mot « génocide » et précisé que « les troupes gouvernementales rwandaises livrées à l'extermination systématique de la population tutsi », avant, le 16 juin 1994, d'incriminer les « milices » et non plus les FAR, et d'évoquer « les » génocides commis au Rwanda, inaugurant ainsi le thème mensonger du « double génocide » ?
PORTER ASSISTANCE AUX SURVIVANTS TUTSI
Mettre fin au génocide ou secourir les assassins ? Pourquoi l'ordre d'opération « Turquoise » du 22 juin 1994 dédouane-t-il les autorités rwandaises de leurs responsabilités dans le génocide en attribuant les massacres à des « bandes formées de civils ou de militaires hutu incontrôlés (…) exhortés à la défense populaire par les chefs de milice » ? Pourquoi le ministre de la défense, François Léotard, et l'amiral Lanxade, chef d'état-major des armées, n'ont-ils pas donné l'ordre de porter assistance aux survivants tutsi de Bisesero alors que, le 27 juin 1994, une patrouille française avait découvert qu'ils étaient attaqués quotidiennement par les tueurs ? Pourquoi n'ont-ils été secourus que trois jours plus tard, grâce à l'initiative de militaires du GIGN et du 13e RDP qui ont dû outrepasser les ordres ? Pourquoi des militaires français ont-ils entraîné des civils rwandais durant l'opération « Turquoise » ?
L'ex-secrétaire général de l'Elysée Hubert Védrine a-t-il quelque chose à nous apprendre sur ce qui a été dit chez le premier ministre sur le sort des responsables politiques du génocide ? Pourquoi, alors que le Quai d'Orsay avait affirmé, le 15 juillet 1994, que les membres du GIR qui trouveraient refuge dans la zone « Turquoise » y seraient arrêtés, l'état-major tactique du lieutenant-colonel Hogard a-t-il organisé leur évacuation vers le Zaïre ?
Ce n'est qu'en répondant à ces questions que les dirigeants français de l'époque pourraient être lavés des soupçons de complicité de génocide qui pèsent sur eux. Les citoyens de notre pays ont le droit d'obtenir des réponses de la part de ceux qui, depuis 1994, dressent des écrans de fumée pour ne pas avoir à rendre compte de leurs actes. Il en va de l'avenir de notre démocratie.
La France a-t-elle mené une guerre secrète au Rwanda ?
Au Rwanda, la France avait choisi son camp : celui du régime hutu contre la rébellion tutsie. Est-elle allée trop loin ? Et jusqu'où ? Vingt ans après, les bouches s'ouvrent
Il se présente comme le sauveur de Kigali, le tombeur de Kagamé, le chef du Front patriotique rwandais (FPR). Dans un livre récent (1), le général Didier Tauzin décrit ses faits d'armes avec la volubilité d'un homme qui a dû se taire pendant dix-huit ans. Il raconte comment, avec 70 paras, il a pris "de facto le commandement" des Forces armées rwandaises et repoussé la guérilla tutsie. Il voulait défendre son honneur de soldat. Il vient de révéler un des secrets les mieux gardés de l'armée française. Une opération baptisée Chimère, menée entre février et mars 1993.
Il dirige alors le 1er RPIMa, fleuron des forces spéciales. Durant un mois, il conduit toutes les opérations. Ses ordres transmis aux unités sont rédigés par ses adjoints. Sur le front, ses artilleurs règlent les batteries. Les servants rwandais n'ont qu'à appuyer sur le bouton. Ses instructeurs commando organisent des raids nocturnes. Il revendique la mort de 800 rebelles.
Nous n'avons jamais fait usage de nos armes autrement que pour nous défendre, en riposte à des attaques du FPR",assure-t-il.
Lorsque nous lui demandons par courriel si, dans ce confit, la France est devenue cobelligérante, il répond :
Je ne comprends pas bien cette question."
Depuis octobre 1990, la France est en guerre contre le FPR. Et personne ne le sait. A chaque fois que la guérilla approche un peu dangereusement de la capitale, Kigali, Paris accentue son soutien, débloque du matériel, mobilise des troupes supplémentaires. Un déploiement exécuté sans base légale. "Il existait bien un accord d'assistance militaire datant de 1975, mais il ne recouvrait que l'organisation et l'instruction de la gendarmerie", raconte Pierre Brana, ex-député socialiste et rapporteur de la mission d'information parlementaire sur le Rwanda.
Ce n'est que vingt-trois mois après qu'un avenant remplaçant 'gendarmerie rwandaise' par 'armée rwandaise' a été signé."
Officiellement, l'opération, appelée d'abord Noroît, vise à protéger les 400 ressortissants européens, qui, au cours de cette période, ne seront jamais évacués de peur de déstabiliser une économie déjà fragile. En réalité, les bérets rouges, légionnaires et gendarmes du GIGN expédiés au pays des Mille-Collines - au total près de 4.000 militaires -, par le système des tournantes, viennent soutenir un régime qui, en 1990, se caractérise par un parti unique, un président, Juvénal Habyarimana, élu avec 99,9% des voix, un quadrillage de la population sans équivalent dans le monde non communiste et une idéologie fondée sur la prééminence hutue.
La France a-t-elle épousé la vision complotiste et raciale du pouvoir rwandais ?
Pourquoi un tel engouement pour un petit pays, pauvre, surpeuplé, dénué de richesses, qui n'appartient même pas au pré carré français ?
Dans les archives de l'Elysée ou du Quai-d'Orsay, les mêmes raisons reviennent : il faut consolider une influence acquise récemment dans une zone dominée autrefois par la Belgique, étendre le "champ", comme on dit, mais aussi voler au secours de la francophonie, face à une rébellion née parmi la masse des Tutsis réfugiés en Ouganda, en Tanzanie, coupable de parler une autre langue et perçue de ce fait comme l'exécutrice d'un complot anglo-saxon. Une vieille obsession, une blessure jamais cicatrisée. Celle de l'humiliante retraite du capitaine Marchand, face aux troupes anglo-égyptiennes, à Fachoda, en 1898.
"Lors d'une réunion, [le ministre des Affaires étrangères] Roland Dumas a dit : "Ah, c'est Fachoda !" Je suis tombé des nues", se souvient François Nicoullaud, alors directeur de cabinet de Pierre Joxe à la Défense.
Notre petit village gaulois assiégé par les Anglais ? Ca m'a semblé assez vieillot".
Une lecture d'un autre âge partagée par François Mitterrand :
Un jour, il nous a déclaré sur le ton de la plaisanterie : Dommage que les Belges n'aient pas tous été flamands, ça nous aurait évité d'avoir à défendre la francophonie."
Jusqu'à maintenant, son chef d'état-major particulier, le général Christian Quesnot, dénonce l'action occulte de "la CIA [ ...] très engagée en Ouganda et auprès de Kagamé". L'amiral Jacques Lanxade, le patron des armées, parle, lui, d'une "offensive ougando-tutsie." Pour le président et son entourage, il s'agit d'une agression extérieure.
A cette querelle ethnique s'ajoute la volonté de puissance du président de l'Ouganda, qui appartient à l'ethnie tutsie et qui représente l'Afrique anglophone, pas mécontente d'enfoncer un coin dans la francophonie", explique Mitterrand à ses ministres le 3 mai 1993.
Ce n'est plus un combat entre un régime et des insurgés, mais une lutte ancestrale, une haine atavique, entre deux ethnies : l'une majoritaire et endogène, les Hutus, l'autre, apatride et manipulée. Oubliées, les divisions, les fractures politiques et régionales de la société rwandaise.
Autant d'assertions démenties par Claude Silberzahn, qui, à l'époque, dirige la DGSE. "Il n'y avait aucune influence anglo-saxonne ! Il était au contraire très difficile d'intéresser les Américains au continent africain. Ce n'était pas davantage une agression extérieure. Le FPR, même s'il disposait d'armes et de munitions ougandaises, était formé presque exclusivement de Rwandais." Et l'ancien patron des renseignements français de conclure : "Nous nous sommes bagarrés contre l'implication de notre pays au Rwanda. Peut-être pas assez. En tout cas, en vain."
La France a-t-elle oeuvré pour la paix ?
"On nous reproche d'avoir aidé Habyarimana, mais on oublie nos efforts déployés pour le forcer à partager le pouvoir avec les Tutsis",insiste un ancien conseiller de l'Elysée qui souhaite garder l'anonymat.
Les autorités françaises poussent bien le président rwandais à accepter le multipartisme et les accords de paix dits d'Arusha, la ville tanzanienne où ils sont négociés. Mais, sur les deux fronts, le leader hutu ne cesse de louvoyer. Les pogroms de Tutsis, organisés par des militaires et des miliciens proches du pouvoir, se succèdent. Les médias extrémistes multiplient les appels à la haine.
Pour Pierre Joxe, le ministre de la Défense, il faut changer de politique. Habyarimana, écrit-il à Mitterrand le 26 février 1993, "se sent à présent l'un des dirigeants africains les mieux protégés par la France. Ce n'est pas la meilleure façon de l'amener à faire les concessions nécessaires. Or il est, par son intransigeance politique et son incapacité à mobiliser sa propre armée, largement responsable du fiasco actuel. Le seul moyen de pression un peu fort qui nous reste - l'intervention directe étant exclue - me semble l'éventualité de notre désengagement." C'est le contraire qui se passe, comme on l'a vu avec l'opération Chimère. "Le président a tranché", selon le général Quesnot.
La France demandait la démocratisation du régime, mais sans jamais y subordonner son aide militaire", constate le rapporteur Pierre Brana.
Paris s'intéresse-t-il vraiment au processus d'Arusha ? L'ambassadeur envoyé par le Quai-d'Orsay pour suivre les négociations en Tanzanie regagne l'Hexagone au bout de quelques semaines. Jean- Christophe Belliard, un excellent diplomate, promis à un bel avenir, le remplace. Mais il n'est alors que premier secrétaire au poste de Dar es-Salaam. Par contraste, Bruxelles dépêche son directeur Afrique, et Washington, un ambassadeur. Les accords finissent par être signés, le 4 août 1993. A l'Elysée, on les juge trop favorables au FPR : "De fait, les forces armées rwandaises passaient sous la coupe de Kagamé. On considérait que ce n'était pas acceptable pour les Hutus", déclare le général Quesnot.
Au Rwanda, la diplomatie passe toujours au second plan. "Ce sont nos militaires qui prennent les choses en main, poursuit Claude Silberzahn. Mitterrand leur laisse ce terrain de jeu qui fait leur bonheur. Le prix devra en être acquitté plus tard".
La France s'est-elle rendue coupable de non-assistance à population en danger ?
Quand le président Habyarimana décide enfin, le 6 avril 1994, de respecter ses engagements, il est assassiné.
L'extermination des Tutsis et des Hutus modérés commence.
Les soldats français qui, conformément aux accords d'Arusha, avaient dû céder la place, fin 1993, à une troupe de l'ONU impuissante, la Minuar, reviennent le 8 au soir. Cette fois, pour évacuer les expatriés occidentaux et aussi la veuve Habyarimana, Agathe, et ses enfants. Une aide qu'ils étendent à des dignitaires hutus radicaux et à leurs familles, qui, dans la confusion, ont trouvé refuge à l'ambassade de France. Soit au total 456 Français, 390 étrangers et 394 Rwandais transportés au loin par une noria de Transall.
Ils n'embarquent pas, en revanche, les premiers menacés, le personnel tutsi de la représentation française. Sauf un, un employé du service des visas. Les 19 autres recrutés locaux seront massacrés. "Il leur était très difficile de trouver un téléphone pour appeler", plaidera l'ambassadeur Jean-Michel Marlaud devant la mission parlementaire. Faux. Michel Cuingnet, chef de la mission de coopération et d'action culturelle, est encore hanté par leurs voix terrifiées :
Ils nous criaient au téléphone qu'ils allaient être tués ! J'avais aussi des gens au centre culturel. On m'a dit : "Ne vous inquiétez pas, les militaires vont les prendre en charge." Ce n'était pas vrai".
Curieusement, les télégrammes diplomatiques de cette période ont disparu. "Je les ai cherchés sans les trouver", dit l'ex-ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner.
La France a-t-elle soutenu les génocidaires rwandais ?
Le gouvernement intérimaire rwandais, celui du génocide, tient ses premières réunions à l'ambassade de France. Jean-Michel Marlaud estime alors que sa composition respecte les accords d'Arusha, malgré l'absence de Tutsis et l'adhésion de tous ses membres au courant du Hutu Power. Les trois quarts d'entre eux (16 sur 21) seront traduits devant la justice internationale.
Le 27 avril, deux des hommes les plus compromis, Jérôme Bicamumpaka, qui détient le portefeuille des Affaires étrangères, et Jean-Bosco Barayagwiza, chef de la Coalition pour la Défense de la République (CDR), un parti extrémiste, se rendent à Paris et rencontrent le président Mitterrand, le Premier ministre Edouard Balladur, le chef de la diplomatie Alain Juppé.
On les a reçus pour tenter d'arrêter les massacres, se défend un ancien de l'Elysée. Nous n'avions pas d'autres interlocuteurs."
Ni les Etats-Unis ni la Belgique n'acceptent de les accueillir. A cette date, au Rwanda, la majorité des assassinats ont déjà eu lieu. Le 2 mai, à l'ONU, la France s'oppose "à une condamnation partisane des seules exactions commises par les forces gouvernementales". Il faut attendre le 18 mai pour qu'Alain Juppé évoque pour la première fois un "génocide" et non plus de vagues "tueries interethniques." Une ligne que continue de soutenir François Mitterrand :
On a un récit unilatéral du massacre, dit-il le 31 mai au chancelier Helmut Kohl. La réalité est que tout le monde tue tout le monde."
D'autres émissaires viennent à Paris. Des officiers, cette fois. Le colonel Cyprien Kayumba, qui s'occupe des achats d'armes. Ephrem Rwabalinda, chef d'état-major adjoint. Leur interlocuteur ? Le général Jean-Pierre Huchon, patron de la Mission militaire de Coopération. La France a-t-elle procuré du matériel militaire à Kigali malgré l'embargo onusien ? Interrogé par les journalistes Benoît Collombat et David Servenay, Edouard Balladur jure d'avoir mis le "holà aux livraisons officielles", mais ne garantit pas qu'il "n'y a rien eu du tout" par d'autres canaux (2).
Comme celui de Paul Barril, l'ex-gendarme qui, le 28 mai, s'engage à fournir des obus, des grenades, des cartouches et des hommes pour une valeur de 3 millions de dollars, au su et au vu des autorités ? "Je me doutais qu'il trafiquait, indique le général Christian Quesnot. J'ai fait dire à tout le monde qu'il n'était pas mandaté."
La France a-t-elle lancé l'opération Turquoise pour faciliter la fuite des tueurs ?
Simple action humanitaire pour arrêter les massacres ou manoeuvre politique pour permettre aux génocidaires de fuir au Zaïre ? L'opération Turquoise, déployée sous mandat de l'ONU au sud-ouest du Rwanda du 22 juin au 21 août 1994, est pleine d'ambiguïtés. S'il est sûr que des Tutsis ont été sauvés de la mort par le déploiement de 2 500 militaires français, d'autres ont péri malgré la présence tricolore. Cafouillage ? Manque de moyens ? Indifférence ? Complicité ? Les contradictions françaises ont parfois mené au pire.
A Paris, les politiques divergent sur l'objectif. La cohabitation n'arrange rien. Mitterrand et son entourage voient sans doute dans Turquoise un moyen non seulement de mettre un terme aux massacres, mais aussi d'éviter la déroute de leurs alliés face à l'avancée inexorable du FPR, en envoyant une force d'interposition. D'abord hostile, Edouard Balladur finit par accepter une intervention à condition qu'elle soit purement humanitaire. L'envoi sur le terrain d'officiers qui ont combattu aux côtés du régime hutu et considèrent toujours les rebelles tutsis comme des ennemis accroît la confusion. Certains rêvent même de faire de la zone un "Hutuland", voire une base de reconquête du pays.
D'autres militaires de Turquoise s'en tiennent à une mission de sauvetage. Globalement, l'armée observe une position de neutralité : les tueurs ne seront pas inquiétés.
Les désarmer ? On n'avait pas les moyens techniques, compte tenu du faible volume de troupes. La priorité, c'était de sauver des gens, dit Christian Quesnot. Arrêter les génocidaires ? Ce n'était pas dans la mission. Pourquoi ? Je n'en sais rien. C'était essentiellement une opération humanitaire et pas politique."
Une posture vivement critiquée. "Etre neutre en temps de génocide, ça ne profite qu'aux assassins", tranche Jean-Hervé Bradol qui dirige alors les opérations de Médecins sans Frontières. La tâche honteuse sur l'opération, c'est Bisesero. Alertés par la presse, les militaires français découvrent près de 2 000 Tutsis cachés sur ces collines. Quand ils interviennent, trois jours plus tard, la moitié d'entre eux ont été massacrés. La hiérarchie prétend n'avoir pas été informée. Des éléments montrent le contraire. La polémique fait toujours rage. En 2005, des Rwandais ont porté plainte devant le tribunal aux armées de Paris.
Le meurtre du président hutu Habyarimana le 6 avril 1994, toujours non élucidé, n'a fait que servir de signal à des massacres soigneusement organisés.
"C'était devenu vraiment populaire de tuer les Tutsis"
En quittant le sommet de Dar es-Salaam, le 6 avril 1994, Juvénal Habyarimana se montre confiant : "Vous allez voir ! Cette fois, ça va marcher", lance-t-il à un diplomate français. Après des mois de louvoiements, le président rwandais se dit enfin prêt à appliquer les accords de paix d'Arusha, ville tanzanienne où ils ont été conclus six mois plus tôt. Un tournant.
Chef d'un régime raciste fondé sur la supériorité hutue, il accepte de partager le pouvoir avec les rebelles tutsis du FPR, le Front patriotique rwandais. A l'issue de quatre ans de guerre civile, la guérilla tutsie entrera au gouvernement. Plus encore, 40% des soldats et la moitié des officiers de la future armée rwandaise sortiront de ses rangs. Un cauchemar pour les militaires hutus, notamment le "clan de Madame" Habyarimana, cette belle-famille qui truste tout.
Abattu, le Falcon 50 du Président s'écrase dans une bananeraie
Avant de participer à ce dernier round, Juvénal Habyarimana a demandé à son chef de cabinet d'engager les préparatifs institutionnels. Cette fois, plus de reculade sous la pression de son camp. "Ras le bol !" a-t-il crié. Prudent, il a emmené dans ses bagages tous ceux qu'il estimait susceptibles de représenter un danger pour lui. Notamment son chef d'état-major, le général Nsabimana. "C'est la première fois que mon père était convié à un tel voyage", s'étonnera son fils Maurice.
Lorsqu'il repart pour Kigali, il fait nuit. Au moment de monter dans son Falcon, il embarque aussi le président burundais Cyprien Ntaryamira dont l'avion est en panne. Avant de décoller, il cherche son général. "Où est Nsabimana ?" demande-t-il. Il l'aperçoit en compagnie de son médecin particulier sur le tarmac. "On pensait qu'il n'y avait plus de place", bafouillent les deux hommes. "Entrez vite, on y va !"
Reflet de ses relations opaques avec Paris, il vole à bord d'un jet offert par Mitterrand, conduit par un équipage également français, employé par la Satif, une société écran de la DGSE. Quand, à 20h25, le pilote entame sa descente sur l'aéroport de Kigali, il distingue un premier éclair partir du sol et frôler sa dérive. Il éteint ses feux de position, met son appareil en piqué. Trop tard. Percuté par un second missile, le réservoir de kérosène, placé sous l'aile gauche, explose. Le Falcon 50 s'écrase dans une bananeraie, dispersant sur des dizaines de mètres ses débris et les dépouilles de ses neufs passagers et trois membres d'équipage. Pas de survivant. Le corps de Habyarimana atterrit dans une plate-bande de sa propre résidence située à 400 mètres de la piste.
Une célérité qui surprend les casques bleus
En quelques minutes, soldats de la garde présidentielle et miliciens dressent des barrages dans Kigali. Une célérité qui surprend les casques bleus belges de la Minuar, la Mission des Nations unies.
Moins de vingt minutes après l'attentat, toute la ville était quadrillée et bloquée [comme si] ces militaires étaient au courant de ce qui allait se passer et de ce qu'ils devaient faire", dira l'adjudant-chef Christian Defraigne à l'auditorat militaire de Bruxelles.
"Il faut savoir qu'ils étaient très pauvres en radios. La manière dont ils ont réagi ne me semble possible que via une organisation préalable", ajoutera devant la même juridiction le lieutenant Jean-Noël Lecomte. Les tueries de Tutsis débutent aussitôt. Listes à la main, les interahamwe, la milice du parti au pouvoir, sillonnent les quartiers, assassinent les "cafards", bébés, vieillards confondus. On massacre aussi en province. A Gisenyi, Gikongoro, Kibungo. Bientôt, tout l'appareil d'Etat sera mobilisé : préfets, bourgmestres, instituteurs. Une machine redoutable dans un pays où on compte un conseil local pour dix foyers.
Depuis des mois, les organes extrémistes du Hutu Power échauffent les esprits, appellent à "éradiquer", "nettoyer", "déraciner" les "infiltrés", les "complices" du FPR, mots gigognes, compréhensibles par tous, qui servent à désigner les Tutsis dans leur ensemble. Certains se révèlent étrangement prophétiques.
Une petite chose va survenir, ici, à Kigali. Et même aux dates du 7 et du 8 [avril], vous entendrez le bruit des balles ou des grenades", a annoncé le 3 avril la Radio des Mille Collines, déjà baptisée "Radio Machette".
La revue "Kangura" avait, de son côté, prédit le meurtre de Habyarimana "par un Hutu à la solde des Tutsis" dès décembre.
"Ne vous inquiétez pas, c'est un putsch"
A partir du 7 avril à l'aube, la garde présidentielle exécute les dirigeants hutus modérés, partisans des accords d'Arusha : le président de la Cour suprême, des ministres, des chefs de parti. Et la Première ministre, Agathe Uwilingiyimana, assassinée, avec les dix soldats belges chargés de sa protection.
Le but ? Créer un vide constitutionnel, préalable à un coup d'Etat. Le colonel Bagosora, directeur de cabinet du ministre de la Défense, vient en effet de prendre la tête d'un "comité de crise". "Ne vous inquiétez pas, c'est un putsch, mais nous avons la situation bien en main", aurait-il confié à l'envoyé spécial de l'ONU, Jacques-Roger Booh-Booh ("Rwanda : le génocide", par Gérard Prunier, Editions Dagorno, 1999).
Ce dur du "clan de Madame" ne cache pas ses intentions. Lors d'une soirée arrosée, l'avant-veille de l'attentat, il a expliqué d'une "voix avinée" au général Dallaire, patron canadien de la Minuar, que "la seule manière de s'occuper des Tutsis était de les éliminer complètement, en les éradiquant de la carte" ("J’ai serré la main du diable", par Roméo Dallaire, Libre Expression, 2003). Son premier appel vise à faciliter la tâche des tueurs. A 6 heures du matin, il recommande sur les ondes à la population de "rester chez elle en attendant de nouvelles directives".
Elle dicte au téléphone une liste "de gens à éliminer"
Il agit en étroite coordination avec la veuve du président, sa cousine. Dans la maison du défunt, l'heure est au combat, non au recueillement. Une femme venue adresser ses condoléances à Agathe Habyarimana la trouve en train de dicter au téléphone une liste "de gens à éliminer". Elle "priait tout haut en demandant d'aider les interahamwe de nous débarrasser de l'ennemi", raconte Jeanne Uwanyiligira, dont le père médecin a péri dans l'avion.
Le fils Habyarimana, Jean-Luc, parade avec un fusil R4 à la main et se vante d'avoir tenté de tirer une balle dans le cadavre de la Première ministre. Selon Jean Birara, directeur de la Banque centrale, également présent, des exclamations de joie saluent chaque mort nouvelle d'un opposant.
Des milliers de corps s'entassent dans les rues. Des tirs se succèdent pendant toute la journée. Les Tutsis apeurés se réfugient dans les églises ou à l'Hôtel des Mille Collines. Une partie des 600 combattants du FPR cantonnés au Parlement tentent, conformément aux accords, une sortie vers 16h30 et affrontent la garde présidentielle à l'arme lourde. Au même moment, le chef de la rébellion, Paul Kagamé, ordonne à ses troupes déployées dans le nord du pays de se mettre en marche. Elles atteindront les abords de Kigali, le 12 avril.
L'extermination de près d'un million de Tutsis va pouvoir se poursuivre sans témoins
Le colonel Bagosora focalise trop d'inimitiés pour pouvoir unir l'armée autour de lui. Le 8 avril au matin, il renonce à prendre la tête d'une junte et décide de rendre les rênes aux civils, au moins en apparence. C'est lui qui choisit les membres du gouvernement intérimaire, ceux qui vont mettre en œuvre le génocide.
Leur point commun ? Quelle que soit l'étiquette, tous adhèrent au Hutu Power. Dans la confusion, nombre d'entre eux ont trouvé abri avec leur famille et leur escorte à l'ambassade de France. A l'ombre du drapeau tricolore, des hommes qui seront traduits plus tard devant la justice internationale enchaînent les réunions, seuls ou avec Jean-Michel Marlaud, l'ambassadeur. "Il nous exhortait à jouer notre rôle", dira le ministre du Commerce, Justin Mugenzi, après son arrestation.
Le lendemain, 600 soldats français arrivent à Kigali pour évacuer les étrangers. Nom de l'opération : Amaryllis. Agathe Habyarimana, la veuve du président, figure parmi les premiers passagers à embarquer. Un ordre exprès de François Mitterrand. Traumatisés par la mort de leurs soldats, les Belges rapatrient leurs ressortissants, ainsi que leurs casques bleus. Bientôt, les effectifs de la Minuar seront ramenés de 2 539 à 270 hommes. L'extermination de près d'un million de Tutsis va pouvoir se poursuivre, presque sans témoin.
Qui a abattu l'avion du président ?
Les experts balistiques et acoustiques mandatés par le juge Trévidic sont formels : le tireur qui a abattu le Falcon se trouvait sur le site de Kanombe, un camp de militaires hutus ultras, et non sur la colline de Masaka, lieu retenu par le juge Bruguière dans son ordonnance incriminant le FPR. La preuve ? Les témoins d'abord qui ont vu la trace lumineuse converger vers la cible. Les débris, ensuite. Les trois moteurs sont intacts. L'impact s'est produit sous l'aile gauche. Le missile attiré par la chaleur des tuyères ne peut donc venir que de l'avant et non de l'arrière de l'avion. Le son, enfin. Le colonel français Grégoire de Saint-Quentin, qui se trouvait à Kanombe, a d'abord entendu les départs de feu, puis l'explosion de l'appareil. L'inverse se serait produit si le projectile était parti de Masaka.
From : Raphaël Doridant et Charlotte Lacoste (le Monde ),Jean-Baptiste Naudet et Christophe Boltanski ( Le Nouvel Observateur) ,Christophe Boltanski ..... ...