Les origines de la division ethnique et les premiers massacres
Ethnisme au Rwanda et Causes du génocide au Rwanda.Au début du XXe siècle, les colonisateurs allemands, dans le sillage des préoccupations ethnologiques de l'époque, croient percevoir une supériorité génétique des Tutsis sur des bases raciales et morphologiques. Selon eux, les Tutsis se distingueraient par leur intelligence et la finesse de leurs traits, contrairement aux Hutus qu'ils considèrent comme inférieurs.
Les Belges, qui héritèrent de cette colonie après leur victoire sur les Troupes de protection de l'Afrique orientale allemande à la fin de la Première Guerre mondiale, assumèrent la situation qu'ils trouvèrent en s'installant et s'en remirent aux Tutsis pour assumer l'autorité sous la tutelle de l'administration coloniale, même dans le nord-ouest du Rwanda où régnait une monarchie dominée par des agriculteurs hutus, plus ou moins soumise à la dynastie royale d'éleveurs tutsis du reste du Rwanda. Ce choix fut encouragé par la Société des Nations qui, ayant confié la tutelle du Ruanda-Urundi à la Belgique, considérait la situation héritée de la colonisation allemande comme correspondant à un état social multi-séculaire, ce qu'elle n'était pas[
Les Tutsis ont donc seuls accès aux études[réf. nécessaire] et à la gouvernance, tandis que les Hutus et la petite composante des artisans twas sont cantonnés à des activités subalternes. Il convient de noter que les missionnaires catholiques et protestants ouvrirent progressivement des écoles pour tous les enfants africains, comme ils l'avaient fait au Congo belge. Le séminaire de formation des prêtres sera d'ailleurs ouvert aux Hutus comme aux Tutsis. D'une manière générale, les Églises, défendant une conception égalitariste, remettent en cause l'équilibre politique et se posent en défenseur des Hutus[2].
En 1931, une carte d'identité ethnique est mise en place par l'administration belge, indiquant le groupe auquel appartient le citoyen : tutsi, hutu ou twa. La carte d'identité ethnique et la prétendue origine extérieure des Tutsis jouent un rôle essentiel à partir de 1959 pour discriminer les Tutsis et justifier leur élimination du pays.
Au moment de l'indépendance, un renversement d'alliance, notamment sous l'impulsion de la Démocratie chrétienne belge, s'opère entre les colonisateurs et les Hutus contre les Tutsis, les colonisateurs jugeant plus facile de s'appuyer sur la majorité hutue pour ses propres intérêts[2]. Ce contexte explique l'animosité entre Hutus et Tutsis. L'exil d'une partie des Tutsis vers les pays limitrophes en plusieurs vagues à partir de 1959 et leur désir de retour seront la source de la guerre civile qui éclatera en octobre 1990.
Le Manifeste des Bahutu rédigé en 1957 par Grégoire Kayibanda, secrétaire particulier de Monseigneur Perraudin, est considéré par certaines associations[3] comme le texte fondateur de la politique ethniste qui marquera les premières décennies du Rwanda indépendant. Les Hutus créent leur propre parti politique en 1959 : le Parmehutu, pour la promotion du peuple hutu. Les Tutsis sont poursuivis, des assassinats et des massacres sporadiques ont lieu, des maisons sont incendiées et les Tutsis fuient par milliers en Ouganda, au Burundi et au Congo-Kinshasa.
Au cours des années soixante plusieurs tentatives peu organisées de retour armé des exilés sont repoussées par le Rwanda et toujours ponctuées par des massacres de Tutsis restés au pays. Le premier massacre important des Tutsis au Rwanda a lieu en décembre 1963. Entre 8 000 et 12 000 hommes, femmes et enfants sont massacrés. Le journal Le Monde évoque un génocide (édition du 4 février 1964) et Radio Vatican parle à ce moment-là du plus « terrible génocide jamais perpétré depuis celui des Juifs ». En 1972 au Burundi voisin, un très important massacre de masse des Hutus burundais par l'armée burundaise à majorité tutsie fait, selon les Hutus, environ 200 000 morts. Ce massacre impressionna vivement les Hutus rwandais. Le pouvoir du président Grégoire Kayibanda s'affaiblissait et en 1973, il tente de réactiver l'unité politique du Rwanda contre la menace tutsie. Les élèves et professeurs tutsis sont exclus des collèges rwandais. Des massacres ont lieu dans des établissements scolaires. Une nouvelle vague d'exil des Tutsis s'ensuit et Juvénal Habyarimana prend le pouvoir à la suite d'un coup d'État en juillet 1973.
Juvénal Habyarimana joue très habilement la carte de l'apaisement pour séduire les capitales européennes et notamment la France, qui lui fournit un avion et un équipage dès 1974 et avec laquelle il passe des accords de coopération militaire pour la formation de la gendarmerie en 1975. Jusqu'à la fin des années 1980, le quota administratif qui limite l'accès des Tutsis aux services administratifs est cependant renforcé, mais certains hommes d'affaires tutsis bénéficient d'une certaine libéralité dans la mesure où le régime a besoin d'eux. Toutefois les assassinats sporadiques de Tutsis restent toujours impunis et cette impunité devient un passe-droit dans l'esprit de la population.
Autres causes évoquées : Des sociologues et des journalistes avaient insisté sur la grave crise foncière, due à la surpopulation, à laquelle étaient confrontés le Rwanda et le Burundi depuis de nombreuses années. Cette crise foncière dans des pays où la majorité de la population tire sa subsistance des produits de la terre aurait progressivement fait éclater les structures sociales et aurait transformé la région en une poudrière où n'importe quel évènement pouvait provoquer une explosion de violence contre le premier bouc émissaire venu. Ces causes, qui ont sans doute joué leur rôle sont à relativiser car aujourd'hui le problème foncier est tout aussi aigu et tend à s'accentuer, la population actuelle dépassant en nombre celle de 1994.
La question de la préparation
La plupart des auteurs estiment que le génocide a pu être commis avec une telle rapidité parce que dans les années précédentes s'étaient mis en place à la fois un conditionnement des esprits et un encadrement serré du pays[4].
Depuis 1959, une série de massacres (« Toussaint rwandaise ») dirigés contre les Tutsis s'était déjà déroulée. Des massacres à caractère génocidaire, furent dénoncés comme tels en 1993, comme les massacres des Bagogwe exécutés entre 1991 et 1992. En 1994, et ce depuis quelques années, une campagne médiatique stigmatisait les Tutsi, en particulier au travers d'une radio, la RTLM, ou radio des Mille Collines, créée à cet usage le 8 juillet 1993. Elle cessa d'émettre le 31 juillet 1994 à la fin du génocide.
Selon plusieurs historiens, Jean-Pierre Chrétien[5], Gérard Prunier[6], Claudine Vidal[7], des journalistes comme Colette Braeckman[8], Laure de Vulpian[9], Linda Melvern, journaliste d'investigation anglaise ou le professeur de droit Filip Reyntjens[10], il y avait un projet génocidaire datant de plusieurs années, et finalement exécuté par les extrémistes hutu de l'entourage du président Habyarimana, constituant aussitôt après sa mort un gouvernement intérimaire sous l'instigation du colonel Théoneste Bagosora. Selon cette thèse, les « médias du génocide » tenus par les Hutus extrémistes furent un élément essentiel de la préparation et la mise en œuvre du génocide. Les missions parlementaires belge[11] et française[12] retiennent cette thèse, de même que ceux de l'ONU et de l'OUA. Le Hutu Power accusa la radio Muhabura du FPR d'avoir tenu le même discours de haine, « même si celui-ci n'a jamais eu la même consonance ethnique que le langage tenu par Radio des Mille Collines », selon le rapport du Sénat belge.
Le sociologue français André Guichaoua, expert auprès du TPIR depuis 1996, aurait pour sa part conclu de ses investigations que le génocide n'existait qu'à l'état de projet et n'était pas planifié à l'avance[13]. Il aurait été organisé, notamment à l'échelon local, mais pas avant l'attentat du 6 avril 1994. Partisan de la thèse selon laquelle le FPR serait auteur de l'attentat du 6 avril 1994, il affirme : « Ceux qui ont mis en œuvre le génocide ne l’ont pas fait parce qu’il y a eu un attentat. Les dirigeants du FPR ont pris le risque du génocide, sans doute en connaissance de cause. Les extrémistes hutu ont eu besoin d’une semaine pour concrétiser leur projet génocidaire et en mettre en place les structures[14] ».
Des organisations de défense des droits de l'homme notoires estiment que les théories qui contestent la préparation du génocide relèvent de la négation de nombreux faits constatés et de nombreux témoignages. Par exemple l'organisation Avocats sans frontières Belgique tient la préparation pour établie, en particulier sur la base des documents produits à l'audition d'Alphonse Higaniro devant la cour d'assises de Bruxelles et du témoignage de François-Xavier Nzanzuwera, procureur de Kigali jusqu'en 1995[15]. Ces documents et témoignages commentés au cours du procès avec leurs auteurs parlent de « plan d'extermination », du rôle de la Radio des Mille Collines et des postes de radio distribués dans la population avant l'attentat, de la consigne de ne pas oublier le poste de radio quand on va sur les barrières, etc.
Les documents des archives de la Présidence de la République française font apparaître que les autorités françaises ont été régulièrement informées dans les années 1990 à 1994 des risques de massacres ethniques de grande ampleur et de l'intention de certains des acteurs d'exterminer les Tutsis. Dès 1990, les autorités et l'armée françaises étaient conscientes du risque de génocide comme en témoigne, dans le télégramme du 24 octobre 1990 de l'ambassadeur de France au Rwanda, l'analyse du Colonel Galinié : « […] l'élimination physique à l'intérieur du pays des Tutsis, 500 000 à 700 000 personnes, par les Hutus […][16] ». Le général Varret, de l'armée française, a rapporté aux députés français avoir entendu en 1990 du principal responsable de la gendarmerie rwandaise l'explication suivante à propos des Tutsis : « ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider »[17] ». Dans la chronologie des notes et télex échangés entre les autorités françaises et ses représentants au Rwanda, on peut aussi relever le télégramme envoyé par l'ambassadeur français le 12 janvier 1994 qui parle des renseignements transmis par un informateur du représentant des Nations Unies faisant état d'un « plan de déstabilisation radicale du pays », passant par des troubles provoqués afin de susciter des réactions et l'élimination des Tutsis de Kigali, et d'en exterminer mille d'entre eux dès la première heure[18].
La propagande raciste a été un élément important du génocide et peut être considérée comme un acte de préparation. La revue Kangura qui porte une part importante de cette propagande commence à paraître en 1990. En décembre 1990, le numéro 6 de cette revue publie notamment les 10 commandement du Bahutu, désignant explicitement les Tutsis, en tant que groupe, comme des ennemis.
Le rapport publié en juillet 2000 par l'Organisation de l'unité africaine remarque qu'il est difficile de dater la mise en route de la préparation du génocide[19].
Différents auteurs et groupes continuent cependant de mettre en doute toute préparation du génocide. Ainsi Serge Desouter, prêtre catholique cité comme témoin-expert par la défense auprès du TPIR, considère quant à lui que la question de la planification n'est pas tranchée et affirme que tous les arguments fournis jusqu'ici pour démontrer la planification sont mensongers ou erronés ([1]).
L'historien Bernard Lugan, lui aussi cité par la défense de plusieurs présumés génocidaires devant le tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) comme témoin-expert, a tenu des propos contradictoires au fil du temps, exprimant de plus en plus de réserves vis-à-vis de la thèse d'un génocide programmé. Dans son ouvrage Histoire du Rwanda paru en 1997, il souligne que le génocide n'avait pas seulement un caractère ethnique, mais visait également à éliminer des opposants hutu : « des listes avaient été constituées de personnalités à abattre, Hutu et Tutsi. Il s'agissait pour le courant extrémiste hutu d'éliminer dans le temps le plus court un maximum de politiciens appartenant à l'opposition. […] Cette opération avait été préparée, planifiée et organisée de longue date. La mort du président fut le prétexte de son déclenchement. […] Certains massacres de Tutsi débutèrent dans les heures ou les jours qui suivirent l'annonce de la mort du président Habyarimina mais la phase la plus importante du génocide se déroula une fois la classe politique hutu physiquement éliminée. Comme si pour ceux qui avaient planifié les meurtres, l'élimination de toute la population tutsi du Rwanda - action de combat « ethnico-racial » - était moins « urgente » et prioritaire que celle des cadres hutu de l'opposition » [20]. En 2004, il précis que « le génocide des Tutsi est vraisemblablement le fruit d'une « psychose collective », préparée par les haines mutuelles, mais non planifiée » [21]. Il indique que dans un premier temps, au nord du Rwanda, certains Hutus, notamment parmi les ethno-nationalistes, ont cherché à « se faire justice eux-mêmes », à la suite de l'attentat du 6 avril, en exterminant les Tutsis dans une totale anarchie ; puis, au sud, l'extermination s'est répandue, mais, cette fois, elle a été encadrée par une partie de l'administration locale[22] En 2014, au terme du dépouillement et de l'analyse de milliers de pages de témoignages et de documents du TPIR, il affirme que, du fait de l'histoire récente du pays, le génocide était prévisible, mais qu'il n'a en aucun cas été programmé.
From : http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_des_Tutsi_au_Rwanda