Kagame : «La France a contribué à l'émergence d'une idéologie génocidaire au Rwanda»
Le président rwandais Paul Kagame s'en est pris aujourd'hui, lors des commémorations du génocide de 1994 dans son pays, de façon à peine voilée à la France sur son rôle toujours controversé durant les massacres.
"Les gens ne peuvent être soudoyés ou forcés de changer leur histoire. Aucun pays n'est assez puissant - même s'il pense l'être - pour changer les faits", a déclaré en anglais le président rwandais avant de lancer, en français, "après tout les faits sont têtus", déclenchant les acclamations des 30.000 spectateurs rassemblés au Stade Amaharo de Kigali.
Le Président rwandais critique violemment le rôle de Paris dans les massacres de 1994 et la lenteur de la justice française.Une chaise vide à l’heure du souvenir. La ministre française de la Justice, Christiane Taubira, n’assistera pas aux commémorations des vingt ans du génocide au Rwanda, prévues lundi à Kigali. La décision a été prise samedi à Paris, en réaction aux déclarations du président, Paul Kagame, qui a accusé la France d’avoir «participé» au génocide dans l’hebdomadaire Jeune Afrique. Une accusation qui n’est pas nouvelle : c’est aussi ce qu’il a dit lors de l’entretien de deux heures qu’il a accordé à quelques journalistes, dont Libération. «La France n’aurait pas dû réagir aussi vivement», déplorait dimanche Bernard Kouchner, venu assister aux commémorations à titre privé. «Avec Sarkozy, nous avions amorcé une vraie réconciliation. On va à nouveau reculer, donner du grain à moudre à tous les négationnistes», souligne l’ex-ministre des Affaires étrangères, qui rejette le terme de «participation». Mais rappelle aussi que «le gouvernement génocidaire a été formé dans l’enceinte de l’ambassade de France en avril 1994», et que «Paris lui a livré des armes jusqu’en août 1994». L’incident diplomatique montre en tout cas que le malaise demeure. Pourtant, au Rwanda, l’absence de Taubira aux commémorations -la France n’étant représentée que par son ambassadeur, Michel Flesch - ne suscite qu’une indifférence désabusée : «Ils ne veulent pas venir ? Tant pis, on s’en fout», déclarait dimanche, en off, un responsable rwandais. Quant à l’homme fort du pays, il ne mâche pas ses mots.
Quelles sont vos relations avec la France, vingt ans après le génocide ?
La France a été impliquée au Rwanda avant et pendant le génocide. Et peut-être même après. Depuis 1994, nos relations sont changeantes : elles se réchauffent, puis sont plus tièdes, et puis ça change encore. Beaucoup de responsables du génocide ont trouvé refuge en France. Désormais, les justices de nos deux pays collaborent, c’est bien. Mais il faudrait que je sois satisfait, simplement parce qu’un premier procès, celui de Pascal Simbikangwa [un ancien officier rwandais jugé, fin mars, par la cour d’assises de Paris, ndlr], a eu lieu cette année ? Et qu’il été condamné à vingt-cinq ans de prison ? Une seule personne en vingt ans ! La France comme la Belgique ont joué un rôle néfaste dans l’histoire de mon pays, ont contribué à l’émergence d’une idéologie génocidaire. Quand, en France, la justice est si lente, nous ne pouvons pas imaginer que c’est neutre. Dans nos relations avec ces deux pays, notre grille de lecture est forcément liée aux compromissions du passé.
Comment le Rwanda est-il sorti d’une telle tragédie ?
Un génocide n’est pas un accident de l’histoire. Nous n’avons pas pu l’empêcher, mais nous l’avons arrêté. Après, il a fallu reconstruire ce pays, créer de nouvelles institutions, promouvoir l’éducation. Faire en sorte d’extirper les racines de la tragédie. Aujourd’hui, le Parlement compte 64% de femmes. En seulement cinq ans, un million d’habitants sont sortis de la pauvreté. Nous avons aussi mis en place une mutuelle de santé dont bénéficient désormais 80% des Rwandais. Le développement est une réalité, mais on ne nous juge jamais sur nos réalisations. On préfère spéculer sur Kagame, les Tutsis, etc
Michel Flesch ne pourra donc comme prévu remplacer la garde des Sceaux française, Christiane Taubira, dont le déplacement avait été annulé.Les autorités rwandaises ont retiré l’accréditation de l’ambassadeur de France à Kigali aux cérémonies de commémoration du 20e anniversaire du génocide de 1994 au Rwanda, l’empêchant d’y représenter Paris, a annoncé lundi le diplomate. Michel Flesch ne pourra comme prévu remplacer lundi, à la cérémonie officielle de lancement des commémorations, la garde des Sceaux française, Christiane Taubira, qui devait initialement conduire la délégation française à Kigali.
Le déplacement de la ministre française et de sa délégation avait été annulé après des propos du président rwandais Paul Kagame, accusant la France d’avoir joué un «rôle direct dans la préparation du génocide» et d’avoir participé «à son exécution même».
A lire aussi :Paul Kagame : «Paris a été impliqué avant, pendant et après le génocide» (Libération)
«Hier à 22h30, le ministère des Affaires étrangères rwandais m’a téléphoné pour m’informer que je n’étais plus accrédité pour les cérémonies», a expliqué Michel Flesch, indiquant qu’il ne se rendrait donc pas au Stade Amahoro - le plus grand stade de la capitale rwandaise - où le président Kagame doit lancer dans la matinée les commémorations officielles. Par ailleurs, «à la question de savoir si je pouvais me rendre dans l’après-midi au mémorial (du génocide) de Gisozi, pour y déposer une gerbe, il m’a été répondu "non"», a-t-il ajouté.
La France, alliée en 1994 du régime extrémiste hutu à l’origine du génocide et dont le rôle dans les massacres reste controversé, avait initialement décidé samedi d’annuler sa participation aux cérémonies, après les propos de Paul Kagame, avant d’annoncer dimanche soir qu’elle serait représentée par son ambassadeur.
Balladur dément toute implication de la France
L’ancien Premier ministre Edouard Balladur (1993-95), qui était à Matignon au moment du génocide au Rwanda a qualifié de «mensonge intéressé» les accusations de Paul Kagame impliquant Paris dans cette tragédie. Sur Europe 1, il a regretté qu’il ait été envisagé d’envoyer un ministre à Kigali pour les commémorations du massacre, car «les incidents qui se produisent étaient prévisibles compte tenu de ce qu’est M. Kagame et sa pratique constante». «Il cherche sans cesse à mettre en cause la France alors que lui-même n’a pas réussi, au bout de vingt ans, à rassembler le peuple rwandais», a poursuivi le responsable UMP.
Selon lui, «la France n’est en rien complice du génocide, au contraire elle est de tous les pays du monde le seul qui ait pris l’initiative d’organiser une opération humanitaire pour éviter un massacre généralisé». «Le gouvernement que je dirigeais a, dès qu’il a été installé, mis fin à toute livraison d’armes au Rwanda et retiré les troupes françaises», a-t-il poursuivi. «Il fallait surtout que la France ne soit pas prise en tenaille dans une guerre civile qui se développait et qu’on ne pouvait pas arrêter», a-t-il encore fait valoir.
Cette nouvelle tension entre Kigali et Paris marque un coup d’arrêt à la normalisation des relations entre les deux pays qui, malgré une réconciliation officielle en 2010, restent très instables. La France a admis en 2010 «de graves erreurs d’appréciation» au Rwanda mais a toujours refusé de présenter des excuses, attendues par Kigali.
Les commémorations du 10e anniversaire du génocide de 2004 avaient déjà été marquées par un grave incident entre Kigali et Paris. La délégation française, conduite par le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de l’époque, Renaud Muselier, avait raccourci sa visite, après que Paul Kagame s’en fut pris dans son discours aux Français qui «ont l’audace de rester là sans s’excuser».
Entre avril et juillet 1994, quelque 800 000 personnes, essentiellement issues de la minorité tutsi, ont été massacrées en une centaine de jours au Rwanda.
Rwanda: "Sans le soutien de Paris au régime Habyarimana, le génocide n'aurait pas eu lieu"
Pourquoi l'éventuelle responsabilité de la France avant le génocide reste-t-elle un sujet tabou dans la classe politique?
A l'occasion du 20ème anniversaire du génocide rwandais, Jean-François Dupaquier, journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda revient sur l'éventuelle responsabilité de la France dans le drame. Un jugement sévère.
La classe politique française n'est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s'est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d'Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C'est donc un cas spécial où il n'existe pas de clivage gauche-droite.
Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n'aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l'époque n'aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d'extermination de la population Tutsi.
D'un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n'auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu'il y avait un génocide en préparation.
En accablant la France, Kigali ne cherche-t-il pas à se dédouaner d'une tragédie qui fut avant tout Rwandaise?
Aujourd'hui, Kigali ne cherche plus à accabler la France. Du coté rwandais, on cherche au contraire à tendre la main à la France. L'an dernier l'état-major de l'armée rwandaise a proposé à l'état-major de l'armée française de se rencontrer pour tourner définitivement la page au nom la fraternité d'armes, mais les Français ont refusé.
A Paris, les militaires considèrent toujours qu'ils ont subi une défaite au Rwanda et gardent une volonté de revanche, dommageable pour les relations franco-rwandaises.
La France refuse toujours de déclassifier les documents relatifs au Rwanda. Faut-il y voir un aveu de culpabilité?
Absolument. D'autant plus que les archives que la France refuse de dévoiler, portent sur la période charnière de l'histoire de la présence française au Rwanda.
Pour le peu qu'on en sache, ces documents sont absolument accablants. Les protagonistes cherchent à ce que ces archives ne soient pas dévoilées de leur vivant.
Que peuvent contenir ces documents?
Ce ne sont bien évidemment que des supputations, mais ces documents pourraient contenir la preuve que la France connaissait parfaitement la réalité de la guerre civile et a choisi d'y participer sérieusement, en comprenant que cela pouvait passer par l'extermination. Il faut comprendre qu'il n'y a pas de prescription lorsqu'il s'agit de génocide. De fait, plusieurs hauts responsables pourraient être condamnés.
L'association Survie accuse des dirigeants politiques et militaires français d'avoir apporté un soutien actif aux génocidaires. Ce jugement est-il excessif?
Je ne peux pas parler au nom de cette association à laquelle je n'appartiens pas, mais il existe des indices graves et concordants laissant supposer que des haut gradés, des politiciens et des mercenaires français, sont impliqués à un degré qu'il faudra déterminer, dans l'attentat du 6 avril 1994 contre le président Juvénal Habyarimana.
Le verdict du récent procès Pascal Simbikangwa est-il de nature à pacifier les relations franco-rwandaises?
C'est certainement un pas important, Pascal Simbikangwa faisait partie du cercle intermédiaire responsable du génocide. Cette condamnation intervient après 19 ans et rompt avec les anciens disfonctionnements de la justice. La création du pôle génocide permet aux Rwandais d'entrevoir une lueur d'espoir. Toujours est-il que les principaux coupables du génocide sont toujours dans la nature.
Peut-on parler, s'agissant du pouvoir de Paul Kagamé, de dérive autocratique?
Qu'aurait-il pu faire en prenant en charge le pays en 1994 ? Un pays traumatisé, détruit ? C'est vrai qu'il tient le pays d'une main de fer, mais s'il ne l'avait pas fait, il y aurait eu une vengeance massive de la part des Tutsis vainqueurs. C'est un homme d'Etat exceptionnel mais certainement autoritaire.
Les Rwandais pourront-ils un jour tourner la page de la décennie 1990? Si oui, à quel prix?
L'idéologie de haine, qualifiée injustement d'ethnique, qui a conduit au génocide remonte aux années 1950. Depuis les années 1930 déjà, les cartes d'identités ethniques ont été imposées. Le génocide a profondément bouleversé les Rwandais. Aujourd'hui encore, les survivants vivent aux côtés de leurs voisins génocidaires, et cela rend les choses difficiles. Même si le régime actuel a pris plusieurs dispositions "anti-divisionnisme", il faudra probablement plusieurs générations pour passer d'une mémoire vive à une mémoire apaisée. Les Gacacas, tribunaux communautaires mis en place dans les provinces, ont été insuffisants. Les peines qui y ont été prononcées sont modestes et symboliques. Les Rwandais sont obligés de cohabiter mais la réconciliation véritable ne peut se faire que s'il y a des excuses sincères .
Des documents français sur le génocide rwandais ne seront pas déclassifiés
http://www.lemonde.fr/international/article/2010/07/30/des-documents-francais-sur-le-genocide-rwandais-ne-seront-pas-declassifies_1394124_3210.html
La Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) a émis un avis défavorable à la déclassification d'un bordereau concernant le génocide rwandais de 1994.
La commission, dont l'avis daté du 15 juillet, est publié vendredi 30 juillet au Journal officiel, avait été saisie par une lettre du ministre de la défense, Hervé Morin, du 6 juillet. C'est le neuvième avis de la CCSDN sur le dossier du Rwanda.
Cette saisine faisait suite à une demande du 1er juin 2010 de Florence Michon, juge d'instruction au tribunal aux armées de Paris, en charge de l'information judiciaire ouverte contre X pour "complicité de génocide, complicité de crime contre l'humanité et entente en vue de commettre un génocide visant notamment l'implication de l'armée française lors des événements survenus au Rwanda en 1994".
Dans son avis, la CCSDN émet un "avis défavorable à la déclassification du bordereau numéro 6 du 15 févier 2010 et son annexe émanant du ministère de la défense". La CCSDN ne révèle jamais le contenu des documents soumis à son avis par l'autorité concernée à la suite de la demande d'un magistrat instructeur.
Il revient maintenant à M. Morin de suivre ou non cet avis. La quasi-totalité des quelque 140 avis de la CCSDN ont toujours été suivis par les autorités concernées (Elysées, Matignon, ministères).
Le génocide rwandais a provoqué la mort de 800 000 à un million de personnes entre avril et juillet 1994. La France est régulièrement accusée par l'actuel gouvernement rwandais, dirigé par des Tutsis, d'avoir entraîné et armé les auteurs du génocide.
Les responsabilités du génocide remontent à la période coloniale"
Le président rwandais Paul Kagame a fait remonter, lundi, une partie des responsabilités du génocide de 1994, qui a fait de 800.000 morts selon l'ONU à un million selon Kigali, à la colonisation européenne entamée voici 200 ans. "Aujourd'hui, le Rwanda se souvient de ceux qui ont perdu leur vie lors du génocide et réconforte ceux qui ont survécu", a-t-il affirmé lors des commémorations du 20ème anniversaire du génocide.
. "Aucun pays, en Afrique ou ailleurs, n'a besoin de devenir un autre Rwanda", a ajouté M. Kagame dans le stade Amahoro ("paix") de Kigali, en présence du secrétaire général de l'Onu, Ban Ki-moon, de huit chefs d'État africains et de nombreuses délégations étrangères, dont une belge comptant les ministres des Affaires étrangères et de la Coopération au développement, Didier Reynders et Jean-Pascal Labille. Mais le président rwandais n'a pas hésité à faire une partie des causes du génocide à la colonisation européenne.
"Cette idéologie (de faire la distinction entre les trois ethnies du pays, les Hutu majoritaires, les Tutsi et les Twa, qui ne représentent qu'un pour cent de la population, ndlr) était déjà en place au 19ème siècle et a été enracinée par les missionnaires français qui s'y sont établis", a-t-il dit.
Les deux cents ans de la période coloniale (la Belgique a administré le pays, ex-colonie allemande, de 1919 à juillet 1962, date de son indépendance) ont été réduits à une série de caricatures basées sur un passage de la Bible", a poursuivi M. Kagame.
Il a dénoncé la "théorie coloniale de la société rwandaise qui voulait parfois que l'hostilité entre 'Hutu', 'Tutsi' et 'Twa' soit permanente et nécessaire. C'était le début du génocide des Tutsi auquel nous avons assisté voici vingt ans
From : Maria Malagardis, Libération ,le Monde , l'Express ,.......