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M. Chirac condamne "toute provocation", "Charlie Hebdo" réimprime
LE MONDE | 09.02.06 | 13h46  •  Mis à jour le 09.02.06 | 13h46  

Pour sa troisième intervention publique sur l'affaire des caricatures de Mahomet, qui enfièvre le monde musulman, Jacques Chirac a haussé le ton, mercredi 8 février en conseil des ministres, jour de la publication par Charlie Hebdo des douze dessins controversés : " Je condamne toutes les provocations manifestes, susceptibles d'attiser dangereusement les passions", a dit le chef de l'Etat. Il a demandé au gouvernement d'être " particulièrement vigilant sur la sécurité" des ressortissants français à l'étranger.
 
Le président a rappelé la position balancée, entre liberté d'expression et respect des croyances, adoptée le 3 février à l'issue d'une rencontre avec le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Dalil Boubakeur. Il a réitéré sa condamnation des " violences" dans le monde arabe, comme il l'avait fait avec le premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, qui lui avait téléphoné le 6 février. Il a enfin exhorté à un esprit de " responsabilité".


Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo, s'est dit, lors d'une conférence de presse, " choqué" par les propos présidentiels et s'est défendu de toute provocation. " L'exercice de la liberté d'expression ne peut pas être considéré comme une provocation. Ce n'est pas parce que les gens ne la supportent pas qu'il faut y renoncer", a-t-il déclaré devant des journalistes français et étrangers. Il a justifié la publication des dessins par " solidarité" avec le directeur de France Soir, limogé pour les avoir publiés, et assuré qu'il avait reçu un accueil favorable de L'Express et du Nouvel Observateur, lorsqu'il leur avait demandé de les publier à leur tour.

M. Val a précisé que, à sa surprise, les 160 000 exemplaires de l'hebdomadaire ont été rapidement épuisés, nécessitant deux réimpressions. Ce numéro, qui restera en kiosque deux semaines, pourrait être vendu à 400 000 exemplaires, indique la direction du journal. Le directeur de Charlie Hebdo a par ailleurs annoncé qu'il publierait les dessins du concours de caricatures sur l'Holocauste, organisé en Iran. " Cette fois, ce ne sera pas au nom de la liberté d'expression, mais pour lutter contre le négationnisme", a-t-il précisé, tandis que la Licra exprimait son " dégoût profond", vis-à-vis de ce concours.

M. Chirac use de son crédit dans les pays arabes pour téléphoner beaucoup et discrètement, en particulier dans le Maghreb : plusieurs manifestations anticaricatures y sont prévues et des journalistes ont été limogés. Il reste néanmoins inquiet. Ses conseillers soulignent que l'affaire " a déjà fait plus de dix morts". Ils ne se privent pas de mentionner que Charlie Hebdo a demandé une protection policière. M. Val évoque pour sa part une initiative de la police.

Les musulmans de France ont bien accueilli l'intervention du président, qu'ils jugent apaisante. Le CFCM envisage de porter plainte contre les journaux qui ont publié les caricatures, ce que M. Boubakeur aurait initialement préféré éviter. Seule réaction politique, celle de Jean Glavany (PS, Hautes-Pyrénées), qui a jugé "très grave de mettre sur un même plan des caricaturistes (...) et ceux qui lancent des fatwas au nom de l'intégrisme et de l'obscurantisme".

Béatrice Gurrey
Article paru dans l'édition du 10.02.06  

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L'hebdomadaire satirique « Charlie Hebdo » triple son tirage Philippe Val, directeur de la rédaction, a justifié la publication des caricatures de Mahomet au nom du «droit à la critique des religions».
Sophie de Ravinel (avec Ingrid Parois)  Le Figaro
[09 février 2006]

L'HEBDOMADAIRE satirique Charlie Hebdo a plus que triplé, hier, son tirage habituel de 140 000 exemplaires. Selon la direction, 160 000 numéros étaient déjà épuisés dans les toutes premières heures de la matinée. Deux réimpressions ont été nécessaires, plus de 400 000 exemplaires devraient être vendus.


La veille, des associations musulmanes avaient tenté, en vain, d'empêcher la parution du journal qui contient, outre les douze dessins danois, bon nombre de caricatures inédites du prophète. «C'est dur d'être aimé par des cons...», se désole un personnage représentant Mahomet en une, illustrée par Cabu. Au cours d'une conférence de presse organisée au siège parisien de Charlie Hebdo – sécurisé par la préfecture de police –, le directeur de la rédaction a justifié le choix de publier les dessins satiriques au nom «du droit à la critique des religions, un droit sacré en démocratie». Philippe Val s'est dit cependant convaincu que «toute cette histoire est une manipulation politique de la religion à des fins stratégiques».

 
Alors que l'hebdomadaire, qui avait soutenu dans ces colonnes le pamphlet d'Oriana Fallaci, a été pris d'assaut par des lecteurs, le président de l'UOIF (Union des organisations islamiques de France), Lhaj Thami Breze, s'est dit convaincu que «les gens sont avant tout curieux»». «Le mobile des journaux qui publient ces dessins est uniquement financier», a-t-il affirmé au Figaro en confirmant la décision prise par les instances du CFCM «de porter plainte contre France Soir et contre Charlie Hebdo».


«Un collectif d'avocats se réunira demain pour choisir l'angle de la plainte», affirme Lhaj Thami Breze. Si le président de l'UOIF n'encourage pas directement la manifestation qui se déroulera samedi à Paris, il insiste sur «la liberté de s'exprimer dans la rue».


Mais Lhaj Thami Breze estime «aberrante la décision prise en Iran de publier des caricatures de la Shoah». «On ne répond pas à une injustice par une injustice.» Hier, Charlie Hebdo s'est dit «décidé» à publier ces caricatures iraniennes, «non plus au non de la liberté d'expression, mais au non de la lutte contre le négationnisme».

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Liberté d'expression à géométrie variable

Mis en ligne le 10/02/2006 La Libre Belgique


Des libres-penseurs, hier accusateurs de l'humoriste Dieudonné, se sont transformés en défenseurs de la liberté d'expression. Pourquoi cette hiérarchie dans le rejet de la haine de l'Autre?

Paul-Olivier DELANNOIS, député wallon socialiste, Malik Ben ACHOUR et Pierre-Yves DERMAGNE, militants socialistes

Nous n'entendons pas ici juger les réactions d'une partie de la population des pays musulmans. Qu'elles soient disproportionnées et qu'elles contribuent avant tout à renforcer les régimes en place est probable. Mais cela ne sera pas notre propos.

Ce qu'on appelle désormais la «polémique des caricatures» repose sur un certain nombre de non-dits. Elle s'inscrit dans la lignée générale d'une dégradation de l'image des musulmans dans l'imaginaire collectif occidental et d'une détérioration du climat dans lequel les échanges entre musulmans et non-musulmans s'effectuent.

D'Al Qaeda aux émeutes dans les banlieues françaises, de l'Intifada à la condition de la femme, des rapts en Irak à l'immigration clandestine, de la victoire du Hamas en Palestine à la loi sur la laïcité, du nucléaire iranien aux excisions en Afrique: tout est bon pour la grande soupe! Un nouvel «Autre» tend désormais à se définir et à s'inscrire durablement dans l'inconscient collectif occidental. Et à en croire Edward Saïd, l'intellectuel américano-palestinien, ça ne date pas d'hier, ni d'ailleurs du 11 septembre 2001.

Le débat qui occupe en quantité les pages de nos journaux s'est posé de la manière suivante: la liberté d'expression et son corollaire qu'est la liberté de la presse doivent-elles céder devant les interdits religieux et plus précisément devant les principes fondamentaux de l'Islam? En d'autres termes, la problématique est présentée comme étant d'essence religieuse, comme si une opposition ontologique se jouait entre un occident pluraliste, ouvert et tolérant et un Islam fanatique, fermé et menaçant. L'Etat de droit contre le fanatisme religieux.

La problématique est-elle vraiment de cet ordre? L'enjeu renvoie-t-il réellement à la sphère théologique? Ces caricatures n'ont-elles pas bafoué autre chose qu'un simple interdit religieux - dont il nous semble par ailleurs évident qu'il ne s'impose qu'à la communauté des croyants? N'y a-t-il pas dans ces caricatures un substrat d'une autre nature, quelque chose qui relève moins de la liberté d'expression que de ses limites?

Car cessons de jouer les candides, si cette liberté d'expression constitue bel et bien un principe fondamental de notre démocratie, son application reste restrictive. L'une des limites que lui impose la loi est celle de l'incitation à la haine raciale. Or, lorsqu'un caricaturiste représente le Prophète coiffé d'un turban en forme de bombe, c'est l'Islam dans son essence et, par extension, l'ensemble de la communauté musulmane qui se trouvent réduits à des colporteurs de principes de haine et de repli sur soi.

Dans cette mesure l'entreprise n'est pas seulement maladroite, elle n'est pas non plus, comme on l'entend souvent, l'oeuvre salutaire de libres-penseurs voltairiens, héritiers des Lumières. Elle est l'émanation brumeuse d'un climat nauséabond. Elle alimente les pires clichés racistes et contribue à renforcer l'imaginaire collectif dans ce qu'il a de plus sombre. Les caricatures anti-juives dans les années trente ne faisaient rien d'autre.

La liberté d'expression a des limites et ces limites sont consacrées par la loi. L'enjeu n'est pas le respect de principes religieux auxquels les auteurs des caricatures n'adhèrent de toute façon pas. Il est ailleurs.

Une observation attentive de la couverture de cette affaire est, à cet égard, révélatrice. La vie médiatique est en effet pleine de contradictions. Lorsque Dieudonné, sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, s'embourbait dans un sketch - dont soit dit en passant la pauvreté humoristique insulte son talent intrinsèque - assimilant les colons israéliens aux nazis, il s'agissait de toute évidence d'une caricature. Plongée durant de nombreuses semaines dans une polémique d'une ampleur comparable à celle que nous connaissons aujourd'hui, l'opinion publique française - conduite (ou suivie) par ses médias - a pourtant réagi de manière très différente. En effet, il se trouvait à l'époque très peu de «libres-penseurs» pour défendre la liberté d'expression. Le caricaturiste d'un soir fut au contraire voué aux gémonies par une foule médiatique qui, quasi unanime, prononça sans détour sa condamnation à une mort publique.

Il est dès lors pour le moins curieux de voir ces mêmes libres-penseurs, hier accusateurs farouches, se transformer aujourd'hui en défenseurs d'une liberté d'expression à deux vitesses. Les Finkielkraut, Glucksmann et autres s'enfoncent une fois de plus dans leurs contradictions avec un empressement qui frôle le ridicule et qui leur ôte toute crédibilité intellectuelle.

Si le sketch de Dieudonné était antisémite, les caricatures publiées (celle du turban et celle du poignard) sont indiscutablement islamophobes et racistes. La liberté d'expression interroge dans les deux cas ses propres limites. Quoi qu'il en soit, tâchons de faire preuve de cohérence dans nos condamnations. Il ne peut y avoir de hiérarchie dans le rejet de la haine de l'Autre. Il y va de la crédibilité de nos combats.

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 Du bon usage de la liberté d'expression «Il est urgent d'en appeler à la raison, à la sagesse et au respect de l'autre»
[07 février 2006] Le Figaro

Les musulmans sont blessés par la publication de caricatures scandaleuses touchant leur domaine sacré. Les responsables de la publication, islamophobes danois patentés, ont cherché la provocation pour des raisons internes. Le résultat dépasse leurs frontières et leurs espérances puisque les dégâts sont considérables.


S'abriter derrière la liberté de la presse pour tolérer le mépris, l'insulte ou la stigmatisation est irrecevable dans une Europe légitimement fière de sa laïcité et de ses démocraties et soucieuse donc du respect des croyances. Montrer la tête du prophète de l'Islam coiffée d'un turban en forme de bombe prête à exploser a provoqué à raison la colère et l'indignation du monde musulman et au-delà. Le message est limpide : l'Islam et le terrorisme, c'est «kif-kif». La messe est dite. Il est des proximités qui font très mal. On l'a vu pour l'insécurité et l'immigration.

 
Dans une Europe où la tradition polémique antimusulmane date du Moyen Age et où le prophète de l'Islam a été qualifié d'imposteur, voire de pédophile comme tout récemment encore lors d'un débat public à la télévision, il est difficile de ne pas voir dans cette affaire de caricatures une volonté réelle d'offenser et de calomnier. Et lorsque le relais est pris par un quotidien français en difficulté, qui plus est dans un climat de plus en plus tendu pour les musulmans vivant en France, il n'est pas incongru de penser que certains milieux veulent attiser la haine. Les musulmans rendus responsables de tant de maux de notre société se distingueraient cette fois par leur béotisme ou leur manque d'humour pour ne pas apprécier le dessin.


Il serait plus juste de préciser que la condamnation par les musulmans de ces caricatures porte plus sur l'esprit que sur la lettre. Autrement dit, ce n'est pas le recours à l'image qui les choque mais la représentation du prophète. Libre aux non-musulmans d'y trouver à redire, mais ils doivent, au nom précisément du respect des libertés, convenir que la première des libertés, c'est celle de choisir sa religion et d'en respecter les interdits.


Si la caricature révèle par vocation certains aspects ridicules ou déplaisants, elle ne peut être ni dévoyée, ni outrancière et doit toujours garder cette touche d'intelligence et de finesse qui la fait préférer au trait plat et fidèle. Elle doit être litote et ne pas tomber dans l'excès et l'outrance. Ceux qui la défendent aujourd'hui au prétexte de la liberté d'expression continueront à le faire tant qu'ils ont les rieurs de leur côté et tant qu'ils s'attaquent aux plus faibles.


Savaient-ils, les responsables de ces caricatures, qu'en méprisant la religion d'autrui, ils toucheraient à l'intimité profonde de centaines de millions d'individus et qu'ils risqueraient de radicaliser les opinions ? Ils sont responsables de la gravité de la situation actuelle et devront savoir qu'on ne peut souffler sur la braise et s'indigner des étincelles.

Il est urgent, compte tenu du contexte international actuel et des lendemains des émeutes des banlieues en France, d'en appeler à la raison, à la sagesse et au respect de l'autre. Respect de sa culture, et de ses croyances ; l'essentiel étant qu'elles participent de l'harmonie collective et qu'elles n'empiètent pas sur celles des autres.


Il est inadmissible de voir la liberté d'expression et l'appel à la haine se confondre aujourd'hui sur ces fameuses caricatures dans une seule et même volonté d'exploiter les peurs et les phantasmes et de rendre encore plus difficile le retour de la paix dans nos sociétés.

Rien ne saurait justifier la violence, ni les attaques physiques ou verbales dirigées aujourd'hui contre les pays dont les journaux ont reproduit ces caricatures car les Etats ne pourraient être responsables collectivement des turpitudes individuelles.


La presse ne peut que se grandir en faisant bon usage de la liberté d'expression. La justice en a rappelé les limites en France lorsque des prêtres ont obtenu le retrait de l'affiche du film Larry Flint représentant un personnage crucifié sur un pubis féminin. Ou quand plusieurs associations catholiques ont obtenu le retrait de l'affiche du film Ave Maria figurant une jeune fille ligotée par des cordes à une croix. Ou quand la Conférence des évêques avait fait annuler une publicité inspirée de «La Cène», pour «intrusion agressive... dans le tréfonds des croyances intimes».

La liberté d'expression, la liberté de culte et la liberté de la presse sont l'honneur des grandes démocraties. La justice devra s'exprimer pour l'Islam avec la même rigueur et la même sagesse que pour les autres religions. Elle doit rester le dernier recours lorsque les règles du vivre-ensemble sont bafouées.

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Tag(s) : #Société
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