"Mediator, combien de morts ?" est le titre d'une tribune publiée le 24 août par le député PS Gérard Bapt.
L'avocat de victimes du Mediator, Me Charles Joseph-Oudin, a révélé mercredi sur France Info qu'un document de l'Agence du médicament faisait état de "suspicion" à l'égard de cet antidiabétique dès 1998. "J'ai un certain nombre d'éléments qui montrent en réalité que dès avril 1998, le comité technique de pharmacovigilance de l'Afssaps, l'Agence du médicament, notait que le Mediator avait des liens très étroits avec l'Isoméride", a déclaré Me Charles Joseph-Oudin. "Compte tenu de la suspicion, le comité technique demandait des enquêtes officielles pour établir les liens possibles entre les valvulopathies observées et le médicament Médiator, et ça c'est le 30 avril 1998", a indiqué l'avocat.
Le compte-rendu du comité technique que s'est procuré Le Figaro confirme ces inquiétudes : "On ne peut écarter la possibilité d'une déviation de l'utilisation du benfluorex comme anorexigène étant donné que l'indication 'adjuvant de régime' entretient une certaine ambiguité. De plus, la métabolisation du benfluorex (Mediator) dans l'organisme entraîne la formation de norfenfluramine, métabolite apparenté à la fenfluramine, elle-même impliquée dans l'apparition d'hypertensions pulmonaires graves".
De son côté, le Canard enchaîné a fait état mercredi d'un "document préparatoire" à une réunion de la Commission de transparence de la Haute Autorité de santé (HAS), en date du 12 avril 2006, pointant les dangers du benfluorex (Mediator). "En Espagne, la survenue sous benfluorex de troubles cardiaques graves, semblables à ceux observés avec la fenfluramine (Ponderal) et la dexfenfluramine (Isoméride), est à l'origine du retrait du marché", selon un extrait du document publié par l'hebdomadaire satirique.
La HAS a rappelé mercredi qu'elle s'était prononcée contre le remboursement par la Sécurité sociale du Mediator, jugeant qu'il ne présentait pas d'intérêt. Elle a par ailleurs souligné que son travail se limite à dire si l'efficacité d'un médicament justifie son remboursement, la décision revenant au ministère de la santé.
"Je veux tout savoir sur ce dossier", a pour sa part déclaré le ministre de la santé, Xavier Bertrand, interrogé à propos de ce document sur France 2.
"J'attends le rapport qui sera fait par l'IGAS [Inspection générale des affaires sociales], pour le 15 janvier s'agissant de la première étape, de façon à ce qu'on puisse répondre à ces questions", a-t-il indiqué. "La vraie question aujourd'hui c'est la question de la dangerosité, si quelqu'un savait qu'il y avait une dangerosité parmi les experts, quelle décision, quelle information ont été prises ou devaient être prises. Et ça, c'est l'IGAS qui doit me le dire et me répondre noir sur blanc", a ajouté le ministre.
Commercialisé en France par les laboratoires Servier de 1976 à novembre 2009, le Mediator, médicament pour diabétiques en surpoids prescrit aussi comme coupe-faim, a été utilisé au total par cinq millions de patients, avant d'être retiré du marché en novembre 2009. Il aurait causé au moins cinq cents morts.
Dès 1998, trois professeurs de médecine de la sécurité sociale alertaient la direction de l'Agence du médicament sur les risques de l'utilisation non autorisée du Mediator, comme coup-faim, selon une lettre publiée samedi par Le Figaro.
"Il nous semble utile d'alerter l'Agence du Médicament sur l'utilisation non contrôlée d'un produit de structure amphétaminique, dans un but anorexigène [coupe-faim]", écrivent-ils dans cette lettre transmise le 21 septembre au directeur général de l'agence du médicament d'alors, Jean-René Brunetière, selon ce document mis en ligne.
"Il est en effet assez paradoxal de constater que la prescription de Mediator est tout à fait libre tandis que celle des médicaments du groupe des amphétaminiques est strictement encadrée depuis mai 1995".
Les professeurs Hubert Allemand, médecin conseil de la Caisse nationale de l'Assurance Maladie, Claudine Blum-Boisgard (Canam), Patrick Choutet (Mutuelle Sociale Agricole) vont même jusqu'à mettre en doute l'intéret thérapeutique de ce médicament : il serait, écrivent-ils, "opportun de procéder à une réévaluation de l'utilité du Mediator" dont la prescription était alors autorisée pour le diabète avec surcharge pondérale et les excès de graisses sanguines. "Malgré cette alerte très forte, rien ne se passe. Pourtant, tous les anorexigènes [coupe-faim] feront l'objet d'une interdiction totale, au plus tard en l'an 2000. Tous. Sauf le Mediator", note Le Figaro.
Selon Le Figaro, dès septembre 1997, l'Isoméride, autre médicament coupe-faim des laboratoires Servier qui commercialisaient le Mediator, était retiré du marché mondial du fait d'un risque accru et démontré d'hypertension artérielle pulmonaire et de maladies des valves cardiaques. Or, le Mediator et l'Isoméride ont des caractéristiques chimiques très proches, explique le quotidien.
Dès le mois de septembre 1998, à la demande des autorités sanitaires italiennes, le Mediator a fait l'objet d'une enquête au niveau européen dont Paris et Rome étaient les rapporteurs. Si ce médicament a été retiré du marché en Italie et en Espagne dès 2003, il est resté autorisé en France.
Commercialisé en France par les laboratoires Servier de 1976 à novembre 2009, le Mediator (benfluorex), médicament pour diabétiques en surpoids prescrit aussi comme coupe-faim pour des non-diabétiques, a été utilisé au total par 5 millions de patients, dont 2,9 millions pendant plus de trois mois, avant d'être retiré du marché en novembre 2009.La suspension de son AMM aura pris plus de 12 ans. 200 à 300.000 personnes auront été sous traitement, chaque année, jusqu'à fin 2009 et 7 millions de boîtes auront été vendues chaque année. 1,5 à 2 millions de patients auraient ainsi été exposés à Mediator® en France. L’analyse des prescriptions révèle que 20 % des prescriptions sont hors AMM. Le Médiator® aura fait au moins 500_ 2000 morts en France.
Le décalage entre les premières indications du risque, en 1997 et la suspension d’AMM en France, en 2009 reste inexpliqué et inexplicable : Aux Etats-Unis, des risques étaient documentés dès 1997 : Dès 1997, les effets néfastes du dexfenfluramine sur les valves cardiaques étaient documentés avec la parution d’articles dans le New England Journal of Medicine ,puis dans Plos One.
Toujours selon Le Figaro, l'Afssaps a également commandité une étude qui examine les effets à plus long terme du Mediator et qui démontrerait que ce médicament est à l'origine de 1 000 à 2 000 décès si l'on prend en compte les patients qui sont décédés longtemps après le traitement.
L'ancienne ministre de la santé en 2009, Roselyne Bachelot, a assuré le 15 décembre avoir agi dans les temps pour retirer le médicament du marché une fois sa dangerosité constatée et n'avoir eu connaissance d'un premier cas qu'en 2008. "On ne peut pas préjuger de ce qui s'est passé avant", faisait-on valoir alors dans l'entourage de la ministre. Le nouveau ministre de la santé, Xavier Bertrand, a commandé un rapport à l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) qui doit être rendu le 15 janvier.
Le Parti socialiste, qui déplore les lenteurs de la France pour retirer le Mediator du marché, a obtenu la création d'une mission d'information parlementaire sur ce dossier.
Interwiew - Le ministre de la Santé Xavier Bertrand réagit après les révélations du Figaro sur le médicament des laboratoires Servier.
Qu'attendez-vous de cette mission de l'Igas? Pourra-t-elle enquêter sur le laboratoire Servier?
" Comme chacun, je veux tout savoir de ce qui s'est passé depuis la mise sur le marché du Mediator en 1976. Je veux comprendre pourquoi, malgré certaines mises en garde, malgré une parenté chimique avec des molécules interdites, ce médicament est resté sur le marché pendant trente-trois ans. Je veux aussi des recommandations pour transformer notre système de mise sur le marché des médicaments, ainsi qu'un renforcement de la pharmacovigilance. Nous avons besoin d'une analyse de ce qui s'est passé de manière rétrospective mais aussi d'une démarche prospective. Par ailleurs, il faut que toutes les parties soient auditionnées, et pas seulement l'administration. Nous devons avoir des informations de toutes parts, y compris des laboratoires Servier. C'est pourquoi je leur demande de collaborer et de répondre à toutes les questions. C'est aussi pour cela que je suis
favorable aux enquêtes parlementaires qui ont un champ d'investigation plus large encore que les seules enquêtes administratives. Si l'on veut retrouver la confiance, il faut que toute la lumière soit faite. Il faut également comprendre aussi pourquoi ce produit a été retiré d'Espagne (2003) et d'Italie (2004). Pour l'avenir, je vais proposer que, lorsqu'un médicament est retiré du marché dans un pays dans le monde, que ce soit à la demande du laboratoire ou des agences sanitaires, tous les autres pays en soient systématiquement informés. Je rappelle qu'il est de la responsabilité des laboratoires Servier de retirer le Mediator dans tous les pays où il serait encore commercialisé.
Une lettre de l'Assurance-maladie de 1998 met déjà en garde l'Agence du médicament. Le Mediator reste sur le marché encore onze ans, sans qu'aucune mesure forte soit prise. Pourquoi?
Le système de pharmacovigilance français n'a pas été capable de voir les risques du Mediator. Conflits d'intérêts? Incompétence?
L'enquête Igas devrait répondre à cette question...... Il faut donc renforcer la pharmacovigilance. Et développer les études post-AMM....... "
From : le Monde , le Figaro , SantéLog , ...